INSCRIPTION
A mettre sur la première pierre du fondement de la maison de campagne, de M. le grand écuyer Léon Xarychkinc :
Ici est la demeure
De sir Léon Narychkine, grand ecuyer.
Aucun cheval fringant n'a à se plaindre de lui, car il n'en monta jamais.
Dans sa jeunesse Dame Nature promettait de le rendre beau :
On ignore pourquoi elle ne tint pas parole.
Quand il s'agit de le marier, il épousa celle à laquelle il pensait le moins.
Il aimait le vin, les femmes et la parure, cependant personne ne le vit ivre,
Amoureux, ni bien peigné.
Il se rasait lui-même, crainte que le barbier ne le coupa;.
Au9si plus les fêtes étaient grandes, et plus on lui voyait des traces de rasoir
Sur le visage.
Il cherchait partout les aventures et n'en trouvait nulle part. Ses amis disaient qu'il était fort respectueux au début et perdait patience Par la suite.
Il dansait beaucoup et était leste et léger en chaque occasion Où l'embonpoint de son corps ne causait diversion à sa jambe gauche Pour suivre la droite.
Il était riche et n'avait jamais le sou dans la poche. Il aimait à aller au marché, où il achetait volontiers ce dont il n'avait pas besoin. De tout son bien il affectionnait le plus les cent toises que vous voyez. Il se plaisait à les hérisser de vide-bouteilles Nouveaux tous les ans; on y arrivait par Des sentiers tortueux, plantés D'arbrisseaux, bordés de Lassins, de ruisseaux, qui Etaient à sec, quand il n'y Avait pas de pluies.
Malgré cela, la plus grande partie de l'été, il la passait sur le grand chetriin. Réjoui et réjouir était sa devise; Le jeu son élément; Les éclats de rire suivaient ses pas.
A côté de Narychkine, le baron Vanjoura, un autre familier de l'Ermitage, se distingue par le talent qu'il a pour abaisser son épaisse chevelure jusqu'au niveau des sourcils en plissant la peau de son front, comme il ferait d'une perruque. Il est, pour cette prouesse, nommé capitaine de la joyeuse compagnie que Catherine rassemble ainsi autour d'elle. Elle-même est habile à remuer son oreille droite, en gardant une immobilité complète du visage. — N'en pensons pas trop de mal : vingt ans plus tard, une autre impératrice, archiduchesse de naissance, Marie-Louise, en fera autant aux Tuileries! N'oublions pas, à côté de ces fous, la folle de cour, Matrena Danilovna Tieplislkaïa, d'une famille de petits marchands établis à Iaroslav, d'esprit et de manières également vulgaires, que la souveraine loge dans son palais, qu'elle couvre de diamants, à qui elle permet de l'appeler sa sœur, et qui, interrogée par elle pourquoi elle fait profession de tant détester le roi de Suède, répond : » Parce que c'est un Allemand, et que chez « nous, quand un Allemand venait à la maison, on lavait après « et on nettoyait avec soin jusqu'au loquet de la porte qu'il « avait pris en main. »
Oui, c'est Versailles, cette cour — avec dix siècles en moins de tradition monarchique et de haute culture, épanouis là-bas en une floraison suprême de splendeur et de grâce. C'est Versailles copié par un ouvrier à qui tout a manqué pour égaler son modèle, et le fond et la couleur : peinture à la détrempe sur de la grosse toile, décor de théâtre en trompe-l'œil. Mais la ressemblance y est, et, pour la suivre jusque dans les détails, voyez dans un coin du palais impérial ce gentilhomme de chambre dont la bouche parait comme figée dans un sourire ironique, dont le regard moqueur semble fouiller le décor pompeux qui l'entoure pour en découvrir les misères cachées, soulever le velours et la soie qui le frôlent pour mettre à nu les hontes qu'ils recouvrent. Tout à l'heure, rentré chez lui, il écrira à son ami Vorontsofune lettre où les moindres incidents de la journée seront passés au crible d'une critique impitovable, où tous les gens qu'il aura eu l'occasion de coudover depuis la veille seront fouaillés avec une abondance inépuisable de sarcasmes et d'invectives : c'est le futur incendiaire de Moscou, le « Saint-Simon russe » , comme on l'a appelé; un Saint-Simon à la fois plus jovial et plus âpre, moins sceptique et plus amer, n'ayant pas pour en vouloir au monde qui l'environne les mêmes raisons que l'autre, qui fut, si l'expression n'est pas trop libre, mais il a donné lui-même 1 exemple de toutes les libertés, qui fut, dis-je, un raté de génie; au contraire, ayant de bonne heure la certitude d'un avenir brillant, l'assurance de prendre aux côtés de l'héritier de la couronne la place qu'il voudra choisir; mal satisfait pourtant, et de ce prince qui n'a pour lui que des caresses, et de cet avenir qui n'a pour lui que des sourires ; universellement frondeur, détracteur et dégoûté ; un imitateur de Saint-Simon, oui, dans cette correspondance avec l'exilé et le mécontent de Londres, qui se trouve bien près d'être aussi un chef-d'œuvre, mais de plus un précurseur, un des premiers représentants d'un état d àme qui, pour le bonheur et le repos de la Russie, ne s'est communiqué jusqu'à présent qu'à un groupe restreint de disciples.
