‹ Autour d'une auberge [microforme]Chapitre 19 sur 37 · CHEZ JEAN-BAPTISTE LATULLE · texte numérisé non relu

CHEZ JEAN-BAPTISTE LATULLE

M. de Verneuil ne s'arrêta pas en si beau chemin, Les jours suivants il fit plusieurs visites en compagnie de Charles Langevin, heureux, lui aussi, de se dépenser pour, la cause de la tempérance. Ils furent reçus à peu près partout d’une mmnière fort encourageante. En somme, conclut M. de Verneuil, dans mon rang il n'y a guère que les Boisdru qui ne pensent pas comme les autres. Fier de cette constatation, il ne fut pas lent à annoncer cette bonne nouvelle à M. Héroux, qui, on le conçoit, était anxieux de connaître le résultat de ces démarches. | —Tant mieux ! fit le Curé, pourvu que nos bonnes gens ‘ne se laissent pas prendre aux arguments de la canaille. Jusqu'ici, M. de Verneuil, vous n'avez visité que la partie saine de la pupulation. Je sais de source très sûre que Rougeaud travaille depuis plusieurs jours. Il est allé chez Jean-Baptiste Latulie, et là, paraît-il, il a fait de Ja bonne besogne. Dans tous les cas, remercions le bon Dieu des encotragements . “ qu’il veut bien nous donner ay commencement de la

lutte. Puissent nos gens ouvrir enfin les ÿ211: |

En quittant M. Héroux, M. de Verneuil résoi de se rendre chez Latulle le soir même. Ii arriva quelques minutes après huit heurss. :! est tari se dit-il en lui-même, il me faut pourt:nt er.:, »:

Comme ïl allait frapper il eutendi. :1*+ voix: “Quand on pense que cet hypocrite de Verneui!, ct mangeur de balustres, s’est rendu jusque che: :c3 Pois-

dé- M dru pour les cabaler et pour les engager à travailler ent contre l’auberge. C'est Boisdru, l’ainé, qui l’a reçu et de ra- la belle manière! Je vous assure qu'il ne s’y frottera ans plus le cher homme. M. Latulle, je ne haïrais pas à le en- rencontrer pour voir s’il a une aussi belle façon avec on, les hommes qu'avec les femmes...

M. Pour sûr, se dit M. de Verneuil, c’est mon Routre À geaud qui perle. Eh bien, mon petit, tu. vas être servi à souhait, et ce disant, il frappa nerveusement à ja 1es porte, ee ee de —Entrez, cria Latulle!... Tiens, M. de Verneuil ! rez

Ce dernier ne s'était pas fait prier pour entrer. : ll salua tout le monde d’un sourire amical. Rougeaud, . en personne, faisait la partie de cartes avec Mme Bancheron, Latulle avec Mme Poulin. Bancheron et Pou- F “umaient leurs énormes brülots, tandis que Mme

L':iullé tricotait des bas de.laine.

—Vous ne m'attendiez pas, dit de Verneui à PRONNNNRNNR

pouvais! passer outre. sans venir jaser avec nos quelques instants.

-—Asseyez-vous, idit Latulle, et si vous voulez enlever votre paletot. .. ?

À cette invitation faite sans insistance, M. de Verneuil comprit qu’il devait gêner quelque peu. Tandis que j'y suis, se dit-il, je vais en profiter. Mon Rougeaud, tu ne pensais pas être exaucé si promptement, Et tout haut: -

—Eh bien, Monsieur Rougeaud, comment vont les affaires de ce’ temps-ci ?

— Assez, bien, dit Rougeaud,

— Vous ne venez pas souvent nous voir, M. de Verneuil, dit Latulle, c’est mal à vous de nous meéttre cul Que ne venez-vous de temps en temps | : Vous êtes bien aimable, mon cher voisin, et je vous remercie de votre invitation, j Je ne la refuse pas, au contraire, Vous savez qi. je sors peu, les seules veillées que je fais c'est au presbytère, il m'est impossible de m'absenter souvent de mon logis.

—A propos de Euré, dit Latalle, savez-vous que M. : Héroux commence à se faire vieux !. Il devrait se retirer. D 2 tant travaillé, à son âge on ne peut plus faire grand chose.

— En effet, dit Rougea, Ia paroisse augmente Île trop d'ouvrage pour fui, Quand un prêtre a passé trente à trente-cinq ans à la même PR les Lis

AUTOUR D'UNE AUBERGE ‘81 commencent à en être fatigués. La paroisse y gagnerait. Ces vieux ont des manies let puis un jeune, c'est toujours plus apprécié... +

—Tout de même, reprit M. de Verneuil, je

“à connais des paroissiens qui ménagent les forces de

dis leur Curé. 11 y en a plusieurs, et vous en con- -. naissez, M. Rougeaud, qui ne vont pas souvent à

nt,

l'église, sans aucun doute par pitié pour lui, c’est pour lui enlever de l’ouvrage ! M. Héroux, cependant, est Capable dé faire malgré son âge ‘un bon ministère, Personne n'en souffre, il a enéore assez d'énergie pour entreprendre la jutte contre l'auberge. Bien des jeunes n'auraient pas le courage de le faire dans les circonstances où il se trouve. :

— Î serait à désirer qu’il réussisse dans ses plans, dit-Latulle: c’est une chose impossible, Cette lutte fouvelle va certainement Jüi faire perdre les sympathies de ses paroissiéns. 11 veut aller trop loin. E — Pardon, M. Latulle, notre Curé comprend que son- = devoir est de travailler à l'amélioration de la paroisse, Il sait très bien que l'auberge est une des grandes .

causes des désordres

les grands journaux oné fait assez de bruit sur les incidents que vous connaissez. Par conséquent, il ne va

NU. deu

= is D'UNE AUBERGE

sa paroisse en la débarrassant de cette antre de tous les “vices. S'il se fait haïr, ce ne sera que par les ivrognes, les débauchés. Ces derniers devraient avoir honte de conserver ce qui est pour eux:et leurs familles une cause de ruine. Au reste, ces gens-là respectent-ils leur Curé? S'ils le respectaient, s'ils l'aimaient, ils écouteraient ses avis. Si M. Héroux parvient une fois à leur enlever cette occasion de boire, ils lui devront une éternelle reconnaissance, Car, pour eux, tant qu'il y aura yne auberge, ils restoront ce qu’ils sont : des ivrognes, des sans-coeur, et leurs familles continueront à manquèr même du nécessaire.

- Longtemps M. de Verneuil parla pour. défendre son vieux Curé. Rougeaud écoutait ne sachant trop que dire, quand tout-à-coup il se décida à ouvrir la bouche.

—Savez-vous, M. de Verneuil, qu'il n’y a pas

.. que ies ivrognes et les débauchés qui veulent con-

server l’auberge. Sans vouloir aller loin, M. Latulle et ceux qui vous écoutent sont avec moi des Premiers pour défendre l'auberge de la paroisse.

—Vous, Rougeaud, dit M. de Verneuül, lorsque vous me dites que vous tenez à cette boutique du vice vous ne me surprenez nullement: chacun, vous le savez, travaille pour son petit négoce et défend son propre intérêt Mais d’apprendre que ces messieurs sont de votre avis, me

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