CHAPITRE PREMIER
Ce matin-là, fête de la Toussaint de l'an 1075, Grégoire VII étant grand pontife, Rome se réveilla d'humeur fort chagrine.
Les châteaux des barons, fenêtres et portes closes, semblaient déserts. Les bannières des grands jours ne flottaient point au haut des tours, les tentures de soie aux couleurs joyeuses n'ornaient point les balcons. Beaucoup d'éghses étaient fermées, comme si l'interdit les eût frappées; les cloches étaient muettes; seules les basiliques pontificales célébraient de solennelles liturgies. Assis sur les escaliers des couvents, la face morne et l'écuelle vide, les affamés et les orphelins attendirent vainement l'aumône traditionnelle, à l'heure même où le diacre chantait l'évangile des béatitudes, à la gloire de tous les misérables, sous les voûtes de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de Saint- Jean-de-Latran. Aux Monti, au Transtévère, à la Regola, dans les carrefours ou
sur les bords sablonneux du Tibre, les femmes, les enfants, les béguines, les vieux mendiants se ramassaient en petits groupes timides, causant tout bas et se demandant si l'on allait voir encore quelque épouvantable désordre, si les seigneurs allaient encore brûler la ville, égorger les pauvres gens comme du bétail, chasser le pape à coups de pierres, porter un faux pape, figure de l'Antéchrist, sur la chaire apostolique. Si l'empereur Henri franchissait les Alpes pour pacifier Rome, un grand massacre des Romains était inévitable; si Robert, le chef des Normands, accourait de Salerne pour protéger le saint-père, il ne laisserait pas un écu ni une cruche d'huile aux ouailles de Grégoire VII. Une chose, du moins, était sûre malheureusement: le plus sauvage des barons, Cencius, l'ennemi mortel de Grégoire, excommunié et banni pour assassinat, apostasie et rébellion, venait de rentrer secrètement à Rome. Un juif l'avait aperçu, vers minuit, frappant à la porte d'une de ses forteresses voisines du Ghetto. Au nom seul de Cencius, les visages pâlissaient et les voix se taisaient. Jamais, même au temps maudit des barons de Tusculum, un pire scélérat n'avait fait trembler les Romains. Il avait versé des flots de sang pour conduire l'antipape Honorius, à travers une émeute horrible, jusqu'à l'autel de
Saint-Jean-de-Latran. Or, la veille même de cette triste Toussaint, Grégoire ordonnait la démolition de la plus forte citadelle de Cencius, au pont de Saint-Pierre. De temps à autre, le pas lourd de quelque homme d'armes, un évêque filant en hâte sur sa mule, tête basse, l'œil inquiet, le grondement lointain de l'heure à la cloche du Capitole, le cri d'un enfant suffisait pour effaroucher les conciliabules en plein vent et les disperser dans les ruelles fangeuses. Une tragédie planait vaguement sur Rome, et le peuple en attendait anxieusement le premier acte.
Dans les maisons des clercs et les palais des cardinaux et des évêques, dans les cellules des moines, le trouble des âmes n'était pas moins profond. Mais ici, ce n'était point d'une révolte féodale ou d'une nouvelle violence des bandes de l'empire que l'on s'entretenait: c'était l'Eglise elle-même, irritée et souffrante, qui semblait prête à se dresser contre le pontife. Grégoire avait eu, dès les premiers jours de sa vie sacerdotale, une idée trop haute de la noblesse du prêtre: il voulait qu'il fût pur et pauvre à l'exemple des apôtres de Jésus. On savait que ce moine avait inspiré à six papes successifs sa haine pour la simonie et son mépris pour la luxure; au lendemain de sa propre élection, il avait levé le fouet sur les marchands