On peut en peu de temps créer un grand empire; on n'im-
provise pas Versailles. C'est assez d'avoir réussi, comme Catherine, à donner à un établissement créé de la veille, mis sur le pied européen en quelques années, une apparence telle quelle de majesté et de grandeur. D'autant que pour y arriver elle a dû commencer par se faire violence à elle-même. « C'est « une chose curieuse à observer » , écrit encore le baron de Creteuil en 1763, « que, les jours de cour, le soin pénible que « l'Impératrice prend pour plaire à tous ses sujets. Pour moi « qui connais le caractère de cette princesse et qui la vois se « prêter avec une douceur et une gracieuseté sans égales à m tout cela, je puis me représenter combien il lui en coûte et « combien il faut qu'elle s'y croie obligée pour s'y soumettre. » Sa façon de régner comme sa façon de gouverner n'en conservent pas moins un air de conquête militaire fraîchement inaugurée. Les banquets où elle paraît au milieu des officiers de sa garde, revêtue de leur costume et vidant avec eux le verre de vodka traditionnel, rappellent de trop près les luttes violentes d'où son empire est sorti. Sa cour ressemble toujours un peu à un campement. Et c'est pour cela que l'apogée des pompes et des magnificences avec lesquelles elle cherche à la mettre au niveau de la tradition monarchique de l'Occident n'est atteint qu en voyage, sur les routes de la Tauride.
Au contraire de Pierre 1", qui fut un coureur infatigable de grands chemins, Catherine n'est pas remuante. Et ses goûts personnels, qui restent plutôt casaniers, ne sont pas seuls à la retenir au logis : tout déplacement comporte pour elle un aléa terrible ; elle n'a pas plus tôt quitté Saint-Pétersbourg, en 1 764, pour visiter la Livonie et l'Estonie, que le complot de Mirovitch éclate derrière elle, pour lui rappeler la fragilité de l'édifice de sa fortune et la nécessité d'y veiller de près. Plus
tard encore, à côté d'un troue affermi déjà et mis à l'abri dune atteinte vulgaire, la présence de Paul demeure une menace. En quittant sa capitale, elle prend des dispositions pour qu à la moindre alerte des hommes sur lesquels elle croit pouvoir compter s'emparent de la personne de l'héritier et le ramènent auprès d'elle. Par contre, les voyages qu'elle entreprend sont habituellement d'assez longue durée. Les distances à parcourir sont grandes, et une Impératrice ne doit pas avoir l'air de se presser. Le voyage de Crimée, — de la Tauride, ainsi qu elle veut qu'on appelle sa conquête par une évocation de souvenirs historiques vaguement prestigieux, — dure six mois. Il y a deux mille kilomètres de route à faire, et il y a tout d'abord à créer cette route. Sur celle de Saint-Pétersbourg à Moscou, des relais convenablement établis, des lieux de repos suffisamment aménagés, permettent des courses rapides et commodes. Dans les provinces Bal tiques, les châteaux des seigneurs livoniens et estoniens ont offert à la souveraine non seulement une hospitalité empressée, mais encore la surprise d'un luxe et d'un confort nouveaux pour elle. Entre Saint-Pétersbourg et Kherson, c'est le désert à franchir sur un bon tiers au moins du parcours. Nous savons déjà comment Patiomkine s'y est pris pour peupler ce désert.
Le départ a lieu le 18 janvier 1787. Trainée par trente chevaux , la voiture de Sa Majesté contient un cabinet, un salon pour huit personnes, une table à jouer, une petite bibliothèque et toutes les commodités : c'est presque l'équivalent d'un wagon de luxe moderne. Le favori Mamonof, l'inséparable mademoiselle Protassof et le non moins inséparable Léon Narychkine y prennent place avec Catherine, qui en outre v invite le premier jour le comte Cobenzl, envové d'Autriche. Le lendemain, ce sera le tour du comte de Ségur. Quatorze autres voitures et cent vingt-quatre traîneaux emmènent le restant de sa suite. Il gèle à dix-sept degrés. L'envoyé d'Angleterre, Fitz-Herbert, est aussi du voyage. Celui d'Espagne, Normandez, qui a demandé en vain à en être, devient fou de chagrin, au rapport de Castéra.
