CHAPITRE II
La veille de Noël, le bruit courut dans Rome que le pape célébrerait à Sainte-Marie-Majeure la messe de minuit. C'était la vieille basilique populaire : au pilier le plus proche du maîtreautel, les fidèles vénéraient l'image miraculeuse d'une madone et d'un hamhino, ouvrage de l'apôtre saint Luc, apportée d'Asie par les anges. Chaque fois que la peste sévissait, les prêtres promenaient à travers les rues l'antique icône toute brillante d'or et de diamants, et Dieu apaisait le fléau. La nuit de Noël était la grande fête de Sainte-Marie-Majeure: on s'y rendait de toutes les régions de Rome et, dans la solitude farouche de l'Esquilin, l'église rayonnante et sonore souriait de loin à la foule des pèlerins et des pâtres qui accouraient à elle, comme jadis les bergers de Palestine à l'étable de Bethléem.
Depuis trois jours, le siroco soufflait avec fureur et de gros nuages s'amoncelaient à tous les côtés de l'horizon. Vers le soir, les montagnes de Tivoli et de Tusculum se voilèrent et
le tonnerre commença à résonner sur la mer. L'obscurité se fit tout d'un coup et un orage affreux se déchaîna. La pluie fut si violente que l'on crut, dit un chroniqueur contemporain, au retour du déluge biblique. La foudre éclatait à la fois sur toutes les collines; sans cesse les éclairs violets déchiraient la nue et l'embrasement du ciel montrait les noires silhouettes des campaniles et des tours, les cyprès du Monte-Mario courbés, tordus comme des épis, la ligne indéfinie des aqueducs, les forteresses féodales éparses dans la campagne; parfois, l'incendie courait jusqu'à l'Apennin et les montagnes rocheuses de la Sabine se dressaient, toutes blêmes, comme en une vision d'Apocalypse.
Environ une heure avant minuit, la pluie tombait encore; le Tibre, déjà gonflé par les orages de l'automne, montait avec une rapidité inquiétante. Le quartier du Champ de Mars et les vallées creusées sous l'Esquilin et le Quirinal n'étaient plus qu'un marécage. Les Romains, troublés par tous ces signes de mauvais augure, renoncèrent à la messe pontificale et soufflèrent leurs lampes. Les grondements du tonnerre s'éloignaient peu à peu. Les cloches de toute la ville sonnèrent à grandes volées, mais pas un fidèle n'y répondit. Les bonnes gens pensaient que, par un temps si fâcheux, le bœuf et l'âne
tout seuls suffiraient pour réchauffer l'enfant Jésus sur la paille de sa crèche.
Cependant, aux alentours de Sainte-Marie- Majeure, on eût pu voir d'étranges pèlerins braver les froides rafales de la pluie et du vent. Toutes sortes d'ombres allaient et venaient, très silencieuses, en avant des portes, en dehors du cercle de lumière tracé autour de la basilique par l'illumination du sanctuaire et des nefs. Ces personnages n'avaient point l'air de bons chrétiens; ils ne portaient ni psautiers ni rosaires, mais des couteaux et des piques. Plus loin encore, vers Sainte-Praxède, un groupe plus compact, muni de torches non allumées, gardait quelques chevaux tout sellés, qui s'agitaient avec terreur chaque fois qu'un éclair fendait les ténèbres. Tous ces hommes fixaient les yeux avec impatience du côté du Latran, dont la masse sombre leur semblait aussi résolument endormie que le reste de la ville.
Un coup de sifflet se fit entendre, et les ombres se dérobèrent et disparurent à l'entrée de l'avenue plantée de grands arbres qui menait au monastère de Sainte-Balbine.
