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CHAPITRE IV

I. La cour de Catherine et celle de Versailles. — Les fêtes du couronnement. — Tsarskoïe. — La Grenouillère. — L'Ermitage. — Luxe et misère. — Europe et Asie. — Le train d'un ambassadeur de Russie. — Le budget de la cour. — Le personnel. — II. L'étiquette et la tenue. — Les livrées et les uniformes. — La réforme des toilettes et des coiffures. — Le chagrin d'une grande-duchesse. — L'imitation des modèles occidentaux. — Les modes françaises. — Raffinement, barbarie et corruption. — Les succès de M. et de madame Mandini. — Les tendances personnelles de Catherine. — Ses délassements préférés. — Le cercle intime de l'Ermitage. — Un Roquelaure et un Saint-Simon russes : Léon ÎNarychkine et Rastoptchine. — Divertissements familiers. — Arlequinisme et acrobatie. — Un règne militaire. — La souveraine au milieu de sa garde. — La vodka. — III, Déplacements de la cour. — Le voyage de Crimée.

« Louis XIV aurait été jaloux de sa sœur Catherine, ou il « l'aurait épousée pour avoir tout au moins un beau lever » , a écrit le prince de Ligne en 1787. Les courtisans et les correspondants de Sémiramis ont eu, nous le savons déjà, l'hyperbole facile. Dans son enthousiame admiratif, l'aimable cosmopolite

(1) arciienholz, Minerva, 1798; Arneth, Joseph II und Catharina ; Bilbassof, histoire de Russie; Dierjavine, Souvenus (édit. Grot, VIII); Documents divers au Ministère des affaires étrangères de France [Mémoires et documents, III et 12. Rapport de Longpré); dans le « Recueil de la Société Impériale d'histoire russe » , vol XVI ; dans 1' « Archive russe » , 1878 ; Mémoires de d'Assebourg, de Roger de Damas, de d'Éon (inédits), de Domergue, deGarnovski, de Gribovski, de Harris, de Hordt, du prince de Ligne, de Masson, de Mamonof (Archive russe, 1868), de INiemcewicz, de Ribeaupierre, de Stedingk, de Sternberg, de Ségur, etc.; Modes (les) en Russie en 1791 (Antiquité russe, XII); Pylaief, Le vieux Saint-Pétersbourg ; le Même, Le passé oublié des environs de Saint-Pétersbourg ; Rastoptchine, Lettres à S. Vorontsof; Taine, Les origines de la France contemporaine ; Weidemeier, La cour et les personnalités marquantes en Russie.

s'est trouvé cependant cette fois à l'unisson de la clameur universelle du monde contemporain, célébrant à l'envi le faste, la magnificence, l'éclat incomparable du nouveau Versailles qui a surgi là-bas sur la rive brumeuse de la Neva. Est-ce à dire que, appuyé sur ce témoignage, sa façon d'apprécier, par voie de comparaison, le mérite d'une cour, dont il a lui-même contribué pendant quelque temps à augmenter les agréments, soit acceptable de tous points ? Non certes ! La voix du peuple peut être parfois celle de Dieu; elle n'est pas toujours celle de l'historien. Dans le cas présent il ne saurait en accueillir l'écho sans de sérieuses réserves.

Dans son Versailles à lui, le Roi-Soleil se trouvait l'héritier de François Ier et de Catherine de Médicis; c'était tout autre chose que de recueillir à Tsarskoïe-Sielo l'héritage de Pierre le Grand. Quand il est venu s'établir dans sa nouvelle demeure, Louis XIV sortait de Saint-Germain et de Fontainebleau, sans compter le Louvre. Le Saint-Germain, le Fontainebleau et le Louvre de Catherine, c'était cette maisonnette de bois qu'une foule recueillie va maintenant encore visiter à Saint-Pétersbourg, où le grand Tsar a vécu et qui ressemble à une roulotte de forain. La distance à franchir était grande. Il suffit à la gloire de la moderne Sémiramis de l'avoir comblée dans une certaine mesure. Établir cette mesure est l'objet que j'aurai en vue dans les pages qui suivront, et c'est par ce côté, j'imagine, que la rapide esquisse à laquelle je dois me borner se rattache au but général poursuivi dans cette étude, en offrant un intérêt historique sérieux. Avec ses lumières et ses ombres, ses glacis de culture occidentale et ses dessous de barbarie asiatique, ses raffinements et ses grossièretés, l'aspect véritable de la cour de Catherine donne une image fragmentaire, mais fidèle, instructive et amusante à la fois, du grand travail de transformation dont est sortie la Russie actuelle tout entière.