Des palais en bois, bâtis et meublés à la hâte aux endroits marqués pour le coucher des voyageurs; aux relais, des galeries couvertes, avec des tables chargées de rafraîchissements, attendent la caravane. La vaisselle employée dans chaque endroit ne sert qu'une fois et devient la proie des valets. Grande profusion, gaspillage énorme, grand désordre aussi et peu de commodité. « Toutes nos voitures » , écrit le prince de Ligne, « sont pleines de pêches et d'oranges, nos valets sont k ivres de vin de Champagne, et je meurs de faim, car tout « est froid et détestable... Rien n'est chaud, excepté l'eau « qu'on boit. »
En Ukraine, Catherine a une déception : Bezborodko, qui s'est occupé jusqu'à présent de l'organisation matérielle du voyage et qu'effraye la dépense excessive où il la voit engagée, a envoyé au gouverneur de l'endroit des conseils d'économie. Celui-ci, qui n'est autre que l'illustre Roumiantsof , ne se l'est pas fait dire deux fois : il a réduit les installations improvisées au strict nécessaire et négligé de faire la toilette de Kief, la ville sainte, que la souveraine s'est fait une fête de montrer à ses invités. « Dites à l'Impératrice que mon affaire est de « prendre des villes et non pas de leur mettre du fard » , répond-il à Mamonof qui est chargé de lui faire des observations. L'enchantement attendu, rêvé, désiré par l'Impératrice ne commence qu'en Crimée. Là, c'est Patiomkine qui a pris sur lui la mise en scène. Un de ses aides, Tchertkof, est en peine lui-même de comprendre les merveilles qu'il a contribué à accomplir : « J'ai été avec Son Altesse en ïauride... deux « mois avant l'arrivée de l'Impératrice..., et je me demandais « ce qu'elle voulait y montrer à Sa Majesté. 11 n'y avait rien! ;i Étant revenu avec Sa Majesté, Dieu sait quels miracles y
* ont paru, et le diable sait d'où sont sortis des établisse- « ments , des armées, des populations, des Tartares en riches « costumes, des Cosaques, des vaisseaux. Je marchais comme
* dans un songe. Je n'en croyais pas mes yeux...» Cet étonnement est partagé par tous les contemporains qui se sont trouvés à même de reconnaître la transformation accomplie par
un coup de baguette féerique dans ces steppes déserts : « Par b quel prodige » , demande Langeron, « peut-on enfanter de « telles merveilles? » Mais il répond lui-même à la question : « Il faut le dire, elles furent produites par la tvrannie et la « terreur, et entraînèrent la ruine de plusieurs provinces. Des « gouvernements populeux de la Petite- Russie et des lieux « par lesquels l'Impératrice ne devait pas passer on chassa <> toute la population, pour la répandre dans ces déserts : « mille villages furent dépeuplés pour un certain temps, et « tous leurs habitants conduits avec tous leurs troupeaux dans « les différentes stations indiquées. On leur fit construire à la « hâte des villages factices sur les bords les plus rapprochés « du Dnieper et des façades de village dans les sites plus « reculés. L'Impératrice passée, on rechassa tous ces malheu- « reux chez eux; beaucoup moururent des suites de cette « transplantation... Ayant été trente ans après gouverneur « général de toutes ces provinces, j'ai pu m'assurer de la vérité « de ces détails qui m'ont paru d'abord fabuleux. » Le témoignage est précis, autorsé et concluant. À Kief, on s'embarque pour descendre le Dnieper. Ce genre de locomotion était dans les habitudes et les goûts de Catherine. C'est ainsi qu'en 1767 elle est allée par le Volga jusqu'à Kostroma, emmenant avec elle les envoyés de Vienne, de Berlin et de Copenhague — l'envoyé de France n'en était pas alors, mais le ministre du Roi garda sa raison. Dix galères, « toutes couvertes, divisées en appartements et meublées » , « dont une, la sienne, ayant un appartement complet avec une « espèce de salon dans lequel » , au récit du baron d'Assebourg, « elle dînait avec douze personnes sans le moindre embarras » , avaient suffi alors à la transporter, elle et son monde. Cette fois, c'est une autre affaire. La flottille du Dnieper ne comporte pas moins de 80 bâtiments avec 3,000 hommes d'équipage. Une aquarelle de Jean Lindsay (1), qui fut le peintre de cette cour et de cette féerie ambulantes , nous en donne une vue pitto-