Là-bas, sur le plateau du Cœlius, un petit cortège s'engageait, à la lueur tremblante de quelques lanternes, sur le chemin solitaire de Sainte-Marie-Majeure. Il descendit la pente de la colline avec lenteur, se détournant à
chaque pas, afin d'éviter les fondrières; au bout d'un temps assez long, il parvint à la place de la basilique. En tête, s'avançaient deux hommes d'armes avec des hallebardes, puis un moine élevant la haute croix pontificale à trois branches, quelques clercs qui tenaient les lanternes, deux cardinaux assis sur leurs mules, la tête chaudement protégée par le chaperon de fourrure, enfin, une litière couverte, drapée de pourpre, où était assis un petit vieillard de figure très austère, enveloppé d'un manteau rouge, une croix d'or sur la poitrine. La grande porte de l'égHse s'ouvrit ; une clarté plus vive fut projetée sur le cortège, les cardinaux mirent pied à terre et Grégoire VII pénétra dans la basilique illuminée et vide.
Le rayon d'or de l'étoile que virent les bergers et les mages de l'Orient ne tombait point, cette nuit-là, sur le toit de Sainte-Marie- Majeure.
Au fond de l'abside, derrière l'autel, un diacre achevait de psalmodier d'une voix mélancolique les prophéties qui annoncèrent jadis à Israël la venue de Jésus, fils de David, petit-fils d'Abraham.
Le pape promena de tous côtés son regard voilé de tristesse. Il ne voyait, agenouillés çà et là, sous leurs manteaux troués, que de pauvres pâtres, ou de jeunes garçons à demi
sauvages, venus de bien loin, marchant tout le long du jour, et qui avaient pu se réfugier dans l'église avant que l'orage éclatât. Il étendit vers eux sa droite et les bénit en prononçant la parole que chantèrent des voix célestes la nuit même oii Dieu naquit dans l'étable:
Pax hominihus bonœ voluntatis !
Les chanoines de la basilique allèrent audevant de Grégoire et le conduisirent processionnellement jusqu'au trône élevé près de l'autel. Là, il revêtit l'aube de lin, d'une blancheur immaculée, l'ample chasuble byzantine de soie blanche brodée d'or, puis le pallium parsemé de croix ; deux enfants lui présentèrent la tiare conique et le bâton pontifical; les cardinaux faisant office de diacre et de sousdiacre se placèrent à ses côtés. Grégoire entonna les premières paroles du Te Deum.
Quand l'hymne d'allégresse fut terminé, toujours debout sur les marches du trône, il déposa sa tiare, s'inclina et dit à voix basse les premières oraisons de la messe. Un clerc, à genoux aux pieds du pape, ouvrit, appuyé contre son propre front, le livre de l'épître, puis l'évangile que les cardinaux chantaient tour à tour aux deux ambons du chœur. Au moment de l'offertoire, il descendit du trône et gravit, avec une majesté singulière, les
degrés de l'autel. Le saint sacrifice commençait. Le clergé de la basilique s'aligna dévotement à l'entrée du chœur, et les humbles bergers de la campagne de Rome s'avancèrent timidement et se groupèrent sous la madone hiératique de saint Luc, afin de contempler de plus près le mystère.
Le bruit d'une pique tombant sur le pavé, dans l'un des bas côtés, troubla tout à coup le silence de la consécration. Le cardinal qui assistait le pape tourna la tête vers les portes et vit se mouvoir, le long des sombres chapelles latérales, une foule vague de nouveaux venus. Il pensa que les bourgeois du voisinage, rassurés par le ciel apaisé, venaient adorer leur sauveur petit enfant, et se prosterna sans inquiétude pour l'instant de l'élévation selon le rite des messes pontificales.
Un clerc agita une clochette; Grégoire VII, levant l'hostie au-dessus du calice, faisait face aux fidèles, puis bénissait aux quatre points cardinaux la ville et le monde.
Il chanta le Pater. La clochette retentit pour la seconde fois au pied de l'autel. Le pape, penché sur la nappe, communiait avec une parcelle de l'hostie.
Au moment où il déposait dans le calice les derniers fragments du pain consacré, une rumeur menaçante monta vers lui des profon-
deurs de la basilique. Les prêtres et les clercs firent volteface et, tout effarés, virent une troupe en armes qui se formait au milieu de la grande nef, conduite par l'homme dont le nom seul faisait trembler les Romains.