du temple et renversé les comptoirs d'usuriers établis par les évêqucs dans l'ombre du tabernacle; il avait pourchassé les clercs mariés, arraché des presbytères les fausses sœurs et les épouses, imposé aux réguliers la rude discipline de Cluny et l'observance de la chasteté. Et, dans ces derniers temps, comme il appesantissait sa main sur la tête des barons, il avait fait enfermer au mont Cassin le cardinalévêque de Palestrine et l'évêque d'Alatri, condamné au pain et à l'eau d'angoisse cinq ou six moines de Saint-Paul-hors-les-murs, et lancé une bulle foudroyante contre l'archevêque de Ravenne et l'abbé de Farfa. Presque seul, secondé par quelques ascètes de l'école de Pierre Damien, mais brouillé avec l'empire et haï par sa noblesse, il entreprenait la tâche surhumaine sous laquelle avait fléchi le pape Gerbert, ami des empereurs: ramener à l'Évangile la conscience des serviteurs de Dieu. La fête de l'Église triomphante, des confesseurs, des vierges et des martyrs, fut donc pour la ville comme un jour de deuil. Vers le soir, du lit du Tibre monta un brouillard jaunâtre qui s'étendit, lent et lourd, sur les sept collines, et déroba la vue du ciel. La nuit des Morts commençait. Puis, le couvre-feu tinta au campanile des basiUques, à Saint-Pierre, à Saint- Jean-de-Latran, à Sainte-Marie-Majeure. Les
voix de bronze se répondaient lugubrement à travers la brume, tantôt pleureuses comme un glas funèbre, tantôt éclatantes et précipitées comme l'appel éperdu d'un vaisseau qui s'abîme et meurt au fond des ténèbres; la dernière clameur partit du clocher de Saint-Paul, impérieuse comme un tocsin d'émeute; elle courut sur le désert de Rome, rebondit de tour en tour le long des murs, se jeta sur le Latran et frappa l'oreille de Grégoire, lisant près de sa lampe. Le pape releva la tête et ferma son livre.
La nuit était déjà noire, les mes et les places silencieuses comme le cloître d'un Campo- Santo, quand un homme sortit d'un château du quartier de Parione, près du Tibre, et se dirigea, en côtoyant la cité des Juifs, vers le Capitole. Il allait résolument, la tête couverte d'une sorte de capuchon monacal, le corps enveloppé d'un ample manteau. En approchant de la citadelle communale, il fit un assez large détour, par crainte sans doute de quelque ronde des sbires du Préfet, et pénétra sur le Forum, à la hauteur de l'église des Saints-Cosmeet-Damien. Il ralentit alors sa marche, rendue plus difficile par le brouillard plus épais et l'incertitude du sentier perdu parmi les décombres, les broussailles et les marécages. A droite et à gauche du hardi promeneur, le
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Palatin et la basilique de la Paix dressaient leurs spectres énormes, démesurément grandis par les vapeurs qui s'entassaient siu" les voûtes, rampaient autour des pans de murailles, puis s'engouffraient dans les cavernes des ruines. Parvenu à l'arc de Titus, il retrouva les dalles sonores de la Voie sacrée, qu'il descendit d'un pas hâtif jusqu'à l'arc de Constantin. Là, il s'arrêta un instant afin de s'orienter et se tourna avec une sorte de terreur vers la figure formidable du Colisée. Une rumeur étrange, continue, monotone, pareille au bruissement très lointain de la mer, sortait de chaque arcade, de chaque bouche du monstre, la plainte du vent glissant sous les galeries, à travers la forêt sauvage et les hautes ronces des gradins; quelque part, à l'étage du milieu, une lueur rousse marquait d'une tache immobile la draperie mortuaire qui pendait sur les flancs du cirque.
« Chauffez-vous et mettez-vous en joie, coupeurs de bourses, mes chers amis, murmura l'homme; un de ces soirs, j'irai vous demandei à souper. Aujourd'hui, c'est ailleurs que j'ai affaire. »
Et il reprit sa marche vers les Camaldules, sur la pente du Cœlius, puis fit un coude du côté de Saint-Jean-le-Rond. Il retrouva comme à tâtons le mur de Servius Tulhus et finit par
entrevoir, droite, au milieu du chemin, la tour solitaire des Saints-Jean-et-Paul. Il frappa du pommeau de son poignard à la porte du jardinet qui donne accès à cette tour. Un enfant vint ouvrir.
— Déodat? interrogea le visiteur.