Avant Pierre Ier, les souverains de la Moscovie ont des courtisans, mais n'ont pas de cour proprement dite. Les « assemblées » au palais impérial sont aussi une création du créateur universel que fut le grand Tsar Mais pour engager les seigneurs

moscovites à y fréquenter, il faut la menace de châtiments corporels. Sous Elisabeth encore le théâtre de Sa Majesté est rempli les jours de spectacle par voie d'oukase. A Catherine deuxième du nom appartient l'honneur d'avoir inauguré à cet égard un régime de liberté complète, qui permet au comte de Ségur de se dérober aux agréments du loto impérial et même d'y trouver prétexte à des vers mordants dont la souveraine est la première à rire. La cour d'Elisabeth avait causé une déception à d'Ëon, « le ton réellement magnifique » lui paraissant réduit, dans l'entourage de l'Impératrice, à dix personnes au plus : « Le reste l'est à sa façon, et, pourvu que « la garde-robe soit munie de quelque étoffe et de quelque « courtisane d'or ou d'argent, on s'embarrasse peu si l'habit « est du drap gris et les parements de velours vert... Les « réceptions sont belles, mais monotones. De la cérémonie, « presque pas de société. » La société avait peine, en effet, à se dégager de la confusion des rangs ou de leur nivellement sous la pesée encore brutale d'un despotisme façonné à l'orientale. Les gentilshommes fréquentant la cour étaient à peine distingués des domestiques qui y servaient. En quittant leur service, ceux-ci : laquais, heïdouques, cuisiniers, pâtissiers, obtenaient de droit une place dans la hiérarchie militaire de l'empire, devenaient « enseignes ou lieutenants en second » et finissaient comme bourgemestres dans quelque ville de province. Cependant Catherine se trouve encore dans le cas de rendre une ordonnance défendant aux personnes de son entourage de frapper, de battre, comme elles ont accoutumé de le faire, les domestiques de sa maison.

Les réceptions et les fêtes par lesquelles la veuve de Pierre III inaugure son règne à l'occasion de son couronnement ont déjà un cachet d'élégance supérieur, tout en conservant un coloris asiatique encore bien marqué. La pompe déployée pour l'occasion est modeste relativement, et la dépense médiocre en comparaison de ce qui se passe à Reims, par exemple, en pareille occurrence. Chargé de l'organisation de la cérémonie, le prince Troubetzkoï reçoit cinquante mille

roubles (deux cent cinquante mille francs) pour les frais généraux, une livre d'or et dix livres d'argent pour la couronne, quatre peaux d'hermine pour le manteau impérial. Les crédits alloués arrivent à être dépassés, il est vrai, suivant une coutume qui parait constante sous toutes les latitudes. On cherche inutilement pendant huit jours la pomme d'or qu'on imaginait devoir trouver au trésor impérial : elle a disparu. C'est l'occasion d'une dépense imprévue. Le désordre est si grand à la cour qu'au moment du départ de Sa Majesté pour Moscou, où doit avoir lieu le couronnement, ses domestiques sont sur le point de déclarer une grève forcée : ils n'ont pas mangé depuis trois jours! La souveraine emmène avec elle une suite peu nombreuse : vingt-huit personnes en tout, mais qui réclament pour être transportées soixante-trois équipages, avec trois cent quatre-vingt-quinze chevaux. Le Tsarévitch voyage séparément avec un train de vingt-sept équipages auxquels on attelle deux cent cinquante-sept chevaux. Ces équipages sont des maisons roulantes. Cent vingt barils en chêne, cerclés de fer, portent six cent mille pièces de monnaie d'argent pour les dépenses personnelles de Sa Majesté : distributions à la foule, secours aux indigents, gratifications extraordinaires, etc.

La cérémonie a lieu le 23 septembre 17G2. Catherine pose elle-même sur sa tête le diadème impérial, après quoi elle va à l'autel, seule, et s'y administre la communion de ses propres mains. Les jours suivants sont pris par 1 interminable défilé des députations. Les baisemains ne suffisent pas à l'expression des hommages qu'elles ont à rendre à la souveraine ; les prosternements jusqu'à terre, que Catherine se vantera plus tard d'avoir interdits, sont encore de rigueur. Se succèdent ainsi, couchés tour à tour dans la poussière devant son trône : les représentants de la noblesse russe, ceux de l'ordre équestre des provinces baltiques, les officiers de la garde, les députés des peuples de l'Asie, les Grecs, les Arméniens, les Kalmouques, les Cosaques du Iaïk, ceux du Volga, et au milieu d'eux, les élèves du séminaire de la Troïtza, vêtus de robes blanches brodées d'or et couronnés de feuilles vertes. Cette procession

achevée, les fêtes de cour : bals, mascarades, dîners de gala, spectacles, alternent avec les réjouissances populaires. Au théâtre impérial, une représentation de Zaïre en français succède à une tragédie russe. Les demoiselles d'honneur dansent un ballet, et l'orchestre est composé avec des gentilshommes de la cour. Mais un cortège représentant le «triomphe « de Minerve » reçoit un accueil assez froid dans les rues qu'il traverse. On n'avait jamais entendu parler d'une personne s'appelant ainsi. Et on ne comprend pas de qui elle prétend triompher : serait-ce de la matouchka qui vient de ceindre la couronne pour le plus grand bonheur de ses peuples? D'ailleurs, un oukase récemment rendu a ordonné le port dans les rues de vêtements décents et proscrit les déguisements. On s'attend à voir arrêter les gens qui osent afficher ainsi des costumes extravagants. Un théâtre populaire, avec jeu de marionnettes et tours de hocus-pocus à l'allemande, a encore moins de succès. On soupçonne le diable d'être de la partie. Un Français du nom de Dumoulin avait mis en fuite l'année d'avant le pauvre monde avec l'exhibition d'une « tête remuante » qui avait fait grand'peur.