La bande s'élança vers l'autel avec des cris de mort et des blasphèmes. Les prêtres gravirent les degrés pour protéger le pape. Les brigands envahirent le chœur jusqu'à la première marche de l'autel, repoussant à coups de pique et rejetant aux deux côtés de l'abside les défenseurs du pontife. Seul, Ccncius osa monter à la droite de Grégoire VIL
Grégoire couvrit le calice du voile liturgique. Cencius l'avait frappé à l'épaule. Le pape alors regarda fixement le sacrilège, et la parole douloureuse de Jésus à Judas, au Jardin d'oliviers, erra sur ses lèvres:
— Mon ami, pourquoi es-tu venu ?
Cencius ne répondit point. D'une main brutale, il arracha Grégoire à la table du banquet sacré. Les soldats saisirent le vieillard et l'emportèrent au milieu des supplications désespérées des clercs. La porte centrale de Sainte-Marie-Majeure était toute grande ouverte; au delà s'agitaient les torches dont la lumière rougeâtre s'étendait comme un dais immense dressé dans les ténèbres ; les chevaux, maintenus avec peine par les écuyers de
Cenciiis, éblouis par la brusque clarté de l'église, frissonnaient et se cabraient; au haut du campanile, le tocsin sonnait avec une hâte fébrile, mais la clameur de la noble basilique violée se perdait vainement dans le ciel noir.
A travers la ville endormie, descendant et remontant d'une course égale les longues pentes rapides de l'Esquilin et du Quirinal, dans la lueur vermeille des torches, passa, avec des cris de joie furieuse, la chevauchée fantastique. Grégoire, tenu en croupe par un lieutenant de Cencius, serré de près par les cavaliers, suivi par la bande hurlante des gens à pied qui bondissait dans la boue aussi vite que les chevaux, ne laissa tomber de sa bouche ni une prière, ni un anathème. Le courant qui l'entraînait allait du côté du Tibre. Il vit défiler des églises, des monastères, des châteaux forts munis de leurs tours, des amas confus de misérables maisons bâties dans des ruines grandioses; il reconnut un instant, brisée au fond d'un précipice, la colonne impériale de Trajan, puis la grande silhouette du Capitole et les arcades du théâtre de Marcellus. Là, adossé à un pilier, rigide, tel qu'une statue de pierre, un homme, un prêtre semblait attendre la venue du cortège. Cencius, qui courait en tête de sa meute, lui ût un salut que le prêtre ne rendit point. Mais quand le pape passa devant lui, Déodat rejeta vivement
en arrière son capuchon et lança à sa victime un regard d'ironique triomphe. L'apocalypse de la nuit de novembre était accomplie.
La troupe s'engagea dans un réseau de ruelles tortueuses et s'arrêta bientôt en face d'une citadelle féodale, la tanière du baron. Cencius fit entrer ses gens dans la cour avec le prisonnier, et ordonna que la porte fût barricadée sur-lechamp. Il conduisit lui-même le pape à l'étage élevé du château, dans une cellule dont l'unique fenêtre donnait sur l'intérieur, et, lui montrant une sorte de stalle appuyée à la muraille :
— Assieds-toi, dit-il, tu seras là comme nn chanoine de Saint-Jean-de-Latran. Quand il fera jour, nous causerons. Si tu veux la paix, je te la vendrai très cher. Si c'est la guerre, le souvenir en épouvantera les arrière-petits-fils de tes cardinaux.
Et il abandonna Grégoire, sans lumière, au fond de la cellule.