— Il vous attend, messire, répondit l'enfant. L'homme gravit l'escalier de la tour et entra
dans une chambre voûtée, d'aspect fort austère, où veillait un prêtre. Il rejeta manteau et capuchon et parut revêtu, de la tête aux pieds, d'une armure de mailles, la barbe dure et courte, les yeux méchants, la face brutale. La figure du prêtre était fine et altière; son regard sombre, coupé par de rapides éclairs, témoignait d'un orgueil inflexible, et sa bouche touiTnentée, aux lèvres minces, révélait l'amertume d'une vie tragique.
Sur une table, dans un coin de la chambre, étaient amoncelés des livres de mine assez suspecte; l'un d'eux, un vrai grimoire diabolique, largement ouvert, laissait voir, sur le parchemin jauni, des images bizarres, entremêlées de lignes géométriques et de calculs en chiffres arabes. A la muraille pendait un grand christ d'ivoire, transpercé, à l'endroit du cœur, d'une aiguille d'acier. C'était un christ envoûté, invention originale de Déodat. Ce personnage équivoque touchait à la vieillesse. Jadis, archidiacre de
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l'église de Porto et sur le ]X)int de recevoir de Léon IX un évêché, Hildebrand l'avait fait dégrader pour crime de simonie. Il était revenu à Rome se cacher dans la foule des prêtres sacrilèges que les barons protégeaient contre la haute police pontificale. Il fabriquait toujours de fausses bulles, pour vivre; et, ])our se divertir, dans sa tour farouche du Cœlius, il pratiquait la magie et sollicitait le démon de lui tenir compagnie.
Le visiteur approcha un escabeau du brasero allumé au milieu de la cellule et s'assit sans parler. Déodat s'accouda tranquillement sur son grimoire et dit, avec un sourire moqueur:
— Il t'a donc chassé, comme un chien enragé, de ton meilleur château, mon pauvre Cencius, et tu viens demander l'hospitalité au vieux Déodat, prêtre indigne de la sainte Église.
Cencius se leva, pris d'une fureur subite:
— Oui, il m'a chassé, outragé, réduit au brigandage. Il m'a banni du troupeau chrétien, il a mis son talon sur mon front. Est-ce que Dieu ne permet point que l'on touche à cet homme, comme on arrête un voleur de nuit ?
— Il est l'oint du Seigneur, répondit le prêtre d'un ton ironique; et puis. Dieu, voistu, nous n'en sommes pas bien sûrs ... le diable, à la bonne heure !
— Tu es sûr de Satan, Déodat ?
— Certes, mon cher seigneur, sûr comme je le suis de ta présence ici, dans ma bonne tour. Je le porte dans ma tête et dans mon cœur.
Cencius contempla son hôte avec un certain effroi. Un instant même il recula, comme s'il voulait fuir. Mais Déodat fixait sur lui un regard dominateur et caressant à la fois; Cencius se rapprocha doucement du prêtre.
— Si tu voulais m 'aider à le frapper, à l'arracher à sa chaire, à le tuer, au besoin, ainsi que nous fîmes si souvent, jadis, quand nous étions les maîtres de notre évêque.
Déodat marcha vers la fenêtre, l'ouvrit et appelant d'un geste le baron:
— Regarde, *dit-il.
Le spectacle, du haut de la tour des Saints- Jean-et-Paul, était extraordinaire. A perte de vue, sur la campagne de Rome, se déroulaient les ondes de la brume grise, soulevées çà et là en houles puissantes par les replis du terrain et la crête des grands aqueducs: on eût dit un océan mort et silencieux. A gauche, contre la brusque montée du Cœlius et les remparts de la ville, la vague de vapeurs se rehaussait tout à coup, d'un élan prodigieux, comme pour se ruer à l'assaut du Latran; mais la basilique auguste, appuyée à la noire forteresse pontificale, inviolable entre la terre et le ciel, semblait se rire
de la tempête. Une petite lumière, la lampe de Grégoire, le pilote du navire, brillait toujours dans la nuit.
Cencius se pencha en dehors de la fenêtre; mais il ne comprenait rien à ce tableau étrange. Déodat haussa les épaules.
