‹ Autour d'une tiareChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La pauvrette attendit longtemps. Grégoire VII prolongea jusqu'à l'automne de 1077 son séjour à Canossa et dans les domaines de la comtesse Mathilde, afin de surveiller de près les allées et venues de l'empereur en Italie et la sourde révolte de l'épiscopat lombard, toujours disposé, depuis un demi-siècle, à élever contre Rome une Église indépendante. Des faits très graves, tels que l'élection au mois de mars, par une partie des princes allemands, en présence des légats pontificaux, de l'anti-césar Rodolphe de Souabe, beau-frère d'Henri IV; des rumeurs inquiétantes propagées par les prêtres schismatiques, annonçant l'exaltation prochaine d'un antipape, le patriarche de Ravenne ou l'archevêque de Milan, tout faisait pressentir à Grégoire une crise où pouvait périr le saint-siège romain. Dans le même temps succombait, au midi napolitain, le dernier débris de l'empire lombard, le seul allié de l'Église contre les Normands, Gisolf, prince

de Saleme. Robert Guiscard et ses bons amis, les Sarrasins de Sicile, menaçaient à Rome la primauté temporelle du pontife, tandis que l'Église elle-même et l'intégrité de la foi étaient mises en péril par l'anarchie de l'empire, le schisme inévitable d'une moitié de l'Allemagne et l'apparition d'un faux pape.

Grégoire, troublé par l'appréhension de l'avenir et l'étrange tentation qui l'attirait au delà des Alpes, vers le cœur même du royaume germanique et de l'Église allemande, après avoir longtemps hésité à s'engager en Lombardie, reprit lentement, en septembre, le chemin de sa métropole. A ce moment, Robert entreprenait le siège de Bénévent, fief de l'Église, et lançait des bandes d'aventuriers dans la campagne romaine. Le pape rentra au Latran un soir, ha.nté par les souvenirs lamentables de la captivité de Léon IX chez les Normands et se demandant de quel point de l'horizon partirait le coup de vent qui emporterait sa tiare.

Victorien n'était point dans l'escorte pontificale. A la dernière étape de sa route sur la voie Émilienne, Grégoire l'avait renvoyé en arrière avec une dépêche pour la comtesse. Dans cette lettre, il priait Mathilde de recevoir jusqu'à nouvel ordre le jeune homme au nombre de ses chevaliers, et de le confier à ses meilleurs

i6o AUTOUR D'UNE TIARE

capitaines pour la discipline des choses de la guerre.

Pia pleura entre les bras de l'abbesse, qui ne comprenait rien au chagrin de la jeune fille. L'évêque d'Assise s'efforça de la consoler.

— Ma fille, il est fort heureux que le saintpère réponde ainsi à nos espérances et prépare Victorien à la vie chevaleresque. J'avais une crainte secrète, que je vous ai toujours cachée, qu'il n'en fît un homme d'église, peut-être un moine.

— Un moine ! s'écria Pia, s'il devenait moine, moi, je tomberais malade à en mourir.

Joachim sourit, et l'innocente abbesse répliqua :

— En vérité, Pia, vous perdez la tête. L'état monacal est excellent pour le salut. Et pourquoi vous agiter et prendre fièvre, si Victorien entrait en religion, plus que vous ne faites à propos de tant de jeunes seigneurs romains que nous voyons chaque jour se donner au cloître? Hier encore, le neveu du cardinal d'Ostie revêtait l'habit de Saint-Benoît. Cependant, vous avez chanté et ri toute la journée, et joué avec le chevreuil, sans manifester le plus petit chagrin.

Ce fut au tour de Pia de sourire à travers ses larmes.

Soutenue par les homélies de sa gouvernante

IDYLLE i6i

et l?c bonté de Joachim, elle se résigna à la patience. L'abbesse lui répétait, dix fois par jour:

— Votre grand-oncle agit et parle sous l'inspiration du Saint-Esprit. Ainsi, toutes ses résolutions sont adorables. Sans doute il a pensé que, pour le plus grand bien de l'âme de Victorien et de la vôtre, il était nécessaire d'éloigner l'un de l'autre un garçon de seize ans et une fille de treize, lui en Toscane et vous à Rome. Sept jours de voyage. Bénissez Dieu, Pia, et son saint vicaire.

A cette vue ingénieuse, Pia ne répondait jamais. Elle relevait vivement la tête, ouvrait tout grands ses doux yeux florentins et regardait fixement l'abbesse, avec un visage où la surprise, la curiosité, le dépit enfantin et l'ironie se rencontraient d'une façon très charmante. Alors la bonne dame, entraînée par son goût pour la prédication, dès que l'évêque s'éloignait un peu, s'abandonnait à toutes sortes de considérations doctrinales, éclairées par des exemples fort édifiants. Dans ses récits, il n'était point d'entrevue entre jeunes cavaliers et jeunes filles, d'échange de paroles, de pleurs ou de soupirs qui ne fût interrompu par la chute du tonnerre, l'effondrement d'un château, ou l'intervention de quelque dragon ailé, sentant le soufre d'enfer.

i62 AUTOUR D'UNE TIARE

Et Pia, toute songeuse, tourmentée et enchantée par l'attrait d'un mystère, s'en allait errante dans les jardins ou le long des corridors du Latran. Une pensée, toujours la même, s'éveillait en cette tête blonde. Un jour, l'abbesse, en veine de belle humeur, avait conté, avec une singulière chaleur de paroles, l'histoire du jeune seigneur aux cheveux bouclés, dont la bonne mine l'avait troublée jadis, sous le pontificat de Grégoire VI. Pia n'avait point perdu un mot de ce naïf roman. Victorien, lui aussi, n'était-il point de haute naissance, de mine gracieuse et d'esprit aimable? N'avait-il point sa légende d'héroïsme, avantage dont l'autre avait manqué, car il s'était fait clerc, pour éviter les ennuis de la guerre? Et, puisque le pape retenait, loin de Rome, le fils de Ccncius, c'est qu'il ne voyait plus en lui un simple ami, le frère d'adoption de sa petite-nièce. On l'écartait de Pia, non qu'il fût pervers ou déplaisant, mais pour le charme même de sa personne. Ce proscrit lui semblait d'autant plus digne de tendresse que le grand-oncle, inspiré par le Saint-Esprit, le jugeait plus dangereux. Quant au danger même de sa présence, la fillette n'y voyait plus très clair. Sûrement, on craignait qu'il ne l'enlevât, par une nuit d'orage, et ne l'emportât en quelque manoir très vieux, sur

une pointe de l'Apennin, ou même dans la fameuse tour de son château patrim.onial, au bord du Tibre, la Tour du pape Grégoire. Et elle frémissait délicieusement en songeant à cette fuite éperdue dans les rues sinistres de Rome ou à travers la campagne, à la lueur des éclairs. Puis, elle réfléchissait avec sagesse, ainsi qu'il convenait à une petite toscane, que l'aventure peinerait beaucoup le pape, l'évêque et l'abbesse, que d'ailleurs toutes ces tours et toutes ces forteresses seigneuriales étaient des séjours mélancoliques, peuplés de rats et de chauves-souris; enfin, qu'il serait difficile à Victorien d'enlever sur son cheval Fulvo, en même temps qu'elle-même. Le mieux était donc que le jeune chevalier revînt le plus tôt possible de Florence ou de Modène et qu'il se contentât de la réjouir par la musique de sa voix et la douceur de son regard, ainsi qu'au bon temps d'autrefois, assis à ses pieds, en hiver, près du brasero de Joachim, en été, à l'ombre des platanes ou des lauriers du Latran.