Catherine en vient à s'effraver de son côté du luxe d'habillement provoqué par ces divertissements inusités. Un oukase interdit l'importation de dentelles et d'étoffes de soie et d'argent. Le baron de Breteuil s'en montre facilement consolé dans sa dépêche du 9 janvier 1763 : « L'on ne portera peut- « être ni or ni argent, . . . mais l'on n'en aura pas moins recours « à nos manufactures et à nos modes pour des choses plus « unies et aussi chères. »

Les fêtes se prolongent pendant tout le séjour de Catherine à Moscou, de septembre 1762 en juin 1763. On en profite pour mettre sur un nouveau pied d'élégance et de confort les résidences de Saint-Pétersbourg et celles des environs. Le palais de bois habité par Elisabeth est transporté à Krasnoie- Sielo, et le nouveau palais bâti en briques par le prédécesseur de Catherine reçoit des aménagements luxueux. En 1765, visitant le jardin attenant à la demeure impériale, Casanova y

trouve encore matière à surprise et à raillerie : des statues confectionnées par des soldats de la garde, des Apollons bossus, des Vénus infirmes, une Sapho avec les traits d'un vieillard à barbe et le couple de Philémon et de Baucis figuré par deuxjeunes gens échangeant des baisers innocents. C'est un legs d'Elisabeth. Mais moins de vingt ans plus tard, l'inspecteur de police Longpré, admis à admirer les magnificences de Tsarkoïe, s'en montre fort émerveillé. La richesse l'emporte pourtant sur le goût dans la profusion un peu monotone des dorures et autres décorations qu'il se plaît à énumérer, et où le sentiment artistique ne paraît pas : « Il n'est pas possible de « voir rien de plus recherché nkde plus somptueux que le a cabinet de toilette, la chambre à coucher, le cabinet de tract vail et le boudoir de Sa Majesté. Le cabinet de toilette est « tout en glaces, orné de superbes moulures en or. La chambre » à coucher est entourée de petites colonnades de haut en bas j. couvertes en ngent massif, moitié couleur argent et moitié » lilas. Le derrière des colonnades est tout en glaces et le pinte fond peint. Le cabinet de travail est de même entouré de

* petites colonnades de haut en bas couvertes aussi d'argent > massif moitié couleur d'or et moitié bleue. Le derrière ■■« de ces colonnades est tout en glaces et le plafond peint. Le « boudoir est de même entouré de petites colonnades de haut

* en bas couvertes aussi d'argent massif, moitié couleur ' argent et moitié rose. Le derrière de ces colonnades et le « plafond sont moitié glace et moitié rose. Ces trois dernières a pièces sont superbement ornées de bronzes et de guirlandes i dorées sur toutes les colonnades. » Harris observe, de son

côté, que parmi les portraits de têtes couronnées ornant les murs d'une maison de campagne que l'Impératrice appelle d'ailleurs modestement et familièrement « sa grenouillère » (à cause sans doute des étangs peu harmonieusement peuplés qui l'entourent, et auxquels correspond le nom finnois de la localité, car c'est du château de Tchesmé(l) qu'il s'agit pro-

(1) Le nom finnois de la localité était Kikeriho.

bablement), à part une toile de West, représentant les deux princes anglais, il ne s'en trouve pas une qui ait du dessin, de la couleur ou de la composition. Mais Wedgwood a fourni pour la Grenouillère un service remarquable avec l'image verte d'un joli batracien surmontant la représentation des plus belles maisons de campagne d'Angleterre. Mais le Samson, jeu d'eau qui se trouve établi à Péterhof, passe pour le premier de l'Europe après celui de Gassel, s'il faut en croire du moins l'abbé de Lubersac, qui n'assigne que la quatrième place à celui de Saint-Cloud, après celui de M. Bergaret, receveur général des finances àNointel.