Les heures s'écoulèrent, lentes et froides. Le pape se sentait abîmé dans l'horreur de cette nuit. Il se demandait comment Dieu avait permis une telle impiété et par quel mystère de la justice éternelle il expiait, lui, moine chaste et pieux, le scandale des pontifes qui, au temps de sa jeunesse, avaient déshonoré le siège de Saint-Pierre. C'était donc une œuvre vaine
que l'héroïque effort soutenu par lui, durant près de trente années, pour purifier l'Église. Les papes dont il avait été le conseil et l'ami n'étaient donc point assis à la droite du Père et n'avaient pu le secourir par leurs prières à l'heure suprême de son combat. Une grande angoisse troublait aussi sa conscience. Il s'était peut-être trompé, en recherchant avec trop d'âpreté la puissance temporelle, en prenant dans sa main à la fois les deux glaives, en obligeant ses barons à ramper à ses pieds, en abattant sans pitié leurs tours et leur orgueil; trompé encore dans son trop grand amour pour l'ascétisme et la sévérité qu'il avait mise à imposer à tous ses frères du sacerdoce la discipline monastique. Quant au lendemain, au plus prochain avenir, il osait à peine y penser. Sa tiare avait été foulée dans la fange de la rue ; un voleur avait ravi sur sa poitrine la croix épiscopale; il n'était plus bon qu'à enfermer pour le restant de ses jours en quelque cloître perdu dans les montagnes de Sabine. Il frémissait en se demandant quel successeur ses maîtres lui réservaient, quelque évêque allemand, plus dévoué à César qu'à Jésus, tout prêt à prostituer à l'empereur la dignité de l'Église romaine, ou bien quelque adolescent impur, un fils de seigneur, toujours souillé par le péché mortel, qui répandrait en d'abomina-
blés orgies le vin de l'autel. Et parfois, il se disait que le naufrage de la barque apostolique était consommé, que l'histoire de la rédemption était finie, que Dieu se détournait des hommes et repoussait son Église loin de son cœur et qu'il était, lui, le dernier moine et le dernier pape.
Alors, dans le silence et les ténèbres, il se frappa la poitrine et pleura.
Une lueur grisâtre, jour d'hiver sans aurore ni sourire, se glissa dans la cellule. Et Grégoire se sentit plus misérable encore quand il reconnut l'outrage fait à ses vêtements pontificaux, l'aube couverte de boue, la chasuble lacérée, le pallium flétri. Et il songea avec amertume à la fête de la nuit, à la basilique pleine de chants où il bénissait les enfants et les pâtres, au mystère profané, au sang de Dieu délaissé sur la nappe blanche de l'autel.
Un pas lourd se fit entendre au dehors. La porte s'ouvrit et le baron reparut.
— Tu as dormi? interrogea Cencius.
— J'ai prié, répondit Grégoire.
— Patenôtres de moine, qui n'ont point percé les voûtes de ma tour. Dieu ne t'a pas entendu. Et puis. Dieu n'aime que les papes jeunes et d'humeur joyeuse. Tu vois bien qu'il t'abandonne.
— Dieu avait bien abandonné son propre fils
crucifié entre deux voleurs. Mais pour trois jours seulement. J'attendrai.
— Tu attendras des jours et des semaines, et des années, s'il le faut. Tu es dans ma main comme un jouet fragile. Et tu endureras la solitude, la faim, la nuit, toutes les terreurs, toutes les angoisses, tant que tu n'auras pas consenti à ma volonté.
— Que veux-tu de moi ? Je suis l'évêque et le seigneur de toutes les âmes, et tu ne peux rien sur ma conscience.
— Je puis te torturer jusqu'à la mort.
— Ce serait l'expiation de mes péchés. En ce moment, l'Église a besoin, pour se laver de ses souillures, du sang d'un martyr.
Cencius haussa les épaules. Il se souvint alors des paroles de Déodat.
— Un tyran chassé de son palais et livré aux risées de son peuple, un évêque chassé de son diocèse, un clerc condamné à languir dans le cachot d'un couvent, n'est point un martyr. Mais d'abord tu abdiqueras solennellement entre les mains des nobles que tu as dégradés et dépossédés. Tu leur rendras le droit d'élire le pape, qui est leur comte suzerain, avec l'agrément de l'empereur qui est notre maître suprême. Après, si tu survis à une chute si haute, tu demeureras moine, pour ton plaisir, très loin de Rome et tu chanteras matines et
vêpres tout le long du jour. Et je te confierai aux bons soins d'un abbé de mes amis que tu appelleras « mon père. »
— Je serai pape jusqu'à ma dernière heure. Dieu seul est mon seigneur. Tu peux hâter la fin de ton crime. Mais c'est le pape, le ])rince de tous les rois, le maître des empereurs, que tu frapperas, vassal parricide. . . .