Une fois, elle eut le courage d'interroger son oncle. Celui-ci répondit, avec une onction parfaite :

— Pia, notre destinée à tous est le secret de Dieu. J'ignore, mon enfant, ce que Notre- Seigneur a résolu pour Victorien. Il nous reviendra dès que le ciel le permettra.

i64 AUTOUR D'UNE TIARE

Alors Pia laissa toute espérance , Elle ne parla plus de son ami, même à l'évêque. Elle ne rêva plus d'enlèvement nocturne, mais de batailles lointaines, dans les neiges de Germanie, de sièges de sept années autour de citadelles hérissées de tours, de courses folles des galères chrétiennes, soulevées par la tempête, sur les mers sarrasines, de naufrages contre les rochers de Rhodes ou de Jaffa et de l'éternel esclavage des captifs dans les palais des princes païens, au fond d'immenses jardins plantés de palmiers.

Elle languit ainsi, silencieusement, jusqu'au printemps.

Un jour, comme elle avait accompagné Joachim sur une terrasse du Latran, après avoir contemplé la ligne bleue de la mer, à l'horizon, elle dit tout à coup, en appuyant sa petite main sur le bras de l'évêque :

— N'est-il pas vrai, messire, que jamais, jamais Victorien ne renoncera à sa foi pour embrasser la religion de son maître idolâtre ?

Le vieillard, étonné par l'étrange question, regarda l'enfant. Pour la première fois, il observa la pâleur de son visage, la fièvre et la lassitude des yeux de Pia.

— Quelle fantaisie triste votre abbesse vous a-t-elle donc inspirée, ma fille? Quel songe extravagant vous a-t-elle encore raconté?

— Ce n'est point l'abbesse, mon père, et ce

n'est point un songe, mais une douleur bien grande qui est en mon cœur. N'aura-t-on point pitié de ma peine et Victorien m'est-il ravi pour toujours?

Joachim n'avait jamais été un confesseur très subtil ; mais la candeur de sa pupille lui servait de lumière, et après quelques minutes de confidences, il devina le sentiment qui échappait encore à la conscience de Pia.

— Ceci, dit-il en lui-même, est fort grave. Le pape et moi nous devions le prévoir. Mais Dieu a voulu qu'il en fût ainsi.

Puis élevant la voix :

— Je vais descendre chez le saint-père. Ma pauvre Pia, je puis tout perdre ou tout sauver en un chn d'œil. Que votre ange gardien m'assiste!

Par bonheur, le pape, ce matin-là, se trouva.it plein d'allégresse. Jordan, fils de Richard, prince de Capoue, avait forcé Robert Guiscard à lever le siège de Bénévent, et soulevait contre les Normands l'Apulie et la Calabre. Le rusé Robert et le politique Grégoire, mettant d'accord leurs intérêts, allaient se rapprocher l'un de l'autre, le pape bénissant l'œuvre du chevalier d'aventure, et celui-ci abritant l'Église romaine sous son bouclier.

L'évêque entra, fort ému, dans l'oratoire pontifical. Il vit que le maître avait la figure

i66 AUTOUR D'UNE TIARE

joyeuse et reprit courage. Et, comme il ignorait l'art de la diplomatie:

— Je viens, dit-il, pour implorer de votre béatitude le retour de mon disciple Victorien, que vous m'avez donné solennellement en séance du dernier concile.

Et il cita les paroles de Grégoire :

— Je vous donne Victorien, prodiguez à ce petit le lait et le miel de votre cliarité.

— Ainsi soit-il, répondit le pape. Mais ce n'est point pour vous seul, mon ami, que vous souhaitez le rappel de ce jeune homme?

— Non, mon Seigneur. Pia l'attend aussi, et je crains, si l'exil se prolonge encore. . . .

— Mais ce n'est point un exil, interrompit avec quelque impatience le pontife; dans quelques mois, l'éducation guerrière de Victorien sera achevée et vous le reverrez à Rome, où j'aurai peut-être bientôt besoin de soldats dévoués jusqu'au martyre. Laissez donc courir l'imagination de cette petite fille.

— Une jeune fille demain, répliqua l'imprudent évêque d'Assise.

Un rapide nuage assombrit le front du pape. Il garda quelque temps le silence, la tête penchée en avant et tournant entre ses doigts la croix pectorale. Joachim pensa que sa prière était repoussée.

— Oui, une jeune fille, dit à demi-voix Gré-

goire, et d'une merveilleuse tentation pour un adolescent issu de cette race violente des barons de Rome. Or, j 'ai devant Dieu la charge de ces deux âmes.

— Je réponds de leur pureté sur mon salut au paradis, s'écria le bon Joachim.

— N'engagez pas légèrement votre salut, mon ami. Moi qui suis un vieux moine, je crois encore au démon et à sa malice. Mais priez Dieu qu'il vous accorde la vigilance nécessaire pour un avenir prochain. Je vous rends votre élève. Que Pia cesse de souffrir. Il reviendra pour les fêtes de la Pentecôte. Je les confie de nouveau tous deux, non plus à votre charité seule, mais aussi à votre austérité.

L'évêque remonta d'un pas victorieux dans sa tour. Pia devina, à l'air heureux de son visage, qu'il avait triomphé des scrupules du pape et, bien que l'abbesse fût présente, sauta au cou de son père spirituel.

On entrait, en ce moment, dans la semaine sainte. Joachim compta les jours allant jusqu'à la Pentecôte.

— Il est fâcheux, dit-il, que les langues de feu ne soient pas descendues sur le front des apôtres dès le lendemain de la résurrection, et que la Pentecôte ne tombe pas au dimanche de Quasimodo.

L'abbesse, scandalisée, fit le signe de la croix.

i68 AUTOUR D'UNE TIARE

— Plus fâcheux encore, murmura-t-clle, que ces langues ne descendent plus sur la tête de certains évêques !

— Amen! ajouta Joachim, qui avait entendu.

Un caprice de la grande comtesse retarda encore de quelques jours le voyage du jeune baron. Elle voulut qu'il figurât aux tournois célébrés à Lucques, à Pistoja et à Pise, par la noblesse de Toscane. Victorien, aussitôt libre, prit, en doublant les étapes, la route de Rome. Le 29 juin, vers midi, il traversait, suivi de deux écuyers, le pont fortifié de la route de Florence, en vue de la porte du Peuple.

Cette région du Tibre, que le Poussin a préférée à toute autre, est d'une beauté sauvage. Le fleuve, profondément encaissé entre des rives sablonneuses, couvertes de saules, trace, à cet endroit, une courbe immense qui va des collines de VAcqua acetosa aux hauteurs boisées de la villa Madame. Un épais rideau de grands roseaux et le rempart de rochers revêtus de verdure qui se prolonge jusqu'à la villa Borghèse cachaient alors la vue de Rome. A l'orient, le cirque des montagnes nues de la Sabine, d'un azur clair, entremêlé de larges taches fauves, montagnes désolées où, çà et là, quelques points blancs, un groupe de masures,

la figure vagiie d'un monastère, révèlent seuls la présence de l'homme.

C'était la fête des saints Pierre et Paul. Le pape célébrait la messe dans la basilique de Saint -Paul-hors-les-murs, au côté opposé de la ville. Rome entière s'était portée sur le chemin du cortège pontifical. Pas un pâtre ne cheminait dans le silence de la voie Flaminienne. A l'ombre de la tour dressée en tête du pont, sur la rive droite du Tibre, un pèlerin donnait, dans la guenille de son manteau. Et, de toutes parts, dans la campagne déserte, l'aigre chanson des cigales accompagnait en cadence le galop rythmé des chevaux sur les dalles de la voie consulaire, toute ruisselante de lumière blanche, au soleil de midi.

Comme il atteignait le milieu du pont, Victorien découvrit à sa gauche, le long de la rive opposée, deux personnes montées sur des mules et suivies d'un âne tiré à la bride par un enfant, un cavaher en robe violette et une jeune femme voilée de blanc. Les promeneurs avaient dû sortir de la ville par la porte Majeure ou la porte Saint-Laurent et se dirigeaient hâtivement vers le pont. Victorien arrêta son cheval et, tout à coup, sentit son cœur battre bien fort. Il avait reconnu, flottant au grand soleil, la chevelure d'or de Pia. En même temps, la mule du personnage violet

s'arrêtait net, tournée du côté du Tibre et marquait la ferme volonté de contempler longtemps les eaux blondes du fleuve.