C'est partout le même mélange de richesse et de misère, sauf peut-être à l'Ermitage où Catherine s'est attachée à concentrer tous les rayons lumineux de son soleil, qui n'est pas à beaucoup près, comme on peut voir et comme elle l'a vu sans doute elle-même, celui du Grand Roi. Le comte Hordt a laissé dans ses Mémoires une description séduisante de cette annexe du grand et lourd palais bâti sur les plans de Rastrelli en pur rococo du temps : « Elle embrasse toute une aile du chà- « teau impérial et consiste en une galerie de tableaux , en « deux grandes chambres où l'on joue et en une autre où l'on » mange à deux tables de confidence , et, à côté de ces diffé- « rentes pièces, est un jardin d'hiver couvert et bien éclairé. * On s'y promène entre les arbres et une prodigieuse quantité « de pots de fleurs. On y voit et on y entend chanter des ;i oiseaux de toutes sortes et des canaris principalement. On a le chauffe par des fourneaux souterrains, et, malgré toute la t rigueur du climat, on y jouit toujours de la plus douce ternît pérature. Cet appartement déjà si agréable l'est encore plus ■a par la liberté qui y règne. On y est sans gêne, l'Impératrice k en a banni toute étiquette. On se promène, on joue, on « chante ; chacun fait ce qui est le plus de son goût. » La galerie de tableaux abonde en chefs-d'œuvre de tout premier ordre; trois collections considérables : celle du baron de Thiers , lieutenant général aux armées de Louis XV, celle du comte Henri de Brùhl , ministre du roi Auguste de Saxe, et la

merveilleuse série de toiles de maîtres réunie à Houghton-L'all par Robert Walpole, en forment le noyau. Six Salvator Rosa, dont Y Enfant prodigue, le plus beau et le plus grand tableau du peintre, la Conception et la Nativité de Murillo, les magnifiques compositions de Rubens pour l'entrée solennelle à Anvers du cardinal infant, la Vierge aux Perdrix de Van Dyck, payée quatorze cents livres sterling par Walpole, et la Dispute des Pères de l'Église par Guido Reni, qu'Innocent XIII ne voulut pas au premier moment laisser sortir de ses États, figurent parmi les acquisitions d'origine anglaise. La collection Thiers a donné deux tableaux célèbres de Raphaël : la Sainte Famille avec Joseph imberbe, et le Saint Georges à cheval. En 1772, à la vente du duc de Choiseul-Stainville, Catherine met encore la main sur le Benedicite de Rembrandt, sur le Médecin de Gérard Dow payé 19,153 livres, sur la Course aux cerfs de Wouwerman qui a coûté 20,700 livres et sur deux Fêtes de village par Poussin, qui ont appartenu à la fameuse comtesse Jeanne de Verdrac et ont été payées par elle 37,000 livres. Puis ce sont les collections de Randon de Roisse, du prince de Conti, de Dezallier d'Argenville, de Gostkowski, de Tronchin, qu'elle s'annexe en tout ou en partie ; les commandes qu'elle fait à Raphaël Mengs, à Angélique Kauffmann, à J. Reynolds. En 178 4, une salle de spectacle vient s'ajouter aux agréments de l'Ermitage. « Dépoli sée en un seul et vaste amphithéâtre semi -circulaire , s'éle- « vant en gradins depuis l'orchestre jusqu'au vestibule » , elle réunit, au dire d'un contemporain et d'un juge compétent, Armand Domergue, régisseur du théâtre impérial à Moscou, « tout ce que la puissance, la grandeur et le faste peuvent « offrir de plus éclatant » . L'on y entend aussi les premiers artistes de l'époque : Aufresne, Floridor, Delpit, Bourdais, madame Lesage, mademoiselle Huss y jouent les chefsd'œuvre de Molière et de Regnard; le divin Paisiello y dirige l'orchestre, en composant pour Sémiramis quelques-uns de ses meilleurs opéras : La Serva padrona, Il Matrimonio inaspettato et le Barbiere di Siviglia que Rossini doit refaire quarante ans plus tard. Cimarosa, qui succède à Paisiello, écrit sur les

bords de la Neva, pendant les trois années qu'il y demeure, cinq cents morceaux destinés à l'orchestre de la cour ou aux orchestres privés des principaux personnages de l'aristocratie locale. Sarti rivalise avec ces deux maîtres, et, si indifférente que nous la sachions au charme de la musique, Catherine consent à subir les exigences des interprètes que ses compositeurs attitrés réclament pour leurs œuvres ; elle supporte même leurs caprices et leurs impertinences. La Gabrielli, qui a sept mille roubles d'appointements, refuse de chanter dans les appartements de Sa Majesté, « parce que », dit- elle, « Sa Majesté n'y entend rien » , et la souveraine lui faisant observer que ses maréchaux sont moins bien payés, elle réplique avec le mot célèbre : « Qu'elle fasse chanter ses maréchaux ! » Les querelles du ténor Marchesi avec une autre prima donna, la Todi, prennent, sous les yeux indulgents de la Tzarine, l'importance d'une affaire d'État.