— Il y a là-bas, dit le prêtre, une royauté trop haute pour qu'une bande d'émeutiers puisse l'atteindre et la détruire. Depuis des siècles, la populace de Rome, les seigneurs et les empereurs ont violenté les papes; mais la papauté a duré et elle enterrera tout au moins les barons et les empereurs. Depuis cent ans et plus, vous avez déshonoré le siège pontifical en y portant des papes indignes; vous avez coiiïé de la tiare des adolescents corrompus, des larrons de grands chemins, des fous sanguinaires. Celui-ci a mis un harem au Latran; celui-là s'est enfui à Constantinople, emportant le trésor de l'Église; un autre faisait arracher les yeux et couper le nez et les mains aux cardinaux et aux évêques. Ils étaient pires que Néron ou que Domitien. Il a fallu étrangler Benoît VI dans les oubhettes du château Saint-Ange, empoisonner Boniface VII, arracher la langue à Jean XVI. La papauté a survécu à toutes ces horreurs. Satan lui-même n'a rien gagné à briser la tête à Jean XII, une nuit, dans la campagne, près du tombeau de Cecilia
Metella. Vainement plus tard, le démon luimême s'est incarné en Benoît IX: quatre fois chassé de Rome par les chrétiens, quatre fois rétabli par tout ce que l'Italie comptait de brigands, Benoît disparut un soir comme par sortilège. Il y a, de cela, bientôt trente ans. Mais on croit qu'il se cache, tel qu'une bête fauve, dans sa montagne maternelle de Tusculum. Chaque année, la nuit des Morts, cette nuit même, il se manifeste à quelque passant épouvanté, sur les bords du Tibre, dans la désolation de Saint-Paul-hors-les-murs, sur la voie Appia ou parmi les ruines du Forum. Quant à moi, l'apostat, je l'attends encore. Voici son bréviaire magique, retrouvé en son oratoire, qui lui servait à évoquer le diable et à séduire les femmes. Je passe ma vie à le déchiffrer.
Déodat montra du doigt le grimoire ouvert sur la table. Cencius s'approcha du livre avec un recueillement surperstitieux, mais n'osa le toucher.
— Eh bien ! poursuivit le prêtre, la papauté était en cet homme, et le rendait sacré. Un jour, il avait alors seize ans, les seigneurs du Capitole, effrayés par sa monstrueuse luxure, complotèrent de l'étrangler au maître-autel de Saint-Jean. C'était un dimanche de grande fête pontificale. Les conjurés, mêlés aux clercs.
s'approchaient lentement de l'autel. A l'évangile, ils avaient atteint déjà le premier degré. Ils devaient s'élancer au moment de l'offertoire. Tout à coup ils se regardèrent les uns les autres et pâlirent. La lumière du jour s'obscurcissait, tous les visages étaient couleur de safran, la nuit descendait sur la basilique. Le soleil s'était éteint au milieu du ciel comme s'il refusait d'éclairer une telle horreur. Benoît IX était sauvé; on alluma en hâte des cierges, il mangea la chair de son Dieu, et, quand il se tourna vers la foule pour la bénir, le soleil ressuscita et le chant des cloches éclata dans tous les campaniles de Rome.
Le prêtre fit un pas vers le baron, et lui mettant une main sur l'épaule:
— Et tu voudrais tuer Grégoire, croyant tuer en même temps la puissance mystérieuse qui t'opprime et que tu détestes! Pauvre fou! Tu ne feras qu'un martyr et qu'un saint de plus. La chrétienté bâtira des cathédrales pour y adorer ses reliques, et le lendemain même de ton crime, un moine passera à son doigt l'anneau de ce moine.
— Mais je serai vengé, murmura Cencius.
— Tu seras damné, répliqua Déodat.
Cencius tressaillit et chancela comme un
homme ivre.
— Tu as peur de l'enfer, dit le prêtre, et tu
viens de nuit, dans ma cellule, en face de ce christ que j'ai profané, afin que j'invoque pour toi le secours de Satan! Ne t'en va pas. J'ai pitié de toi. Et puis, tu m'es nécessaire. Écoute encore. Nous pouvons associer nos haines. Tu seras le bras, moi je serai l'esprit. Mais comprends bien une chose, si tu le peux. Il ne faut pas verser le sang; qui sait si le ciel ne donnerait pas encore quelque signe effroyable? Non, mais une avanie horrible, une humiliation sans exemple ; qu'il soit traité non en martyr, mais en vagabond et en malfaiteur. Vaincu, avili, courbé, qu'il te supplie, qu'il embrasse tes mains, qu'il renonce à sa superbe et se frappe la poitrine pour sa dureté de cœur. C'est l'Église, qui m'a rejeté de son sanctuaire, qui sera déshonorée dans son chef. Mais, au moins, que ton attentat soit magnifique et demeure l'étonnement de la postérité. Et, s'il te faut une consultation infernale pour te dévoiler à toi-même ton propre dessein, viens avec moi, cette nuit est bonne, et l'heure est proche où les âmes maudites remontent parmi les hommes.