— Vive Dieu! ce sont mes bien-aimés, s'écria le jeune homme; mais la monture de Joachim prend là-bas le Tibre pour le Jourdain. En avant !

Et, ordonnant, à ses écuyers de chevaucher vers le Latran sans plus s'occuper de leur maître, il piqua des deux du côté des voyageurs.

Pia marchait toujours, oubliant le pauvre évêque et bientôt les deux jeunes gens se rejoignirent à la lisière de la forêt de roseaux. Victorien sauta allègrement à terre et baisa la main droite de Pia, Puis, ils se regardèrent avec une tendresse timide, comme surpris de s'être rencontrés soudainement et presque confus de la solitude où ils se trouvaient si près l'un de l'autre.

Dix-huit mois d'absence avaient bien changé ces deux enfants. Victorien, le petit Gracque de la nuit de Noël, avait pris la robe virile. Le page charmant avait fait place au jeune patricien confiant en son épée sans tâche. Il avait gardé, des scènes de Canossa, une ombre de tristesse qui tempérait heureusement la fierté du front et le trait impérieux de la bouche romaine. Un très fin duvet fleurissait sur ses joues dorées par le grand air et le soleil.

Pia touchait à l'adolescence. Elle était en cet âge indécis, d'une grâce sans pareille, où la jeune fille se laisse pressentir sous les formes encore grêles de l'enfance, bouton de fleur précieuse que la prochaine aurore verra lentement éclore à demi. La fillette espiègle qui, jadis, coupait d'un frais éclat de rire la harangue du cardinal chancelier de l'Église, devait aux candides angoisses de son cœur la gravité virginale de sa figure légèrement pâlie, la langueur de ses grands yeux noirs moins animés qu'autrefois d'insouciante gaîté. Deux grosses larmes brillaient entre ses longs cils, mais déjà sa bouche s'épanouissait pour sourire au bonheur renaissant.

— Cher Victorien! dit-elle tout bas, comme en un rêve; puis, elle se tut en face de son jeune seigneur.

Après une minute de contemplation muette, Victorien essaya de sortir d'embarras et de commencer le dialogue.

— Et Fulvo, dit-il, non, je veux dire notre vénérable abbesse? . . .

— Ah! Fulvo, répondit Pia, il est dans sa maison de campagne, au fond du parc, dans les vieux murs de mon oncle. Et notre bonne dame a couru, avec son psautier, à Saint-Paul, pour voir officier le pape, à la messe des saints Apôtres; mais tous les deux se portent très bien, et aussi mon oncle.

La première, elle revenait à la familiarité du temps passé. Elle rejeta en arrière son voile de soie transparente et pencha son visage vers le visage de Victorien.

— Si vous saviez combien votre éloignement m'a fait de mal ! Mais, depuis la semaine sainte, je me trouve heureuse. Voici trois jours que nous venons ici chaque matin, le seigneur évêque et moi, pour vous attendre au passage du Tibre. L'âne qui nous suit porte les provisions. On déjeune sous les arbres. Aujourd'hui, ce sera, entre nous trois, une fête plus belle que chez les Apôtres.

— Si nous allions au secours de Joachim? dit le jeune baron. Je vois que le petit guide de votre âne a beau secouer la bride de la pieuse mule, la bête demeure inébranlable.

L'évêque, impatient d'embrasser son pupille, mettait pied à terre, opération qui décida l'ingénieuse monture à marcher gravement au bord du Tibre, tout en goûtant çà et là aux touffes d'herbe assaisonnées de thym.

— Mon pauvre enfant ! cria-t-il de loin, que vous avez tardé ! Que Dieu soit béni pour votre retour !

Il le serrait entre ses bras et pleurait.

— Le beau chevaher, Pia, ma fille ! Mais elle aussi, Victorien, elle a grandi tout en vous attendant. Une petite madone blonde, aux

IDYLIE 173

yeux noirs. Descendez de votre mule, Pia, afin qu'il voie mieux combien vous êtes gracieuse. Victorien, aidez Pia à descendre.

Elle appuya son petit pied dans la main du jeune homme et sauta à terre avec la prestesse d'une hirondelle. La chevelure, tout d'un coup déployée, enveloppa la face de l'écuyer d'une caresse odorante.

— Maintenant, à table, dit l'évêque. Je récite d'avance le Benedicite.

L'âne chargé des provisions, mettant à profit les cérémonies de la mule papale, était parti pour ses affaires, d'un air arrogant, à travers les roseaux. Il fallut du temps pour le ramener. Enfin, on put étendre sur l'herbe la nappe de lin brodée de fleurs rouges aux formes hiératiques et, à l'ombre d'un hêtre, les trois amis s'assirent autour du festin, un rôti d'agneau froid, un gâteau d'amandes et des confitures sèches du Levant. Il y avait un flacon d'Orvieto, couleur de topaze. Mais il manquait un verre. L'évêque avait sa coupe de cristal et Pia sa petite timbale de vermeil.

— Nous boirons ensemble, dit-elle à Victorien,

Quand elle eut goûté la première au vin d'or, il prit le calice ciselé et le vida d'une main qui tremblait un peu.

Dans la profondeur de la campagne, les

cigales, ivres de soleil, chantaient leur antienne stridente. De l'autre côté du fleuve, en face des convives, sous la tour démantelée qui regarde, du haut de son rocher, VAcqua acetosa, un taureau noir, aux cornes courbées en croissant, s'était accroupi majestueusement, solitaire, pareil à un dieu d'Egypte. Un bourdonnement vague, apporté par le vent du midi, la voix lointaine de toutes les cloches de Rome sonnant pour le Te Deum pontifical, à Saint- Paul, courait dans les roseaux du Tibre, et le fleuve sacré répondait par le frémissement de son courant terrible, glissant comme un soupir étrange parmi les saules.

Les heures s'écoulaient, rapides et bienheureuses, Victorien dut raconter toute sa vie, depuis son départ, à la Noël de 1076; quand il arriva aux scènes de Canossa, Joachim fit, des yeux, un signe à Pia, qui interrompit le récit.

— Non, Victorien, ne parlez pas de ce triste château, où la neige tombait sur les épaules de ce malheureux empereur, où tout était si noir et si froid. Parlons plutôt de Soana et des belles choses de chevalerie, à la cour de la comtesse.

Elle fit alors mille questions sur la mine des gens de Soana, la masure paternelle de son oncle, le seigneur de la ville et son palais; sur un vieil aveugle qui chantait des complaintes à

la porte de l'église, sur une statue de saint Pierre, debout au milieu du pont de la Fiora, et qui avait perdu, grâce aux frondes de quelques mauvais garnements, son nez, la moitié de sa barbe, et les clés du paradis. Puis, montrant le cheval du jeune homme:

— Est-ce là votre cheval de bataille ? C'est grand dommage que mon oncle n'aime point les tournois et les joutes seigneuriales, et ne fasse sortir sa cavalerie que pour les processions.

Vers le soir, quand la chaleur du jour se fut tempérée, Joachim proposa de reprendre, au petit pas des montures, le chemin du palais, en côtoyant les remparts, jusqu'à la porte Majeure. Mais il fallut d'abord retrouver le jeune ânier, qui cherchait des nids dans les buissons du Tibre. Le crépuscule si court de Rome surprit les promeneurs aux approches de Saint-Laurent. La nuit était bien close quand ils atteignirent la place du Latran. Le pape, de son côté, s'était fort attardé chez les moines de Saint- Paul, qu'il surveillait de près. Il avait voulu voir de ses yeux les comptes de l'abbaye et confesser quelques novices. Il remontait la côte du Cœlius, du Colisée à Saint-Jean, à la clarté des torches. Les cardinaux, drapés de pourpre, faisaient cortège à la litière de Grégoire, assis sur leurs mules blanches. Le peuple avait allumé des feux de joie, en l'honneur des deux

Apôtres, dans l'arène de l'amphithéâtre, dont les arcades flamboyaient au fond du tableau.