Le faste va en augmentant. En 1778, à une fête donnée à l'occasion de la naissance de l'aîné des fils de Paul, on joue au macao à trois tables, à chacune desquelles les joueurs qui abattent neuf ont droit à un diamant qu'ils prennent avec une cuiller d'or dans une boîte placée au milieu de la table et remplie de ces pierres. Le jeu dure une heure et demie, après quoi les boîtes ne se trouvant vidées qu'à moitié, les joueurs s'en partagent le contenu. Cette fois Harris lui-même est ébloui, bien que l'Asie ne lui semble toujours pas absente de ce déploiement de richesses évoquant les souvenirs légendaires de Golconde. Les invitations à cette fête sont d'ailleurs adressées au nom de « M. Francisque Àzor » , gentilhomme asiatique ou africain, propriétaire de mines de diamants, pseudonyme sous lequel on devine le magnifique distributeur de pierres précieuses et de châles de cachemire que nous avons vu à l'œuvre en Moldavie. Les diamants distribués cette fois ne valent d'ailleurs que cinquante roubles pièce, à l'estimation du diplomate anglais ; mais il fait mention aussi d'un dessert de souper servi dans une vaisselle dont il évalue le prix à deux millions de livres sterling.

LA COULl DE CATHERINE. 415

L'influence du prince de Tauride est pour beaucoup dans le progrès constant des habitudes de luxe et d'apparat qui aboutissent à des excès de folle prodigalité en dehors même de la cour et des cercles s'y rattachant directement. Nommé ambassadeur à Stockholm à la fin de la guerre de Suède et en plein cours de la ruineuse guerre de Turquie, Igelstroëm reçoit 20,000 roubles pour son équipement, 4,500 roubles par mois pour son entretien , sans compter « une vaisselle immense » , et ne se déclare pas satisfait. Il lui faut deux carrosses de parade, à six chevaux, huit officiers de maison, deux coureurs, deux chasseurs, deux heïdouques, deux hussards, pour suivre sa voiture, quatre cavaliers d'ambassade, un secrétaire, trois secrétaires adjoints, quatre ou six aides de camp, quatre courriers, une armée de valets, une maison «comme il ne s'en trouve pas à Stockholm;), et 15,000 roubles de bijoux pour décorer sa propre personne. L'uniforme des chevaliers-gardes, qui accompagnent l'Impératrice en dehors du palais dans les occasions solennelles et font habituellement le service de l'intérieur, est de la plus grande magnificence : « de drap bleu à « parement rouge, couvert dune espèce de cuirasse d'argent « sur laquelle l'aigle impériale rayonnée d'or parait en relief, i Les bras et les cuisses sont également couverts par inter- « valles de plaques d'argent liées par des chaînes de même « métal , ce qui leur donne quelque ressemblance avec les « brassards et les cuissards des anciens chevaliers. » « La ressemblance » , ajoute le marquis de Beausset qui nous donne ces détails dans une dépêche du 10 juin 1766 adressée au duc de Cboiseul, « devient plus parfaite par le casque également d'ar- « gent surmonté de plumes noires. lies bottes sont pareillek ment armées à la genouillère et dans la longueur extérieure « de la tige d'une lame d'argent. »

Il est à observer pourtant que , d'après un document daté de 1767, la dépense de la cour ne dépasse pas annuellement 1 , i 00,000 roubles, savoir :

Pour la maison de l'Impératrice , les appointements de tous ceux qui y appartiennent, la bouche, la musique, la

comédie, les menus plaisirs, les bougies, la chasse et son équipage roubles 900,000

La grande et petite écurie 100,000

La garde-robe, les bijoux, les présents 100,000

Roubles 1,100,000

Ces chiffres ont été plus que doublés , pensons-nous , dans la seconde moitié du règne de Catherine ; mis en regard de ceux que nous voyons sur les états de dépense relevées à Versailles à la même époque, ils ne peuvent qu'étonner par leur modicité. L'écurie de Louis XVI coûte à elle seule autant et plus : 7,717,058 livres en 1786. De 1744 à 1788, le budget total de la maison du roi de France et de celles de sa famille oscille entre 32 et 36 millions par an. C'est sept fois le budget de Catherine la Grande !

Cela tient, il faut le dire, en grande partie à l'inégalité numérique du personnel figurant ici et là-bas. | Celui dont se contente Catherine est relativement très restreint : douze chambellans effectifs, douze gentilshommes de chambre et douze demoiselles d'honneur ou freilines en constituent l'élément principal. Nous sommes loin des quatre mille personnes composant la maison civile du roi de France, sans compter sa maison militaire, qui comporte un personnel deux fois plus nombreux. La maison de Catherine étant étroite, l'honneur d'en faire partie est d'autant plus recherché. Le comte Moussine-Pouchkine, plus tard feld-maréchal, est déjà général en chef quand en 1775 il reçoit la clef d'or, et il est ravi de cette promotion. Tous les titulaires de ces fonctions enviées s'en acquittent avec un zèle et une exactitude extrêmes. Autorisée exceptionnellement à habiter au dehors du palais pour ne pas quitter sa mère qui a besoin de ses soins, la freiline Bibikof ne manque pas son heure de service , même le jour de la grande inondation de 1777 : elle arrive au palais en bateau. Catherine traite ses demoiselles d'honneur presque comme des filles aimées. Elle s'aperçoit que la freiline Potoçka, nouvellement admise à la cour, n'a pas de perles; aussitôt, elle profite d'un bal costumé où la jeune fille parait déguisée en

