QUELQUES MOTS D'HISTOIRE
qui lui rendaient plus laborieux son effort contre l'Empire et Rome. Le Pape avait à compter avec le Capitole, c'est-à-dire la Commune, toute patricienne, qui ne ressemble en rien aux Communes toutes bourgeoises que l'Italie a créées dès le xii*^ siècle. Au Capitole était la force militaire, de sa tour partait le signal des émeutes populaires. Tout Pape brouillé avec le Capitole était perdu. Ces grandes familles avaient usurpé et gardé, à deux reprises, au x® et au xi® siècle, le Saint- Siège comme leur domaine propre. Les deux dynasties des Papes de Tusculum avaient asservi l'Église. Entre ces deux dynasties, un Pape d'âme très noble, Silvestre II, n'avait eu d'autre ressource que de s'abriter humblement sous le manteau de l'Empereur. Silvestre était français d'origine, Grégoire VII toscan. L'un et l'autre parurent des étrangers — hosies — aux yeux de leurs barons qui considéraient la Papauté non plus comme épiscopat universel, mais comme dignité purement romaine, fief légitime des patriciens du Latium. Et ces étrangers semblèrent d'autant plus haïssables que leur autorité mystique était plus formidable et qu'ils détenaient entre leurs mains les clefs du paradis.
Tout Pape brouillé avec l'Empire voyait fatalement se lever contre lui les trois quarts
de sa noblesse, inféodée à l'Empereur. Entre l'enclume et le marteau, il était condamné à l'écrasement.
Un point d'appui très j^récieux pour les Pontifes placés dans ces conditions difficiles, c'eût été l'Église elle-même et, particulièrement, le monachisme. Mais l'Église se dérobait à son chef, s'insurgeait même, parfois, contre lui. Un Pape vertueux se brisait à la résistance de ses frères évêques ou moines, qui n'entendaient pas être ramenés malgré eux à la vertu. Sous Alexandre II, le futur Grégoire VII, Hildebrand, et son ami Pierre Damien avaient essayé de purifier l'église de Milan, dont le scandale était intolérable. Ils allèrent jusqu'à exciter contre l'archevêque et le haut clergé les Patares, c'est-à-dire le bas clergé et le petit peuple. Ils ne reculèrent même pas devant un soulèvement armé de démagogie religieuse. Leur œuvre fut stérile, très vite étouffée dans le sang de ces nouveaux chrétiens évangéliques. La réforme de Cluny était alors une vraie toile de Pénélope, sans cesse reprise, jamais achevée. De grandes abbayes, telles que Farfa dans la Sabine, se changeaient tout à coup en repaires de brigands. A Rome, les mauvais prêtres, aux jours de troubles, se déguisaient en évêques ou en
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cardinaux, envahissaient les basiliques et faisaient main basse sur les offrandes des pèlerins. Je renvoie au Liber Gomorrhianus de Pierre Damien les lecteurs lisant le latin et curieux d'en savoir long sur les pires misères de l'Église italienne au xi^ siècle.
Si l'on ajoute à tout ceci que le moyen âge, si préoccupé qu'il fût de Dieu et de la vie future, n'avait aucun scrupule à l'égard des personnes sacrées, même les plus hautes, on comprendra que le héros de cette histoire, le pape Grégoire VII, ait fait sur la barque de Saint-Pierre une traversée si tragique.