La petite caravane s'arrêta pour jouir de ce spectacle imposant, et pénétra dans le palais, dont le principal j)ont-levis était relevé à cette heure, sur les pas du pontife. Mais Joachim eut soin de ne s'avancer qu'à une certaine distance, et dans l'ombre.

— Si le saint-père nous remarquait tous les trois, dit-il, hors de sa maison, à l'air un peu frais des nuits de Rome, il s'inquiéterait pour Pia et pour moi. Car voici la saison des fièvres.

Le lendemain, Victorien s'agenouilla aux pieds de Grégoire.

— C'est maintenant, mon fils, dit celui-ci, que vous êtes véritablement le chevalier de l'Église. L'occasion est prochaine où votre bras défendra l'honneur et les droits du saintsiège. Je vous délègue à un poste de confiance. Vous êtes lieutenant du gouverneur de ma bonne forteresse, le château Saint-Ange.

Victorien s'inclina, comme pour remercier le pape, mais il ne doutait point qu'un nouvel exil ne commençât pour lui, un exil dans une prison d'État.

Grégoire continua, à la grande surprise du jeune homme:

— Mais je ne veux pas vous arracher à votre vie d'autrefois, qui était douce. Le dimanche.

VOUS remplirez, en ma basilique du Latran, vos devoirs de chrétien. Trois jours par semaine, pendant trois heures, vous reprendrez, avec messire Joachim, l'étude des saintes lettres, ^me pjg^ assistera, s'il lui plaît, à ces entretiens. Votre logis est prêt au Saint-Ange. Vous l'occuperez dès ce soir. Chaque dimanche, vous commanderez la garde pontificale à la droite de mon maître-autel de Saint-Jean-de- Latran.

Et, comme le jeune capitaine se retirait:

— Victorien, dit le pape, ne savez-vous rien de votre père ?

— Point de nouvelles, mon seigneur.

— On me le dénonce comme l'un des familiers de Guibert, patriarche de Ravenne, et, avec lui, son maudit prêtre magicien, Déodat. Ils vont de l'empereur sacrilège à l'évêque superbe, qui aspire à me chasser hors de la chaire de Pierre. Puissent votre loyauté et votre sagesse, mon fils, détourner un jour la colère de Dieu de la tête de Cencius!

Il fallut donc, pour obéir au programmiC pontifical, renoncer aux longues chevauchées d'après-midi dans la ca.mpagne romaine. Joachim résolut de tenir école dans les jardins du palais, jusqu'à la fin de la belle saison. Jamais Grégoire ne mettait les pieds dans ce grand parc, témoin de si extraordinaires bacchanales.

à l'époque des papes de Tusculum. Jamais on n'y rencontrait la cagoule d'un moine. L'abbesse elle-même ne s'y risquait qu'en tremblant. Elle redoutait les scorpions et les couleuvres, les fourmis rouges et les guêpes, le cri rauque des chats-huants, et, par-dessus tout, le mystère des feuillées profondes, sous le ciel éclatant de l'été.

— Nous serons là, dit l'évêque, maîtres de nous et joyeux comme nos premiers parents dans le paradis terrestre !

Ces jardins partaient de la haute enceinte du palais en une pente très rapide, limités, du côté de la campagne, par les vieux remparts, du côté de la ville, par une file de couvents, tels que les Quatre Saints, Saint-Jean-le-Rond et les Camaldules; ils descendaient jusqu'aux environs de la porte Latine, aujourd'hui murée. Depuis plus de trente ans, la nature y avait repris tous ses droits. Les arbres, les buissons, les ronces et les fleurs y avaient pullulé avec la fantaisie féconde du désert. Toutes sortes de bêtes timides y vivaient en une admirable quiétude, des lièvres, des perdrix, des écureuils. Chaque printemps, il y revenait une nuée d'hirondelles, dont les nids séculaires étaient accrochés sous les arceaux des remparts, ombragés par des herres énormes. Il n'était point de trou enfumé dans la brique des murailles qui n'eût

sa famille de hiboux; point un tronc d'arbre brisé par la foudre qui n'offrît un asile aux abeilles. L'alouette y chantait à l'aube, le rouge-gorge, la fauvette et le pinson tout le long du jour, le rossignol toute la nuit. Dès le milieu de l'automne, les canards sauvages et les sarcelles y prenaient leurs ébats dans une mare qui avait été jadis un petit lac élégant et l'hiver, quand la neige recouvrait la terre, les corbeaux y formaient dg noires processions, à l'heure inquiétante du crépuscule.

Bien des légendes rendaient les jardins de l'Église à la fois effrayants et sacrés. C'étaient des histoires que les petits moines se chuchotaient à l'oreille avec d'agréables frissons. Les nuits y étaient certainement terribles et le plein jour n'y était point très sûr. Les souvenirs formidables de la papauté féodale y revivaient en visions dont la pensée seule glaçait le sang. Là, dans l'octave des Morts, tous les papes damnés comparaissaient en présence d'un concile fonné par les cardinaux et les évêques qu'ils avaient étranglés ou fait mourir de misère au fond des puits du Saint-Ange. Ils étaient accusés par leurs victimes, jugés et condamnés à des tortures chaque année plus cruelles. Une haute figure voilée de noir, dont aucun témoin n'avait entrevu les traits, présidait cette assemblée de fantômes. Chacun

i8o AUTOUR D'UNE TIARE

d'eux portait le témoignage de sa mort: les uns, avec un couteau planté dans la gorge ou dans le cœur; d'autres, mutilés et n'ayant plus visage humain; d'autres, défigurés et livides, les yeux troubles et fixes, la chevelure souillée par les fanges du Tibre. Ils se tenaient assis en hémicycle, la mitre blanche sur le front, couverts de leurs chapes violettes, immobiles. Quant au pape voilé, tout en deuil, qui siégeait sur le trône, personne ne le nommait avec certitude. Était-ce saint Pierre, saint Grégoire le Grand, ou Formose? Les moinillons qui se piquaient d'astrologie ou d'alchimie penchaient pour le pape Gerbert; les ascètes croyaient, mais n'osaient le dire tout haut, que c'était Notre-Seigneur Jésus qui, dans ces nuits lugubres, évoquait devant sa face l'abomination de ses vicaires.

Il y avait cependant des choses plus terrifiantes encore dans ces jardins du Latran. Les nuits d'été y vo3^aient des apparitions plus dangereuses pour les âmes, au récit desquelles les jeunes clercs ouvraient de grands yeux, puis s'en allaient rêver douloureusement au fond de leurs cellules. Là, sous le dôme odorant des lauriers-roses et des tilleuls, parmi les myrtes, les jasmins et les lis, à la lueur bleuâtre des étoiles, les grandes courtisanes qui, au x® siècle, avaient possédé les sceaux de l'Église et revêtu

IDYLLE i8i

leurs mignons de la pourpre papale, Théodora et ses deux filles, Théodora la jeune et Marozia, tenaient leur cour et renouvelaient en de muettes orgies la fête satanique de leur règne. Un silence mortel enveloppait alors les jardins; de tièdes haleines filaient à travers les branches fleuries; les roses, immobiles sur leurs tiges, s'effeuillaient tout à coup comme sous un souffle d'orage et leur arôme enivrant montait jusqu'aux tours du Latran et berçait les moines de songes impurs. Si quelque rayon de lune coulait entre les arbres, on pouvait voir de blanches poitrines, d'orgueilleuses figures pâles aux yeux étincelants, et des cardinaux de seize ans pâmés de plaisir sur des couches de violettes. Et jamais le rossignol ne chantait d'une voix plus suave son éternel cantique des cantiques.