laitière pour glisser un superbe collier dans la cruche qu'elle a déposée pour danser. — « C'est vous, madame... c'est Votre Majesté... », balbutie-t-elle, en apercevant le cadeau. — « Non, c'est du lait caillé. » Mais les défaillances et les incartades de la jeune troupe sont punies avec sévérité. En 1784, une caricature circule à la cour, représentant le prince Patiomkine couché sur un divan et entouré de ses trois nièces : les comtesses Braniçka, Ioussoupof et Skavronski, qui, très peu vêtues, ont l'air de se disputer ses faveurs. Deux freilines, mesdemoiselles Boutourline et Elmpt, âgées toutes deux de dix-huit ans, sont accusées d'avoir mis la main à ce dessin; reconnues coupables, elles sont fouettées jusqu'au san^ en présence de leurs compagnes et renvoyées dans leurs familles. Leur disgrâce n'est pas éternelle toutefois. Devenue madame Tourchinof, mademoiselle Elmpt reparaît au bout de quelques années â la cour et y contribue même à la fortune de son mari, qu'elle fait nommer directeur des bâtiments impériaux. L'autre, belle, spirituelle, hardie et débauchée, est plus tard la célèbre comtesse Divof, dont le salon largement ouvert aux émigrés français a été mentionné déjà dans ces pages.

Au fond, le cadre dans lequel Sémiramis s'offre et réussit à s'imposer aux acclamations de l'Europe est assez modeste. Comme sous les règnes précédents, le luxe extrême v côtoie la misère et la profusion voisine avec une parcimonie singulière. En 1791, â un bal masqué donné au château de Peterhof, l'escalier principal n'est pas éclairé. En 17!)2, on s'avise de la nécessité de renouveler la livrée des pages de l'Impératrice : celle qu'il s'agit de remplacer a duré trente-quatre ans !

ÏI

Au point de vue de l'étiquette, du bon ton et même de la décence, cette cour reste également très loin encore des modèles occidentaux. Au rapport d un voyageur allemand, le

comte Sternberg, qui visite la Russie de 1792 à 1793, jusqu'à l'arrivée de l'Impératrice, et aussitôt après son départ, la salle d'audience de son palais présente le spectacle du plus grand désordre. Une clameur assourdissante où se mêlent toutes les langues de l'Europe et de l'Asie y règne continuellement. Les jours de bal, c'est pis encore. Ont accès au palais, ces jours-là, tous les titulaires d'un grade militaire quelconque ; or le cocher de Sa Majesté a rang de lieutenant-colonel! Les jours ordinaires de réception, il suffit également d'avoir une épée au côté pour pénétrer jusqu'à la porte de la salle du trône gardée par deux chevaliers-gardes en grand uniforme : cuirassés d argent, le chapeau à trois cornes sur la tête et l'arme au pied. Aucune surveillance apparente ni à l'entrée, ni sur l'escalier, ni dans la première salle commune; personne pour demander qui l'on est et où l'on va. Au moment de la Révolution, le bruit se répand un jour d'un attentat préparé par les démagogues français; l'aide de camp de service, Passek, fait mettre deux factionnaires dans le vestibule du Palais; l'Impératrice l'apprend et révoque l'ordre. L'entrée de la salle du trône n'est accessible qu'aux personnes qui figurent sur une liste remise aux chevaliers-gardes de service , mais la liste est longue. La chambre de toilette où l'Impératrice donne ses audiences particulières s'encombre elle-même fréquemment; les secrétaires d'État y ont leurs entrées tous les jours, le procureur général les dimanche!. Un simple valet de chambre en habit à la française garde le seuil de ce sanctuaire. La livrée des laquais et des pages mise à part, il n'y a jusqu'aux dernières années du règne aucun uniforme de cour. En 1783, on en établit un pour les gentilshommes, aux couleurs de leurs provinces respectives. En même temps, pour réprimer le luxe de toilette auquel l'invasion des modes parisiennes donne des proportions de plus en plus ruineuses, Catherine s'avise d'étendre l'uniformité du costume aux dames admises à ses réceptions. Elle adopte et fait adopter, pour celles de l'Ermitage d'abord et ensuite pour toutes celles de la cour, un vêtement russe, ou du moins ainsi appelé, en velours incarnat,

qui aurait fait le désespoir de Marie-Antoinette. Les belles de Saint-Pétersbourg se désolent aussi de ne pouvoir plus faire admirer au Palais les charmantes créations de mademoiselle Bertin, mais elles doivent se résigner. Elles doivent abjurer jusqu aux coiffures à la Reine ou à la Belle-Poule, un oukase avant proscrit les édifices capillaires dépassant un quart d'aune russe en hauteur. La grande -duchesse Marie Feodorovna, qui doit subir la loi commune en sacrifiant une partie de ses magnifiques cheveux, en pleure pendant huit jours.