Cencius, furieux, fit un pas, la main haute, vers le vieillard.
— Si Dieu t'en laisse le temps, continua Grégoire. Et déjà sa justice s'impatiente. Écoute.
Un bourdonnement étrange, pareil à celui d'une grande foule lointaine, venait jusqu'à la cellule. Cencius s'arrêta et prêta l'oreille. La foule devait marcher vite, car sa voix grandissait avec une rapidité singulière. Il semblait que Rome tout entière se fût levée pour accourir à la forteresse du baron. Et déjà, pardessus la rumeur vague de la multitude, éclataient des sonneries de trompettes, des imprécations, des appels aux armes. Le premier flot de cette marée humaine vint frapper contre la muraille et fit tressaillir la vieille maison. Cencius quitta hâtivement son prisonnier et s'élança dans l'escalier de sa plus haute tour.
A perte de vue, dans les rues aboutissant au
château, la noire fourmilière s'avançait avec une clameur profonde. Cencius se pencha un instant sur le parapet et aperçut, tout en bas, l'avant-garde de l'armée qui descendait tumultueusement des sept collines, les gardes du Latran, bardés de fer, les archers normands, mercenaires de l'Église, les miliciens du Capitule, puis des artisans, les manches relevées jusqu'à l'épaule, qui brandissaient des couteaux, des massues, des leviers, des moines qui portaient des piques et des hallebardes, des femmes et des enfants du peuple qui traînaient des poutres et des échelles, des bergers accompagnés de leurs chiens féroces, qui balançaient des frondes. Et tous, ils attachaient à la forteresse des yeux chargés de colère et paraissaient attendre que la figure de celui qu'ils cherchaient se montrât à quelque fenêtre. Tout à coup, ils reconnurent Cencius debout sur la plate-forme de sa tour et poussèrent un cri unique, un cri terrible:
« Grégoire ! »
Rome venait reprendre son évêque.
Sans retard, ils s'organisèrent pour le siège de la citadelle. Le baron rallia autour de lui sa garnison de brigands, distribua les postes et se prépara à une résistance mortelle. Il sentait bien que, livré à ses seules ressources du moment, il ne pourrait tenir que peu d'heures,
au plus tard jusqu'à la nuit. Mais il pensait que le pape, effrayé par la guerre civile, déposerait le pontificat avant que l'entrée de sa prison fût forcée par les bras de son peuple; il comptait aussi sur le secours des seigneurs romains et des clercs impurs pour la cause desquels il allait livrer bataille; il espérait enfin que Déodat aurait le temps de dépêcher un courrier à travers la campagne, de manoir en manoir, jusqu'à Tusculum et Tivoli, et que les bandes de ses pairs, faisant irruption, vers le soir, par la porte Majeure et la porte Saint- Jean, prendraient à revers ces milliers de misérables. Il ignorait qu'à cette heure même toutes les issues de la ville, les brèches des vieilles murailles, les deux rives du Tibre, étaient gardées sévèrement, qu'au Capitole les nobles, déconcertés par l'explosion de la passion populaire, venaient de se conjurer avec les délégués des artisans pour le salut du pontife et que, dans toutes les paroisses, dans tous les couvents, les prêtres et les moines, les simoniaques aussi bien que les ascètes, saisis de terreur religieuse et croyant que Satan violentait l'Église, selon la prévision de l'Apôtre, priaient pour le vicaire de Dieu.
Cencius plaça derrière les barreaux de chaque fenêtre, à chaque meurtrière, sur la terrasse crénelée dominant la façade exté-
rieure du château, des tireurs à l'arc et à la javeline. Il ordonna que l'on ménageât les munitions; il importait de prolonger la lutte le plus d'heures possible sans trop exaspérer la rage des assaillants, et d'empêcher avant tout que la porte ne fût forcée à coups de béher ou rongée par le feu. Il employa les vagabonds appelés par lui des cavernes du Colisée à arracher les pavés de la cour et les dalles des galeries dont ils formèrent une solide barricade en avant de l'escalier menant à la tour où Grégoire était enfermé. Puis, la tête haute, il croisa les bras et attendit.