Joachim acceptait à demi cette révélation maudite du passé de l'Église dans le parc pontifical; mais il la cachait à Pia, et d'a.illeurs il croyait que tous les prestiges du démon perdent leur charme sur les âmes chastes. Pour les deux jeunes gens, le jardin du pape semblait un véritable Éden, une calme retraite réservée à leurs jeux, une forêt vierge où ils cheminaient libres, loin de tout regard sévère.

Joachim n'avait point la passion de l'exégèse. Quand, assis à l'ombre des murailles du palais,

i82 AUTOUR D'UNE TIARE

il avait expliqué à Victorien deux pages de l'Évangile ou des Pères, il fermait bientôt le livre, regardait vers la mer de verdure et disait :

— Je vois là-bas Pia, dans l'avenue de cyprès, en robe blanche, avec son chevreuil. Allons à sa rencontre, mon ami.

On errait alors à travers les buissons touffus, dans les petits bois de chênes verts et de buis qui s'étaient formés çà et là au hasard du soleil et du vent. La promenade avait commencé gravement. Victorien, en présence de l'évêque, ressentait encore la timidité qu'il avait éprouvée au jour de la rencontre sur les bords du Tibre. Il appelait Pia « madame » et celle-ci, un peu moqueuse, lui répondait: « messire «. Le chevalier parlait du château Saint-Ange, du capitaine Annibah, gouverneur de la forteresse, des souterrains humides où languissaient plusieurs hérétiques impénitents. Pia faisait mine de ne point écouter, s'éloignait à droite, à gauche, cherchant dans l'herbe des fraises sauvages ou des trèfles à quatre feuilles. On s'approchait ainsi doucement de quelque nid d'hirondelles ou d'une tanière de ces petites chouettes aux yeux d'un jaune d'ambre dont se servent à Rome les chasseurs pour attirer les alouettes. Joachim s'arrêtait, la tête en l'air, la bouche épanouie, comme s'il retrouvait une famille d'amis long-

temps perdue. A ce moment, Fulvo, obéissant à mi signe de sa maîtresse, s'élançait d'un bond violent dans les halliers et fuyait avec fracas. Pia courait à sa poursuite. Victorien regardait l'évêque, comme pour lui dire :

— Laissez-moi partir.

— Allez, répondait le prélat, mais revenez bientôt. Vous n'avez que deux heures. Moi, je demeure ici, dans la société de ces oiseaux, car mes jambes sont trop lentes pour votre chevreuil. Vous êtes certain de m'y retrouver.

Ils le retrouvaient toujours. Il avait attendu patiemment, tout en lisant son bréviaire. Eux, n'avaient point couru très loin, car le chevreuil, admirablement dressé par une fée, avait bientôt rebroussé chemin, pour caresser de sa fine tête fauve le bras de Victorien. Ils repartaient alors à la découverte, après avoir averti un merle, campé dans un certain bouquet de peupliers, qui, très vite apprivoisé, les suivait en sifflant et sautillant de branche en branche. Il y avait des fourrés presque impénétrables, hantés par les écureuils, où ils s'aventuraient, Pia conduite à la main par Victorien. Sa chevelure s'embrouillait parfois dans les églantiers chargés de guirlandes de liserons.

— Me voici encore, disait-elle, comme les princesses des contes de l'abbesse, enchantées

i84 AUTOUR D'UNE TIARE

dans les bois, et j'attends qu'un vieux magicien vienne me délivrer. Ou bien un jeune, s'il plaît à Dieu.

Et le magicien détachait, sans trop se presser, la petite reine blonde du buisson d'épines. Elle sortait de ce mauvais pas, rieuse, emportant dans ses cheveux des clochettes d'azur.

Ils aimaient surtout les coins de prairies étoilées de fleurs vermeilles et de blanches marguerites, où butinaient et bourdonnaient les abeilles. Ils s'asseyaient alors dans l'herbe épaisse et prêtaient l'oreille à la musique aérienne des ruches. Les lièvres du Latran, qui, de père en fils, avaient perdu depuis si longtemps la notion du chien de chasse, folâtraient volontiers tout autour de ces visiteurs inoffensifs, dont ils surveillaient, d'un œil oblique, les moindres mouvements. Les plus vieux faisaient encore de prudents détours, afin d'éviter un voisinage trop intime; les plus petits, plus confiants, se risquaient presque jusqu'à la main de Pia, les oreilles tendues en avant, le museau frémissant, prêts à fuir à la moindre alarme. Peu à peu, les passereaux, que le sifiîet du merle familier semblait rallier de toutes parts, accouraient par petites bandes de familles ou de quartiers, se posaient sur les buissons, échangeaient de jolis gazouillements de bienvenue, et, pourvu que

Fulvo consentît à ne les point effaroucher, voletaient bientôt en cercles rapides au-dessus des têtes des deux adolescents. Une tribu de rouges-gorges se distingua très vite par sa cordialité: ils s'assemblaient dans les branches de l'arbre le plus prochain, agitaient leurs personnes affairées, battaient des ailes, donnant chacun sa chanson rustique et bousculant son voisin. Ils attendaient, avec des regards aigus, que la jeune fille fît un geste qui leur était cher: elle montrait une poignée de graines de chanvre ou de millet, et le tourbillon de plumes fondait, plus rapide qu'une flèche, sur sa petite main blanche. Joachim expliquait ainsi cette douceur de mœurs du rouge-gorge:

— Ils chantaient, dès l'aurore, au bord du toit de mousse d'Évandre, roi du Latium, afin de l'égayer. Car il est certain que les oiseaux dont parle Virgile étaient des rouges-gorges. Leur art musical est tout champêtre. Mais leur cœur est excellent.

Quelquefois, le couple errant grimpait, par quelque arcade à demi effondrée, jusqu'à la crête du rempart de Rome. La campagne lumineuse s'étendait, comme endormie d'un grand sommeil, et les montagnes bleues veillaient là-bas solennellement sur la sérénité de toutes choses. Ils recherchaient du regard les lieux témoins de leurs courses enfantines, les

i86 AUTOUR D'UNE TIARE

I^latcaux verdoyants de la voie Latine et les tombeaux antiques de la voie Appia. Ils évoquaient inilk' souvenirs aimables, parlaient beaucoup du passé et rarement de l'avenir. Seulement, par la façon vague dont ils découvraient l'un à l'autre leurs souhaits ou leurs espérances, il paraissait toujours que leurs destinées devaient demeurer confondues pour la vie, jusqu'à la fin. La pensée d'être séparés pour ne ])lus se revoir jamais ne leur venait point à l'esprit. Victorien n'osait, Pia ne savait encore révéler plus clairement le secret que chacun nourrissait au fond de son cœur.

Un jour d'automne, du haut de ce poste vertigineux où ils se trouvaient plus isolés encore que dans les bosquets sauvages du jardin, ils aperçurent, au pied même du rempart, dans l'un des coudes si nombreux que l'on rencontre entre la porte Saint-Jean et la porte Saint- Sébastien, une troupe singulière d'aspect, en train d'établir un campement. Des hommes à la face presque noire, aux cheveux crépus, riant d'un air féroce, avec des gestes graves, de vieilles femmes véritablement hideuses, une jeune fille au teint bronzé, coiffée d'un turban de soie pourpre piquée de monnaies d'or, des enfants nus, couchés dans la poussière du chemin, un grand chien roux, le nez entre ses pattes, autour duquel rôdait un chat couleur

d'ébène, d'une maigreur inouïe, puis, une batterie de cuisine très bizarre, bonne pour l'alchimie, le faux monnayage et la magie.

— Des sorciers, s'écria Pia, avec un mouvement de peur.

— Des gens d'Egypte, dit Victorien ; ils viennent du fond de l'Asie, plus loin que de JéRisalem, par la Sicile, où les Arabes païens les. accueillent. Ils connaissent de grands mystères, jettent des sorts à leurs ennemis et lisent les choses futures dans les lignes de la main.

— N'est-ce point mal de les interroger, mon. ami?