(1) Elle nous a été gracieusement communiquée par la comtesse Marie Bra-
resque au moment de la rencontre de Catherine avec Poniatowski. Trois grandes barques à voiles sont en tête, de dimensions égales et d'une décoration uniforme : rouge et or. Elles portent sur le pont des espèces de pavillons à grandes baies vitrées : au-dessus des pavillons une plate-forme, sur laquelle des soldats paraissent rangés en bataille. La première de ces p-alères dont le nom est le Dnieper est celle de l'Impératrice. Cote à côte avec elle, le Boug a à son bord le prince Patiomkine, et ses deux nièces les comtesses Braniçka et Skavronski. Un peu en arrière, une troisième barque, \aDesna, sert de salle à manger. Suivent à la queue leu leu : le Snow avec les comtes Bezborodko, d'Anhalt, Levachof; le Seùn avec les ministres étrangers, y compris le Jockey diplomatique, autrement dit le prince de Ligne ; Y lmpet où Léon Narychkine promène sa folie ; YOrel qui embarque le comte Tchernichof et sa fille; le Ioz avec la foule des courtisans de moindre importance, des secrétaires intimes, etc. La Samara et le Kouban sont affectés à la cuisine et aux provisions de bouche. Le Tavel et le Don forment l'escorte militaire. « L'or et la soie » , raconte le comte de Ségur, « étincellent dans les riches appartements construits « sur les tillacs. Chacun des invités trouve sur sa galère une « chambre et un cabinet dont le luxe égale l'élégance, un « divan commode , un excellent lit en taffetas chiné et un « secrétaire en acajou. Chaque galère a sa musique. Une foule « de chaloupes et de canots voltigent sans cesse à la tête et « sur les flancs de cette escadre. »
Ponialowski dépense trois millions en trois mois de temps pour rencontrer l'Impératrice à Kaniof, lui tirer un feu d'artifice, causer avec elle pendant trois quarts d'heure, et recevoir de Bezborodko l'assurance que la guerre avec la Turquie n'est pas proche! Il lui en coûtera moins tantôt pour loger porte à porte avec la souveraine sur le quai de la Neva, à Saint- Pétersbourg. Seulement il aura perdu sa couronne et fait perdre à son pays son existence politique. Les compagnons du féerique voyage s'aperçoivent à peine de cet intermède royal. Le génie du prince de Tauride leur fournit tous les jours tant
d'autres distractions ! « Toutes les stations sont mesurées de « façon à leur éviter la plus légère lassitude. La flotte ne « s'arrête qu'en face de bourgs ou villes situés dans des posi- « tions pittoresques. D'immenses troupeaux animent les prai- « ries, des groupes de paysans vivifient les plages; une foule « innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des a jeunes filles chantant des airs rustiques de leurs pavs envi- « ronnent sans cesse les voyageurs. » Voisin sur le Seim du comte de Ségur, auquel nous empruntons encore ce tableau, le prince de Ligne l'éveille tous les matins en frappant à la mince cloison qui sépare leurs lits pour lui réciter des impromptus. Une heure après, le chasseur du prince apporte au jeune diplomate une lettre de six pages, où u la sagesse, la folie, la « politique, la galanterie, les anecdotes militaires et les épi- « grammes » se pressent et se heurtent dans un étourdissant mélange, et jamais « rien ne fut plus suivi et plus exact que « cette étrange correspondance quotidienne entre un général « autrichien et un ambassadeur français couchés à côté l'un « de l'autre sur la même galère, non loin de l'Impératrice du « Nord et naviguant sur le Borysthène à travers le pays des « Cosaques pour aller visiter celui des Tartares » .
Avec ce général autrichien et cet ambassadeur français, c'est l'Europe, l'Europe politique et l'Europe policée, cultivée et lettrée, que Catherine traine ainsi derrière elle à travers le pavs des Cosaques et des Tartares et à travers la contrée fantastique d'un rêve prestigieux : caresse suprême d'un favori tout-puissant à l'orgueil dune ambitieuse maîtresse.