Alors commença l'attaque de la forteresse. Une grêle de pierres et de flèches s'abattit sur les murs, première tentative enfantine qui blessa plus d'assiégeants que d'assiégés. Les projectiles rebondissaient contre les visages des Romains, à la grande joie des hommes de Cencius. Puis les bergers du Latium se portèrent dans les maisons avoisinantes et s'entassèrent sur les toits ; les caiUoux, lancés par une centaine de frondes, sifflèrent et, retombant dans l'intérieur du château, touchèrent sérieusement quelques-uns de ses hôtes. Le baron fit refluer son monde dans les galeries les mieux abritées, tout en se féhcitant des abondantes munitions que lui envoyait l'ennemi.
— De vrais chrétiens, cria-t-il, ces enfants de
chœur chi })apc! Voici des oranges un peu aigres dont ils nous font cadeau; à notre tour nous les leur rendrons, mais plus mûres.
Tout à coup, un bruit formidable retentit dans le couloir voûté qui conduisait à la rue. La porté, attaquée à coups de poutres, résonnait comme un tambourin énorme de jeu de paume. Cencius fronça les sourcils; il se sentait tâté au point faible de la cuirasse. Mais au quatrième ébranlement succédèrent des hurlements de douleur, et le front du baron se rasséréna.
— C'est la riposte de mes archers, dit-il. Cent coups d'épingle pour un coup de poutre. Excellente pelote que la poitrine et le dos de ces rustres !
Au dehors, en face de la porte, une poignée d'artisans et de bouviers, inondés de sang, s'étaient repliés sur le gros de la foule. Les autres lâchèrent leurs machines de guerre et reculèrent. Les frondes reprirent de plus belle contre les meurtrières et les terrasses. Les archers s'effacèrent prudemment à l'abri de la muraille ou des créneaux. Le peuple, croyant à leur retraite, se rua vers les engins qu'il venait d'abandonner sur le sol ensanglanté et battit la porte en grande hâte, avec une fureur fébrile. Une nuée de flèches lui répondit pour la seconde fois. Les Romains tinrent bon pendant quelques minutes, mais déjà morts et
blessés couvraient la terre. Le peuple se retira de nouveau, laissant la rue vide. On n'entendait plus, dans la foule, qu'un murmure d'angoisse, et çà et là, au pied de la forteresse maudite, la plainte d'agonie de quelques mourants.
Cencius reparut alors seul sur la plate-forme de sa tour. Le peuple le regardait avec un effroi superstitieux. Cet homme, qui se jouait ainsi de Dieu même, avait certainement conclu un pacte avec Satan. Le baron cherchait anxieusement sur Rome, de château en château, quelque signal annonçant du renfort, une bannière amie hissée au sommet d'un donjon. Mais, du Capitole au Champ de Mars, du Janicule au Colisée, il ne vit rien qui pût encourager son espoir.
— Ces va-nu-pieds leur font donc peur ! murmurait-il. Les voilà qui me trahissent. Ils ne sont braves, les nobles de Rome, que contre les vieux prêtres chauves du sacré collège. Demain, si ces coquins délivrent leur pape, ils baiseront la bague de Grégoire et me pendront, moi, à la potence de ce pauvre diable de Crescentius. A moins qu'on ne vienne de là-bas à mon secours. . . .
Et il se tourna vers la vaste campagne qui ondulait au loin, entre les montagnes et la mer, triste et solennelle, dans la pâle lumière d'un
matin de décembre. Mais déjà le tumulte populaire s'était réveillé. Une troupe de jeunes garçons, des enfants du Transtévère, apportait une nouvelle machine de siège, des fagots enlevés d'un bateau amarré au bord du Tibre, sous le temple de Vesta. En un clin d'œil, et sous les traits des assiégés, le bûcher combla le large porche, trop profond pour qu'il fût possible, par le haut, de l'éteindre. Ils y lancèrent des tisons et Cencius vit monter, toute droite, une colonne de fumée fauve. Il serra les poings, proféra un blasphème et se précipita au milieu de ses brigands.