A cette difficulté d'ordre théologique, le jeune homme réfléchit un instant.

— Notre seigneur Joachim peut seul nous éclairer. Désirez- vous consulter ces Égyptiens, Pia?

— Peut-être, répondit-elle.

L'évêque, consulté sur-le-champ, fit d'abord la mine d'un homme embarrassé.

— Oui et non, dit-il. En tout cas, un très petit péché, selon moi. D'autres seraient plus timorés. Je ne crois pas ces gens-là bien dangereux, ni afftliés au diable. Ils sont trop pauvres et trop gueux pour être des familiers de Satan. J'en ai connu beaucoup, autrefois, dans mon diocèse. Je leur envoyais du pain.

i88 AUTOUR D'UNE TIARE

et du vin, et du bois en hiver, et je défendais aux enfants d'Assise de les lapider du haut des murs. Tenez-vous sérieusement à l'aventure, Pia?

Elle hésitait à répondre. Mais son silence en disait long.

— Eh bien! nous irons demain, qui est jour de dimanche, nous promener à pied sous les remparts.

Ils sortirent le lendemain, après vêpres, par la porte Saint-Jean. Ce jour-là, les Romains se rendaient en foule dans la campagne, pour célébrer des fêtes de vendanges. Mais le long des murs la solitude était complète. Au bout d'un quart d'heure de marche, les trois amis arrivèrent au campement des bohémiens.

Le chien roux aboya, le chat noir se mit sur la défensive, le dos en arche de pont, les hommes jetèrent du côté des nouveaux venus des regards de méfiance, les vieilles grimacèrent horriblement, comme pour les inviter à s'approcher; la jeune fille à la coiffure constellée de piastres sarrasines arrêta les yeux sur Pia, puis sur Victorien, et sourit.

Joachim s'avança tranquillement vers la sorcière, la main droite ouverte et tendue, montrant ainsi son désir d'obtenir d'elle une prophétie. La plus vieille, toute en guenilles, avant de prendre la main, dit :

— D'abord une monnaie, seigneur évêque.

Pour faire la croix.

Joachim fouilla désespérément dans ses poches. Il n'y trouva qu'un liard de cuivre rouge, La veille, il avait eu ses pauvres. Victorien lui passa un demi-ducat d'argent.

— C'est bon, murmura la vieille, après avoir flairé la pièce. Voici une main heureuse. L'améthyste est superbe, et ferait merveille au front de ma petite-fille.

Joachim sentit qu'elle lui tirait doucement du doigt l'anneau épiscopal. Il replia sa main et fronça les sourcils, La vieille haussa les épaules et s'acquitta lestement de son office,

— La grande ligne est droite, très profonde, les autres, impuissantes à la troubler. Aujourd'hui, un manteau violet; vers la fin, une cape rouge. Tu mourras cardinal,

— Que Dieu ait pitié de moi, répondit l'évêque.

— A mon tour, dit Victorien, donnant une petite pièce d'or. Mais la jeune égyptienne, repoussant tout à coup la sorcière :

— A moi cette main, dit-elle d'une voix hautaine.

C'était une belle fille, aux yeux d'enfer, les épaules et les seins nus, d'une pureté de forme parfaite. Victorien rougit en présentant sa

main. Pia fit le signe de ]a croix sous son voile et regretta sa curiosité.

La pythonisse observait la main avec une attention inquiète. Elle semblait n'y déchiffrer qu'avec un grand effort la destinée du jeune homme.

— Des batailles, des cris de guerre, murmurait-elle, et des joies sans cesse détruites, des espérances brisées, voilà pour le temps passé; puis, un désordre d'hommes et de choses, beaucoup de sang répandu autour de toi, toutes les œuvres terribles que vous prodiguez, vous autres hauts seigneurs revêtus d'acier; mais une telle confusion vers la fin de la ligne de vie, que je ne puis plus lire.

Brusquement, elle s'empara de la main tremblante de Pia et la rapprocha de celle de Victorien.

— Maintenant, s'écria-t-elle, je comprends. Les deux n'en font qu'une seule.

— Explique-toi, dit Victorien.

— Les caractères de ta main, obscurs ou indécis, ne s'entendent qu'à l'aide du chiffre qui est en cette main d'enfant. Elles sont faites l'une pour l'autre et demeureront fermées l'une sur l'autre. Quand vous aurez traversé une mer de larmes et des jours et des nuits terribles. Et enfin, c'est la mort qui vous donnera la vie.

— Parle plus clairement, dit encore le jeune homme, d'une voix presque suppliante.

— Je n'ai rien de plus à te dévoiler.

Et, tout d'un coup indifférente, elle se retira d'un pas nonchalant du côté du chat diabolique, qui vint à elle tout hérissé, la queue haute, avec son bruit de rouet. Puis, ramassant une draperie bariolée, elle la jeta sur ses épaules, non par pudeur, mais parce que l'ombre humide descendait des murs.

Les visiteurs remontèrent, un peu songeurs, vers la porte Saint-Jean; Joachim, le premier rompit le silence.

— J'ignore si ces sorcières vagabondes lisent aussi sûrement dans l'avenir que les sibylles païennes et les prophétesses de la sainte Ecriture. Que Dieu garde son Éghse, mes enfants! Pour qu'un pape me donne la barrette rouge, il faut que les trois quarts du sacré collège périssent d'abord par le fer, ou trahissent la cause de Jésus-Christ.

Toute une année encore, et jusqu'aux premiers jours de 1080, dura ce bonheur tranquille de Victorien et de Pia. La jeune fille s'épanouissait avec une grâce, chaque matin, plus séduisante. Grégoire VII, malgré son austérité et son préjugé monastique contre la beauté, souriait à cette enfant dont la fierté royale rehaussait l'attrait. Il comprenait ce que

l'âme de sa petite-nièce devait à la vertu aimable de Joachim, à la noblesse de cœur de Victorien. Il ne s'étonnait point du mélange touchant de douceur et de généreux orgueil qu'il remarquait en elle. Les mauvais jours qu'il prévoyait ne trouveraient point Pia timide ou troublée pour elle-même. Et lui qui, depuis quarante ans, luttait contre son siècle, et s'attendait aux pires infortunes, il se consolait en pensant que la dernière survivante de sa race serait digne de son nom, capable, s'il le fallait, de dévouement et de sacrifice.

— Pia, lui dit-il un jour, je voudrais vous donner, sur les terres d'Italie, un beau fief dont vous choisiriez vous-même le seigneur. Mais je ne suis pas sûr de conserver bientôt une pierre pour reposer ma vieille tête.

Du dernier printemps au dernier automne passés dans le paradis du Latran, Pia s'était montrée tout à coup plus recueillie en ses pensées, plus lente en sa démarche. Les deux jeunes gens se risquaient moins souvent dans les fourrés épineux entremêlés de lianes fleuries. Ils ne couraient plus, avec la même fougue, sur les traces de Fulvo; le chevreuil, étonné, s'habituait à suivre pas à pas leur promenade devenue plus grave. Le merle familier sifflait en vain, avec une impatience

ironique, pour les attirer dans les profondeurs ténébreuses du parc. Victorien parlait à la jeune fille avec une nuance plus prononcée de respect ; Pia répondait parfois très bas, comme désireuse de n'être point entendue, ou bien se taisait, les yeux humides, ravie en une vision bienheureuse, ou bien encore arrêtait sur le visage de son ami un regard que celui-ci revoyait dans ses songes. S'ils revenaient à leur observatoire escarpé des murailles de Rome, le silence pouvait durer longtemps entre eux. Puis, peu à peu, il semblait que la vue de cette campagne où sommeille, comme en un sépulcre, l'histoire la plus grande du monde, leur inspirât à tous deux le même sentiment et leur imagination juvénile s'élançait, du même coup d'aile, dans la région des souvenirs héroïques.