Le nécromant prit le bréviaire de Benoît IX, et le sachet de parfums enivrants indispensables aux œuvres de magie. Il versa les charbons du brasero dans un encensoir de cuivre attaché près du christ d'ivoire et le
remit à Ccnciiis. Ils descendirent alors de la tour et s'acheminèrent presque en courant vers les Thermes de Caracalla. Ils allaient dans le brouillard, la tête encapuchonnée, laissant se gonfler derrière eux, comme de grandes ailes noires, les pans de leurs manteaux. La lueur de l'encensoir les suivait sur le sentier en traînée sanglante. Ils n'échangèrent pas une seule parole. Le prêtre marchait d'une allure très ferme; Cencius trébuchait à chaque pierre du chemin.
Ils entrèrent à minuit dans la ruine colossale. Les ronces s'accrochaient à leurs vêtements comme des griffes de bêtes invisibles; les morceaux de voûte que la frénésie des barbares avait abattues jadis semblaient s'opposer à leur marche. Ils parvinrent enfin à la dernière nef, à peine touchée par les soldats d'Alaric et qu'ils reconnurent à l'écho plus sonore de leurs pas.
Déodat s'arrêta près d'un pilier de porphyre qui gisait à terre; il y déposa l'encensoir dont les charbons crépitaient au contact de la brume glacée. Puis, il s'enferma avec son compagnon dans un vaste cercle dont le pilier formait le centre; à la lumière douteuse de l'encensoir, il lut à haute voix dans le livre quelques lignes d'une langue inintelligible pour Cencius et, l'incantation terminée, il fit couler sur le réchaud ardent les parfums magiques.
Un flot de fumée monta, dans un pétillement d'étincelles, vers la voûte. Contrariée dans son premier élan par la couche humide du brouillard, l'acre vapeur se repliait sur elle-même, cherchait sa voie de tous côtés, serpentait lentement en longues spirales violacées, pourpres ou verdâtres et formait, au cours de sa difficile ascension, mille nœuds fantastiques. A une certaine hauteur, rencontrant une région plus libre, elle filait tout à coup en colonnes tremblantes, et, poussée par le vent qui venait de l'Apennin et sifflait à travers les salles dévastées, tournoyait d'un mouvement tantôt très doux, tantôt vertigineux. Quelques jets de fumée, chassés hors de la voûte à travers les grandes baies ouvertes dans les murs, couraient follement vers Rome, s'enroulaient autour des broussailles éparses sur la ruine, ou bien, redescendant vers le bas, glissaient comme des reptiles parmi les décombres et se noyaient enfin dans les ténèbres. Les chauves-souris, effarées, sortaient de leurs repaires avec des cris aigus, voletaient éperdument, puis tombaient à terre suffoquées. Tout au fond de la cella, une statue antique, une Diane de marbre, les bras rompus, les seins mutilés, avait pris une teinte rose pâle et semblait s'éveiller à la vie de la chair; le front hautain et la bouche souriante, elle était prête à marcher, dans sa
nudité héroïque, contre les deux audacieux qui osaient troubler à cette heure la paix des dieux morts.
Cencius, enivré par la senteur des parfums, étourdi par la fuite incessante des formes lumineuses, sentit sa tête se perdre et son corps frémir; il s'assit adossé au pilier et contempla, comme en un rêve, les cortèges étranges que le vent roulait dans les hauteurs, puis dispersait, ainsi qu'il fait les feuilles mortes, un soir d'hiver.