Quelques mésaventures interrompent bien pour un instant ce long enchantement. Supérieurement construits et aménagés au point de vue décoratif, les bâtiments de la flottille brillent moins par leurs qualités nautiques. Un jour, emporté par le courant, celui de l'Impératrice est violemment jeté à la côte, et Catherine court un danger sérieux. Elle défend de parler de cet incident, que les diplomates étrangers, laissés avec Normandez à Saint-Pétersbourg et s'y morfondant, exagèrent à plaisir. A Kaïdak, à trente lieues de Kherson, on débarque. A Kherson,
432 L'INTIMITE. LE DECOTl EXTERIEUR.
on rencontre Joseph, un peu penaud de s'être laissé inviter sans trop de façons et d'avoir répondu à l'invitation ; n'en faisant rien paraître, mais s'en vengeant dans les bulletins maussades qu'il envoie au feld- maréchal Lascy, et où il se défend de partager le ravissement de son impériale amie et de ses autres compagnons :
« La confusion qui règne dans ce voyage est inexprimable. « Le débarquement a été long et pénible à faire. Il se trouve « plus de choses et plus de gens sur les bateaux que les voib tures contiennent et qu'il n'y a de chevaux pour atteler. « L'un court en avant, les autres suivront. Le prince Potemkin « seul, fou de musique, a cent vingt musiciens avec lui, et un « pauvre officier s'étant brûlé horriblement les mains avec de « la poudre, on est quatre jours à lui chercher des secours. « Le voyage par terre va d'un désordre dont on ne peut se k faire une idée; partie des voitures sont encore sur l'eau; « chacun prend des kibitques, voitures du pays, pour y porter « son bagage. Dans ces plaines immenses on court à qui plus <■■ vite, six, huit voitures de front, et, malgré qu'on ne fait que « quatre postes par jour, on brise de ces voitures, et vaisselle, « matelas, bagage, l'on trouve tout couché sur ces steppes, et « l'on en manque ensuite. Le manger est copieux , mais pour « la plupart détestable, froid, dur. Enfin, hors l'Impératrice < qui est très aimable et quelques messieurs dont la compati gnie est tolérable, surtout les étrangers, ce serait vraiment « un temps de pénitence qu'on passerait. »
On peut excuser les critiques adressées par l'auguste voyageur à la cuisine de Catherine : le jour même de sa rencontre avec la souveraine, il a failli ne pas manger du tout, les officiers de bouche de Sa Majesté s'étant égarés en route ou avant versé avec une kibitka. Le prince Patiomkine a sauvé, comme toujours, la situation en s'improvisant cuisinier, de concert avec le comte Braniçki. A eux deux ils ont confectionné un dîner que le convive pricipal a d'ailleurs trouvé détestable. Sa mauvaise humeur ne désarme pas dans la suite du voyage. Tantôt il trouve mauvais qu'on l'ait fait passer par des che-
mins impraticables pour lui faire voir « un bouc et une chèvre « d'Angora dans une espèce de jardin anglais » improvisé par Patiomkine aux environs de Baktchissaraï. Tantôt il s'aperçoit que, pour tirer un feu d'artifice à Karassoubasar, on a fait faire deux mille verstes à une compagnie de bombardiers amenés exprès de Saint-Pétersbourg.
Catherine, elle, ne voit ou ne veut rien voir de tout cela. Elle jouit sans arrière-pensée et sans réserve du merveilleux spectacle qu'on déroule devant ses yeux. Elle se dit persuadée que la Crimée payera un jour avec usure toutes les dépenses qu'elle aura faites pour la conquérir et pour la visiter. Le retour seul nous la montre un peu revenue de son enthousiasme et assombrie. Des rapports lui sont envoyés annonçant de mauvaises récoltes. Une disette semble imminente , et elle ne se sent guère en mesure d'y faire face. La somme de quatre millions de roubles assignée pour les frais du voyage s'est montrée insuffisante de moitié. Mais on a ébloui l'Europe, et il est juste qu'on paye tant de gloire et tant d'agrément. La Russie payera, comme toujours.
Cette pauvre Russie n'a pas été éblouie de son côté, et n'a pu l'être. Elle n'était pas invitée et n'a rien vu. Bolotof raconte qu'à Toula, au passage de la souveraine dont l'arrivée était annoncée pour midi, les rues étaient pleines de monde dès le lever du soleil. Mais à peine la voiture de Sa Majesté fut -elle signalée, que toute cette foule se prosterna face contre terre et demeura ainsi pendant tout le défilé du cortège impérial. Quand les premières tètes osèrent se lever, l'Impératrice était déjà loin.
Les splendeurs nouvelles dont s'entouraient ses souverains actuels, vêtus à l'européenne, n'étaient pas encore faites pour ce peuple asservi aux traditions de la conquête tartare. Obéir et adorer demeurait son lot, sans prendre la moindre part des jouissances payées par sa sueur et par son sang, sans c mprendre et même sans regarder.