Alors, ils conversaient tout à leur aise. Victorien avait rapporté de Toscane les légendes guerrières qui, de France, s'étaient répandues, comme une sonnerie de clairon, dans toute la chrétienté. Il rappelait Charlemagne, l'empereur sacré, et ses douze pairs, et son neveu Roland, les entrées chevaleresques de l'empereur en Italie ou en Espagne, les batailles immenses livrées sous les murs des villes païennes, aux coupoles étincelantes comme le soleil, aux minarets parés de pierres

précieuses, la chevauchée impériale dans les rues de Rome et le César invincible prosterné sur la tombe des Apôtres. Il aimait surtout à raconter le soir de Roncevaux, l'appel désespéré du cor de Roland, la bénédiction de l'archevêque descendant sur les mourants et sur les morts, les rochers fendus par le coup d'épée du paladin et Roland rendant l'âme, la face tournée vers la France.

Pia écoutait ces glorieuses histoires, toute rayonnante. Un jour, à la suite d'un récit d'épopée, elle prit la main du jeune homme et lui dit :

— Et maintenant, Victorien, contez-moi encore la bataille du jour de Noël, au château de votre père, et comme vous êtes entré, n'ayant ni épée ni cor magique, dans la cellule de notre seigneur le pape, tout seul, pour le défendre contre tous.

Elle vivait ainsi dans un monde d'aventures sublimes et se plaisait à y placer la personne même de Victorien. Elle ne redoutait plus le siècle tragique auquel Dieu l'avait réservée. Le fils de Cencius y ferait grande figure et l'admiration qu'elle lui vouait d'avance lui dérobait les sévérités de la fortune. La jeune sorcière avait, sans doute, lu clairement dans l'avenir, et Pia acceptait avec joie les hasards d'une destinée où elle partagerait les souf-

frances et les enthousiasmes de celui qu'elle appelait encore son grand frère.

La pauvre abbesse se trouvait toute désorientée en présence de cette jeune âme qui lui échappait. Elle avait perdu l'art d'éveiller la curiosité de Pia. Elle avait beau chercher, dans ses souvenirs de vieille nonne, les plus édifiants récits, tels que le miracle des sept Dormants d'Éphèse, évitant, grâce à un sommeil de près de deux cents ans, au fond d'une grotte inaccessible, les persécutions de l'empire païen; Pia faisait une moue dédaigneuse et, se rapprochant de Joachim :

— J'aime bien mieux le miracle du pape Léon arrêtant Attila sous les murs de Rome. Si mon oncle Grégoire n'avait, dans sa chevalerie, que des dormeurs d'Éphèse, il pourrait, dès ce soir, envoyer à l'empereur Henri les clés de sa ville.

L'évêque fut, à son tour, surpris à la fois et charmé lorsqu'en février de l'an 1080, le pape ayant confié à Victorien l'escorte du cardinal chancelier, expédié à Salerne pour y négocier l'alliance de Robert Guiscard, Pia accueillit sans chagrin la nouvelle du départ. Les conversations entre l'aventurier normand et le diplomate pontifical furent très longues. Le duc prêta seulement en juin le serment de fidélité au Saint-Siège, Grégoire VII se rendit

en personne à Ceprano, sur le Liris, pour recevoir la parole de son vassal à qui il abandonnait Salerne, Amalfi, une partie de la Marche de Fermo, et qu'il reconnaissait comme jirincc d'Apulie, de Calabre et de Sicile. Cette cérémonie une fois accomplie, Victorien dut prolonger de six mois encore son séjour dans les rangs de l'armée normande. Pia supportait toujours patiemment l'absence de son compagnon.

— C'est pour l'honneur de sa maison que le pape le prépare ainsi aux dangers qui menacent Rome, disait-elle à Joachim.

Le ciel, en effet, s'était tout à coup assombri. Le pape, mal conseillé par sa passion contre Henri, encouragé par la complicité de la Saxe rebelle à l'empereur légitime, avait enfin reconnu Rodolphe de Souabe et déclaré, en synode solennel, le pénitent de Canossa déchu de la dignité impériale. Au moment même où Robert jurait de protéger le pontife et sa métropole, Henri IV, appuyé par les évêques de l'Italie du nord, proclamait à Brixen l'archevêque de Ravenne pape de l'église universelle. Au mois d'octobre, sur les bords de l'Elster, en Saxe, il essuyait une défaite sanglante, mais son rival Rodolphe mourait de ses blessures, le lendemain de sa victoire et Henri, afin d'étouffer en Itahe même le schisme

de l'empire et de confirmer à Rome le schisme de l'Église, passait les Alpes, avec les débris de son armée, aux environs de Pâques de l'année 1081. Il prenait à Pavie la couronne d'Italie, faisait adorer par un concile lombard son antipape Clément III, puis, battant en plusieurs rencontres les troupes de la comtesse Mathilde, il s'acheminait vers Rome et campait le 22 mai sur le champ de Néron, où couraient le rejoindre les barons de Tusculum, les prêtres apostats et les anciens clients de l'antipape Honorius.

Autour de Grégoire VII, personne ne perdit courage. Cependant, Robert Guiscard laissait alors son nouveau suzerain dans un étrange embarras. Il venait de choisir cette heure menaçante pour commencer, en Orient, sur les côtes d'Albanie, un roman de chevalerie. Tandis qu'Henri assiégeait Rome, Robert s'occupait de Constantinople et détrônait l'empereur grec Alexis. Victorien, dès son retour, avait organisé une troupe de hardis mercenaires, normands et toscans, cantonnés, sous ses ordres, au Saint-Ange; au Capitole, les milices romaines s'étaient formées; le peuple, les moines et presque toute la noblesse tenaient pour le parti grégorien. Mais la fièvre s'étant abattue sur les impériaux, Henri retira ses troupes au bout de quarante jours

igS AUTOUR D'UNE TIARE

d'un siège inoffensif, et se dirigea, avec son antipape, sur la Toscane, où il distribua aux villes soulevées contre Mathilde des diplômes de franchises communales.

Une fois le péril éloigné, Victorien accourut au Latran. Depuis son retour de Salerne, il n'avait plus entrevu Pia que de loin en loin, dans les églises où le pape officiait, entouré de ses principaux barons. La jeune fille achevait sa seizième année. Sa beauté radieuse éblouissait Joachim et lui inspirait une sorte de dévotion, tout en faisant le tourment secret de la vieille abbesse.

— Elle est trop belle, soupirait volontiers la bonne dame, pour un temps si mauvais, quand l'Antéchrist tourne autour de Rome. Si l'empereur et son pape de Satan forcent un jour nos remparts, ils l'emporteront dans leurs cavernes, de préférence à tous les trésors de la sainte Église.

— Mais ils nous laisseront tous deux, madame, répondait l'évêque, sur les ruines du sanctuaire. Et Rome, au moins, n'aura point perdu toutes les pierreries de sa couronne.

Une après-midi de juillet, les deux jeunes gens reprirent possession de leur cher jardin. Ils cheminaient doucement sous le couvert des grands arbres : leurs paroles étaient rares, mais leurs yeux échangeaient de bien aimables confidences.

— J'aimerais à retrouver notre ami le merle siffleur, dit Pia. Je ne l'ai plus rencontré depuis l'été passé. Il aura vieilli et ne siffle plus.

— Il s'est peut-être fait ermite, ajouta Victorien.

Pia eut un rire argentin qui fit sortir des nids du voisinage, par curiosité pure, de petites têtes rousses de fauvettes.

— Mais les rouges-gorges et les hirondelles sont toujours fidèles, reprit la jeune fille. Làbas, vers Saint- Jean-le-Rond, j'en connais plusieurs familles. Allons leur rendre visite.

Ils descendirent en silence à travers les bouquets de bois. Au détour d'un sentier, une ombre s'allongea devant eux, sur la poussière blanche. Et tout aussitôt, Egidius partit aux yeux étonnés de Victorien.