Il vit tourbillonner des foules lamentables, éplorées, toutes les victimes, toutes les misères des guerres impériales ou féodales contre le pape ; les femmes traînant leurs tout petits enfants par la main; les vieux se hâtant, les cheveux et la barbe en désordre et courbés sous leur besace; des jeunes gens à la face livide, les poignets enchaînés, qui s'en allaient en exil; des prêtres courant, avec des gestes terribles, hors de leurs églises qui s'écroulaient, flamboyantes. Puis, c'était comme un torrent d'hommes de guerre, l'armure rouge de sang, les mains toutes vermeilles, les épaules chargées de butin, qui foulaient des corps dépouillés, la gorge et la poitrine béantes; puis, une cohue confuse de bandits qui brandissaient des torches et, bras et jambes nus, traversaient allègrement un ouragan de flammes. Cencius reconnut sa propre armée et jeta un grand cri.
— Tais-toi, dit à voix basse Déodat, Le mystère va s'achever. Que la vision qui s'avance ne déserte jamais ton souvenir.
Et, d'un pas solennel, se déployant le long des murs de Caracalla, ainsi qu'en une nef de basilique, une procession immense, très lente, marchait sur une nuée d'or: des enfants vêtus de robes multicolores, de jeunes diacres, la chevelure flottante, dans leurs dalmatiques de feu, des évêques dont les chapes scintillaient sous une pluie de rubis, un sacré collège superbement drapé de pourpre éblouissante; enfin, enlevé sur la tête des clercs, à demi couché dans sa chaire royale, un pape adolescent, un jeune dieu asiatique, dont les doigts jouaient avec les bandelettes de sa mitre, le pape démoniaque et charmant qui avait été l'effroi de la sainte Église romaine et que Déodat adorait dans ses songes.
Le fantôme pontifical étendit le bras droit vers le prêtre sacrilège, mais ne traça point le signe de la croix.
Le cortège remontait vers l'angle le plus éloigné de la cella. Tout à coup diacres, évêques, cardinaux, s'évanouirent ainsi qu'une lumière dans un coup de vent. Et la cohue des hommes de carnage, des capitaines couverts de sang et des bandits à demi nus, reparut et se rua autour du trône qui, balancé sur
une forêt de piques et de torches, se mit à gravir les degrés d'un autel tout étincelant de pierreries.
Mais, au milieu de l'autel, une figure majestueuse, un moine se tenait incliné. A mesure qu'il approchait de la table sainte, le jeune Antéchrist pâlissait et se fondait dans le nuage embrasé de son infernale apothéose; seuls, les démons bondirent jusqu'à l'autel et enveloppèrent insolemment le moine immobile. Un soufïïe de tempête traversa alors les voûtes, balaya la fumée magique et la répandit en grondant parmi les hauts roseaux frissonnants et les noirs cyprès de l'Aventin. Et le brouillard couleur de plomb recouvrit d'un vaste linceul les bains funèbres de Caracalla.
Cencius serra contre son corps les plis de son manteau et se coucha lourdement à terre. Quand il se réveilla, au petit jour, le prêtre n'était plus là. Du ciel gris coulait une pluie fine; un énorme hibou, que cette nuit avait frappé de vertige, se débattait sottement entre les épines d'un buisson. Un chien aboyait au loin, dans le désert. Cencius regardait avec une sorte de stupeur le sanctuaire sinistre de Déodat. Le froid et la pluie l'obligèrent enfin à se retirer. Il sortit des Thermes, mais n'osa point cheminer du côté de la tour des Saints-Jean-et-Paul. Il passa au pied du
monastère de Saint-Grégoire-le-Grand, revint à l'arc de Constantin et, après quelques minutes d'hésitation, se jeta brusquement dans le Colisée. Sous l'arcade où, la veille, il avait aperçu une lueur, il trouva, étendus autour de leur foyer éteint, une douzaine de personnages, patibulaires de figure, qui le saluèrent avec courtoisie. Ils conversèrent tout ce jour-là du passé et de l'avenir, et le baron attendit sans ennui au milieu de ces gentilshommes que le couvre-feu eût invité les Romains à tirer le verrou de leurs logis. Il reprit alors le chemin de son château, pareil à un bourgeois prudent qui cache avec soin son visage, afin de n'être point reconnu dans sa promenade nocturne.