Catherine essaye ainsi de remonter un courant ancien déjà, mais dont elle a elle-même contribué à augmenter lintensité. Limitation des modèles étrangers, français surtout, est générale dans la vie des hautes sphères du pays depuis un demisiècle, et c'est la cour qui, depuis Pierre le Grand, a constamment donné l'exemple. Le parc de Peterhof est une réduction de celui de Versailles. La société ne fait qu'obéir, comme elle en a l'habitude, au mot d'ordre reçu d'en haut. En 1779, un journal consacré à lu mode fait faillite, il est vrai, à son titre, en n'insérant guère que des articles littéraires; mais en 1791 le Magasin des modes françaises , anglaises et allemandes , quoiqu il verse à son tour dans la politique, pour faire œuvre de réaction en plaisantant l'Assemblée nationale et en parodiant le Ca ira, ne laisse pas de donner sur les élégances du jour adoptées dans les capitales européennes, et principalement à Paris, sur les bonnets à la Bergère et les chefs-d'œuvre de madame Treilhard, la modiste du Palais-Roval, les renseignements les plus détaillés. Le courant d imitation s'associe à ce moment au mouvement antirévolutionnaire, dont Catherine vient de donner le signal : on combat la Révolution en adoptant avec plus d'empressement les formes et les raffinements de l'ancienne société française.

Imitation bien imparfaite toujours, maladroite souvent jusqu au ridicule. Les gravures du Magasin des modes sont grotesques. Les dames de la cour croient ressembler à Marie- Antoinette en mettant du linon sur du brocart, comme elles ont cru s habiller à la Madame Malborough en faisant coudre des

franges noires à la première robe venue. Le canal de Peterhof, qui a la prétention de rappeler celui de Versailles, n'est qu'un fossé de quelques pieds de largeur, où une flottille de bateaux d'enfants pourrait seule évoluer à l'aise. « En Russie » , écrit le comte de Damas, « tout ressemble à une belle esquisse pluk tôt qu'à un parfait ouvrage. Les établissements sont à leur k principe, les maisons en sont à leur façade, les gens en « place ne savent pas assez leur rôle... Les costumes, asia- « tiques pour le peuple, français pour la société, paraissent « n'avoir pas été achevés en totalité... Les caractères ne sont « que muselés et point adoucis... L'on rencontre beaucoup de « gens d'esprit et fort peu d'aimables... Il y a des Ninettes à « la cour en quantité, qui retrouveraient sans répugnance leur « village, des mentons rasés qui trouvent encore que la « barbe tenait plus chaud et des commerçants qui trafique- ■j. raient en fourrures avec plus de satisfaction qu'en bijoux et « en modes. »

Les instincts restent sauvages, les goûts demeurent grossiers. Le ton de l'ancien régime français, que l'on s'évertue à copier, a peine à prévaloir dans une cour où Pierre III ne jetait pas sa canne par la fenêtre, mais distribuait des coups de plat d'épée à ses favoris et traitait les femmes, en public, avec la plus grande indécence. « Toucher le sein » , écrivait un diplomate, k n'est pas encore la plus grande liberté qu'il prenne publi- « quement avec les dames de la première distinction. » La corruption de l'ancien monde de Versailles paraît seule complètement assimilée aux hautes sphères de la capitule ; encore y semble-t-elle comme déformée et avilie, dépouillée de son manteau d'élégance et de coquetterie discrète, mise à nu et s'étalant cyniquement dans la rue. En 1795, le ténor italien Mandini et sa femme, vieille courtisane que tout Paris a connue, sont la coqueluche des plus grandes dames de Saint-Pétersbourg. La princesse Kourakine se vante d'avoir passé la soirée en téte-à-tète avec madame Mandini, à attendre le retour du chanteur, qui, « tout en sueur, en robe de chambre et en « bonnet de nuit » , est venu les retrouver après la représenta-

tîon. On porte des devises distribuées par Mandini. Madame Divof affiche ostensiblement celle de Sempre pazza. La princesse Dolgorouki se distingue par son ardeur à crier Bravo! dès que le ténor favori parait en scène, et Fuori! dès qu'il a disparu dans les coulisses.

Il faut F avouer d'ailleurs : l'obstacle principal à une adaptation plus parfaite, plus délicate et plus décente des modèles occidentaux vient, à la cour de Catherine, de Catherine ellemême. Son esprit, son caractère, son tempérament la rendent également rebelle non pas seulement, comme elle l'affirme volontiers, aux rigueurs d'une étiquette savante, mais encore aux charmes d'un entourage élégant et cultivé, ou même simplement aux habitudes et aux manières de la bonne compagnie. Le comte de Ségur lui plaît sans doute, parce qu'il la flatte et que la distinction même et la recherche de son mantien et de son esprit, fleur sortie des serres chaudes de Versailles, sont un hommage dont elle sent le prix, mais Léon Narychkine l'amuse davantage et lui agrée mieux. La représentation l'ennuie, les cérémonies officielles l'excèdent, les baisemains lui sont odieux. Elle en plaisante fort agréablement parfois.