Il avait vieilh, plus vite encore que le merle de Pia. Il venait d'user, en sa longue mission religieuse de Saxe, ce qui lui restait de fermeté de cœur et de lucidité d'esprit. A ses anciennes angoisses de conscience s'ajoutait la terreur d'avoir conspiré à une œuvre impie et hâté le déchirement de l'Église et l'agonie de l'empire. Il s'avançait tout courbé, le visage mort, en son noir capuchon.

Il sourit vaguement à son disciple et salua d'un air louche la petite-nièce du saint-père.

— Dominus vobiscum, niurmiira ce parfait moine, en passant, sans s'arrêter, près des promeneurs.

Puis, se retournant à demi:

— Victorien, j)renez garde aux serpents cachés dans tous ces buissons. Vous n'ignorez point que Dieu se plaît à placer de dangereux reptiles sous des touffes de fleurs.

Et, satisfait de ce lugubre et symbolique avis, il s'éloigna.

Désormais, ils le rencontrèrent chaque fois, errant, d'un pas circonspect, dans la solitude verdoyante. Il leur parlait rarement, se contentant de quelque sentence mélancolique, d'un Mémento mori à l'adresse de Victorien. Il faisait des marches sinueuses, comme pour éviter les jeunes gens; mais ils le retrouvaient bientôt, les précédant, à la lisière du plus prochain bosquet. Si, de loin, il découvrait la cape violette de l'évêque d'Assise, il fuyait, la tête basse, vers le palais. Il épiait ainsi Victorien et Pia pour complaire à Dieu, croyant avancer son propre salut et racheter sa petite âme, en empêchant Adam et Eve de s'égarer à l'ombre du pommier mortel.

Mais le jeune couple ne tarda pas à déjouer la stratégie du moine. Tout au fond du jardin, vers la porte Latine, il y avait une région plus particulièrement frappée d'interdit

par la superstition des clercs. C'était une sorte de vaste cirque en ruines, rasé presque au niveau du sol, encombré de débris de l'art païen, où, disait-on, avait coulé le sang des martyrs, sur les degrés d'un autel de Bacchus. Les ronces et les chardons poussaient dru entre les marbres brisés: un torse blanc, décapité, du dieu grec, gisait encore au milieu d'un amas de colonnes rompues et de chapiteaux mutilés, à moitié voilé par une draperie de lierre. Cette enceinte désolée, hantée par des milliers de lézards, commandait toute la partie basse du parc pontifical. Victorien remarqua que jamais Egidius n'osait y risquer l'ombre de son capuchon. Dès lors, Pia et lui adoptèrent comme domaine le champ de Bacchus. Joachim les y accompagnait souvent. Il était, disait-il, curieux de rechercher, parmi ces vieux décombres, des inscriptions latines ou des salamandres. En réalité, la méfiance obstinée d'Égidius inquiétait un peu sa conscience, et il s'efforçait de jouer, lui aussi, dans ce paradis terrestre, le rôle d'un archange, plus candide encore que vigilant.

Mais il ne dépassait guère l'enceinte maudite où le retenaient toutes sortes de rencontres imprévues. Ses deux pupilles le laissaient bientôt aux prises avec quelque curiosité mythologique et s'enfonçaient dans la forêt la

plus épaisse du jardin, contenue entre le cirque et la porte Latine. Il y avait là un fouillis extraordinaire de plantes et d'arbres amis du grand soleil, abrités plus étroitement, à droite et à gauche, entre les hautes murailles: des aloès, des figuiers de Barbarie, des grenadiers, des orangers, des palmiers et des rosiers à profusion, roses, rouges et blancs, enlacés les uns dans les autres, qui formaient des fourrés odorants, ou s'élançaient d'arbre en arbre en lourdes guirlandes, et parfois, grimpant jusqu'à la pointe d'un cyprès, enveloppaient l'arbre funéraire, au risque de l'étouffer, d'une parure de fête. Pia ne revenait jamais de cette forêt fleurie sans rapporter une gerbe de roses dont la senteur capiteuse allait troubler la tête de l'abbesse. Egidius, en la voyant remonter, avec sa blonde chevelure flottante et son sourire, à travers les prairies du jardin, frémissait, et, tout effaré, cherchait dans sa mémoire des fonnules d'exorcisme.

Deux rosiers énormes, l'un rouge, l'autre blanc, s'étaient unis en une touffe prodigieuse, isolés au milieu d'une pelouse perdue entre deux clairières et traversée par l'unique sentier qui fût encore tracé dans cette région du jardin. C'étaient les favoris de nos deux amis. Le rosier rouge s'appelait Victorien, le blanc, Pia. Ils s'arrondissaient en dôme diapré et retom-

baient, brodés de pourpre et blancs de neige, jusqu'à terre. Mais leurs tiges étaient assez écartées l'une de l'autre pour que Pia pût s'y blottir, afin d'inviter Fulvo à chercher follement sa maîtresse de tous côtés. Elle y abandonnait toujours quelques cheveux d'or ou quelques lambeaux de son voile de soie, mais se figurait en riant qu'elle s'était tenue là, telle qu'une petite sainte de la Thébaïde, dans sa hutte d'épines. Elle obligeait parfois Victorien à se retirer, lui aussi, dans l'ermitage.

— Il serait, disait-elle, assez large pour nous deux; mais il paraît que les anachorètes sont toujours seuls. Ils meurent d'ennui et vont droit au paradis.

Un dimanche d'août, comme ils savaient Joachim et Egidius retenus aux vêpres pontificales, ils descendirent, heureux d'une liberté sans nuages, par delà les ruines de Bacchus, jusqu'à la coupole de roses. Victorien, agenouillé dans l'épineuse cellule, élaguait, à coups de dague, les branches vagabondes, afin d'agrandir le nid de Pia. Elle tournait en babillant autour des deux rosiers, s'amusant à entrelacer les branches de pourpre avec les branches de neige. Tout à coup, elle poussa un cri de surprise, effrayée, et se jeta, la face toute blanche, dans la retraite de verdure.

— Le saint-père, dit-elle, il vient là-bas, seul, cachons-nous ici.

Éperdue, elle avait entouré de ses deux bras le cou du jeune homme, le visage reposant sur son épaule. Leurs souffles se confondaient. Victorien sentit battre contre sa poitrine le cœur de Pia.

Ils n'avaient plus le temps d'échapper à cette périlleuse imprudence. Grégoire marchait vers eux, lentement, la tête haute, regardant au ciel, absorbé par une méditation triste. Il avait reçu, ce jour-là, de décourageantes nouvelles. Son allié Robert s'entêtait à séjourner tout l'hiver encore autour de Durazzo, sur l'Adriatique ; l'empereur achetait à prix d'or la trahison des Romains de la cité léonine; les rôdeurs de l'armée impériale infestaient les terres de l'Éghse jusqu'aux murs de la ville. Il était certain que Rome subirait, au prochain printemps, un nouveau siège. Le pape s'était engagé dans le désert de ses jardins, songeant à l'avenir, et demandant conseil à Dieu.

Ils entendaient le frôlement doux de son manteau rouge sur l'herbe brûlée par l'été. Victorien vit briller, au-dessus de son front, entre les branches fleuries, la croix d'or. Le pape s'arrêta et contempla la splendeur du buisson de roses. Leurs lèvres se rapprochaient alors en un brûlant et silencieux baiser.

\ IDYLLB 205

lèir premier baiser. Le pape effleura de la main un bouquet de roses blanches qui, épuisées par la chaleur du jour, s'effeuillèrent entre ses doigts et tombèrent, bénédiction embaumée, sur les mystérieuses fiançailles. Il dit à demi-voix, avec un pâle sourire, pensant à la Madone :

— Rosa mystica !

— Je t'aime et je t'aimais dès le premier jour, murmuraient en même temps deux soupirs, si faibles qu'ils n'allèrent point jusqu'aux roses les plus proches.

Et Grégoire VII, mortellement triste, la tête haute, les yeux fixés au ciel, descendit lentement vers la clairière ombreuse et disparut du côté de la porte Latine.

Page 1