QUELQUES MOTS D'HISTOIRE
Rome. Il est plus curieux encore de reconnaître que cette faiblesse politique du Saint- Siège n'enleva en général presque rien à la formidable puissance spirituelle du pontificat romain. Quand le Pape parlait au nom de Dieu, il était très fort; quand il prétendait faire la police de sa métropole, mettre quelques barons à la raison, imposer sa volonté aux magistrats du Capitole, ou limiter les pouvoirs des représentants de l'Empire tels que le Podestat, il tombait dans l'extrême misère. Les Papes qui ont tenté d'être chez eux les maîtres au temporel, tels qu'Innocent III et Boniface VIII, n'ont réussi qu'en faisant couler dans les rues de Rome ou dans les villes de la suzeraineté ecclésiastique des flots de sang.
Voyons les raisons de cette crise si longue et si douloureuse, particulièrement à l'époque qui sert d'assiette historique à ce roman, la seconde moitié du xi*^ siècle et le pontificat de Grégoire VII.
Le moyen âge avait fait un beau rêve. Il avait cru que le gouvernement de Dieu luimême serait pour le monde une condition de paix et de bonheur. Il avait délégué aux deux vicaires de Dieu, le Pape et l'Empereur, la primauté religieuse et politique sur la
chrétienté. Théoriquement, cette vue mystique était admirable. Dante l'exprhne ainsi, dans son Traité de la Monarchie :
« Le genre humain a deux maîtres : le Souverain Pontife qui, selon la révélation, le mène à la vie éternelle et l'Empereur qui, selon la doctrine des philosophes, le mène à la félicité temporelle. »
Malheureusement, en fait, l'accord des deux grands Pasteurs était presque impossible. Un Pape et un Empereur également saints n'eussent conduit en paix le troupeau chrétien qu'en se faisant l'un à l'autre de bien larges concessions. Mais les saints ont été rares alors sur la chaire apostolique, plus rares encore à la tête de l'Empire. Les deux vicaires de Dieu étaient condamnés à se heurter sans cesse sur les parties de leurs domaines qui leur furent communes. L'Empereur adresse des encycliques, au nom de la Sainte-Trinité, aux évêques, aux abbés, au clergé et aux fidèles; jusqu'au milieu du xi° siècle, c'est lui qui nomme les papes ou les confirme dans leur élection par le clergé et le peuple de Rome; il les dépose en vertu de la même autorité et les jette au fond d'un cloître; il convoque et préside des conciles; il crée des antipapes; il soulève l'Église germanique contre l'Église romaine. Enfin, il est toujours le Roi des
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Romains, non seulement d'une façon idéale et traditionnelle, mais réellement. Il n'est même tout à fait Empereur que le jour où il' reçoit, à Rome, sur le tombeau des Apôtres, de la main du Pontife, la couronne fermée. En général aussi, il est roi d'Italie, et prend à Milan la couronne de fer.
Ainsi, empiétement ou confusion perpétuelle des pouvoirs, par le fait de l'Empereur. Du côté du Pape, les raisons de conflits ne sont pas moins visibles.
C'est surtout du régime féodal que viennent ici les causes de querelles. A Rome, d'abord, et dans les régions qui relèvent de l'autorité pontificale, le Pape est le chef féodal; il a droit à la fidélité, au service militaire, à l'obéissance de ses comtes et de ses barons. Mais l'Empereur, Roi des Romains, a les mêmes prétentions: de là, à Rome, la guerre civile. Puis, dans tout le reste de la chrétienté, le Pape est le maître spirituel de tous les évêques et de tous les abbés soumis, d'autre part, aux obligations féodales envers l'Empereur ou les autres souverains temporels. Comme évêque suprême, il peut imposer aux comtes et barons ecclésiastiques sa volonté, les enlever à l'obédience laïque, les rappeler à lui, les déposer.
Et comme en même temps il peut déposer l'Empereur et les princes, frapper d'interdit l'Empire, les royaumes et les cités, délier les sujets du serment de fidélité, il ébranle, quand il lui plaît, la pyramide féodale tout entière, de la base au sommet, où se tient l'Empereur.
Au temps de Grégoire VII, le conflit passa à l'état aigu. Il s'agit alors d'un droit essentiel de suzeraineté, l'investiture à la fois du domaine temporel, attaché aux dignités épiscopales et abbatiales, et de la crosse et de l'anneau, symboles de l'autorité spirituelle. Sous les Ottons, les Papes, choisis dans la noblesse romaine, très docile à l'Empire, avaient laissé l'Empereur envahir à son gré le domaine spirituel et délivrer la crosse et l'anneau. Grégoire VII réclama pour le Saint- Siège le droit à l'investiture entière. L'Empereur Henri IV, jeune, médiocrement estimé de son peuple et de ses vassaux, lui parut vm adversaire facile à terrasser. La guerre qu'il alluma et dont il fut la première victime dura près de cinquante ans. Elle se renouvela vers le milieu du xiii® siècle. C'est l'époque la plus triste de l'histoire de l'ÉgUse.
Mais la Papauté trouvait à Rome même et dans l'aristocratie romaine d'autres difficultés