« Je finis cette lettre à Plescow, où je suis arrivée à neuf « heures du soir après avoir dîné chez une princesse salée r comme un jambon, mais salée à la lettre, et voici comment « cette mine s'est éventée. En prenant congé d'elle, elle sont « venue me baiser la main; moi, j'ai mis ma bouche sur sa w joue, et, le grand écuyer me menant l'escalier en bas, je ne « sais comment en parlant avec lui j'ai senti mes lèvres imbia bées de sel; je le lui ai dit éclatant de rire; il me regarde et « me voit un doigt de blanc sur les lèvres. J'ai appris par là « que la céruse est salée. » Et quelques jours après : « Depuis « Plescow mademoiselle Engelhardt, l'aînée, a la direction de k la conservation de mes veux; voici comment : avant de me « présenter les dames, elle arrange leurs plumes et leurs fleurs « dontj'ai essuyé de terribles ruades à Plescow. » Le baron de Breteuil venant au cours d'une réception lui présenter ses compliments, elle l'interrompt en disant : « Avez-vous vu jamais

« une chasse de lièvre au lévrier? Vous devez trouver que ce

« qui marrive ici y ressemble fort. » Mais, loin même de la

meute odieuse des courtisans attachés à ses pas, elle se sent

mal à l'aise jusque dans ce milieu de splendeurs matérielles

dont elle a cru devoir remplir ses palais, gênée par ce luxe

dont elle n a pas le goût, ennuyée par ces beautés d'art

auxquelles elle n'entend rien. « Je suis bien logée cet hiver » ,

écrit-elle en 1777; « il y a tout plein de choses admirables...

« éparpillées partout autour de moi qui ne me sont bonnes à

« rien et dont je ne me sers point du tout. Je ressemble au

« Khan des Kirghizs, auquel l'impératrice Elisabeth donna

« une maison à Orembourg et qui fit dresser sa tente dans la

« cour pour y demeurer. Je me tiens dans mon coin. »

Son coin, c'est l'Ermitage, où, dans un cadre moins pompeux, il y a encore deux compartiments distincts : le décor admiré par Armand Domergue et la mise en scène des grands jours, les collections artistiques et les représentations de gala en forment un qui est pour le public ; l'autre est celui qui appartient à la souveraine, qui lui tient au cœur personnellement et où elle se dérobe à la foule dans l'intimité et l'aisance des réunions à huis clos auxquelles de rares élus ont seuls accès. Or ces réunions ne rappellent ni Versailles, ni même Trianon, et pas davantage l'hôtel Rambouillet, voire le salon bourgeois de madame Geoffrin. On y fait toute autre chose que de l'esprit à la française ; le comte de Ségur lui-même arrive à y perdre parfois ses façons d'homme du monde accompli, et Léon Naryehkine, qui y donne le ton habituellement, n'a rien de commun avec un gentilhomme de la cour de Louis XIV, pas même avec le Iloquelaure de Saint-Simon, à supposer que ce Roquelaure-là ait existé. II n'a versé son sang sur aucun champ de bataille et ne gouverne aucune province. Il a, comme grand écuyer, l'intendance des écuries impériales ; mais, ayant un jour aperçu un chat installé sur le fauteuil qui lui est réservé dans les bureaux de cette administration, il prétend qu'on a disposé de sa place et n'y remet plus les pieds. En fait d'esprit, il cultive surtout le calembour. Une porte qui se met à grincer au

cours dune discussion provoquée par la déclaration de la guerre à la Turquie, en couvrant la voix des interlocuteurs, lui fait dire « que c'est la Porte qui demande du secours à la « Grèce » . Il plaisante publiquement ses infortunes conjugales — il a épousé la fille d'un simple Cosaque — en parodiant devant l'Impératrice l'air alors à la mode : « Voilà l'objet de u ma flamme ji , qu'il chante en désignant un domestique de sa maison qui a les faveurs de madame Narychkine et en prononçant : « Voilà l'ob|et de ma femme. » Quand il ne fait pas de jeux de mots, il divague sur tous les sujets et s'emploie aux bouffonneries les plus extravagantes et parfois fort grossières, prenant, dit-on, pour y mieux réussir, des leçons de l'acteur français Renaud. Catherine le trouve un jour dans son propre cabinet de travail vautré sur un canapé et chantant à tue-tète une chanson idiote ; comme il refuse de quitter la place ou de se taire, elle va chercher la belle-sœur de l'intrus, et toutes deux, s'armant d'un paquet d'orties, se mettent en devoir de le châtier à tour de bras. Catherine l'appelle « l' Arlequin-né » , mais elle avoue qu elle « aime à la folie » l'entendre parler politique, et que personne « ne l'a jamais fait rire autant " . Elle célèbre ses mérites en deux poèmes burlesques (Leonianà) ; elle le met sur la scène dans sa comédie de VInsouciant. S'amusant un jour au jeu des epilaphes, elle compose celle qui suit pour ce compagnon préféré des heures, anxieusement attendues, de loisir et de délassement :

poin l'information de la postérité.

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