Il les surprit en plein désarroi. Déjà quelques-uns parlaient de rendre du même coup le pape et le château. D'autres se répandaient en malédictions contre l'homme qui, pour trois écus, les avait entraînés à une si périlleuse aventure. Il réussit à leur faire honte et à les raffermir.
— Que les lâches, dit-il, se placent désormais sur la terrasse la moins exposée aux pierres de cette canaille. J'appellerai une députation de femmes et de petits garçons pour recevoir leur amende honorable et les emmener au plus prochain confessionnal.
Personne ne souffla mot. L'idée du confessionnal leur sembla plaisante et les fît rire. L'un d'eux, un moine fraîchement excommunié,
se mit, tout en se frappant joyeusement la poitrine, à marmotter le Confiteor. Mais Cencius l'ayant regardé de travers, il s'arrêta court aux premières paroles.
Le temps pressait. La fumée filait pardessous la porte, des langues vermeilles piquaient çà et là, à l'intérieur, les pierres noircies qui en formaient l'encadrement. Au dehors la foule, qui contemplait son œuvre, s'était tue. Le baron groupa les archers dans la cour, sur le front de la barricade; il ramassa les gens munis de piques et de coutelas sur les degrés de l'escalier; les autres, armés de pierres, le long des galeries du premier étage. Il lui restait à essayer, près de Grégoire, une dernière tentative d'intimidation. Il monta à la cellule du prisonnier.
— Il te fallait du sang, lui dit-il, le sang de tes brebis, pasteur plein de mansuétude, il a coulé à flots. N'es-tu pas las de ce carnage inutile et ne prononceras-tu pas le mot que j'attends pour y mettre fin?
— Ils sont morts pour leur foi et Dieu les a reçus dans son paradis. Mais que ce sang chrétien retombe sur ta tête. Quant à moi, en qui repose l'honneur de l'Église, je ne te céderai rien. J'ai vécu assez longtemps, puisque j'ai été le témoin de ton crime. J'ai vu passer, cette nuit, dans les ténèbres de ma prison, les
figures glorieuses des grands pontifes martyrs; ils m'appelaient à eux et j'ai hâte de me joindre à leur comjxignie. Je n'ai plus rien à te dire, et tu ne m'arracheras plus une parole.
Des cris de joie sauvage partirent de la rue; un tourbillon de fumée et un long jet de flamme furent chassés dans la cour; à coups de hache, le peuple démolissait les débris de la porte que l'incendie avait à demi dévorée; puis ils bondirent par dessus le brasier qui flambait encore, pêle-mêle, les soldats du Latran et du Capitole, les moines, leur robe retroussée à la ceinture, les corroyeurs de la Regola, les bouchers de Ripetta, les forgerons du Transtévère, les pâtres athlétiques de la campagne, suivis des dogues qui hurlaient sur leurs talons. Cencius entendit le choc de ce flot vivant contre la ligne de ses hommes d'armes, les marteaux et les masses de fer sonnant sur les casques et les cuirasses, le piétinement confus des duels poitrine contre poitrine, les pierres et les briques tombant de haut sur les têtes nues, les imprécations haletantes et inachevées des adversaires qui se prenaient à la gorge et s'étranglaient. Un instant, effrayé de son œuvre, il hésita; il chercha à rencontrer le regard du pape; déjà il s'inclinait pour faire appel à la clémence de son captif; mais Grégoire, les yeux fermés et les mains jointes.
ne le voyait plus et ne l'entendait plus. Il s'éloigna à pas lents, le front bas, comme un homme qui descend à sa ruine.
Bientôt la barrière opposée par les assiégés fut rompue, la barricade emportée et renversée, la foule repoussait dans l'escalier obscur, de marche en marche, les soldats du baron. La lutte, à tâtons, corps à corps, devint plus horrible; la clameur de la bataille qui s'engouffrait ainsi dans les entrailles de la forteresse, une bataille de nuit, parut plus formidable. Grégoire sentait s'approcher une catastrophe sans nom. Il fit le signe de la croix et commença de réciter, sur les victimes et sur lui-même, les prières des morts.
Un bruit de pas furtifs sur les dalles de la cellule, puis des soupirs et des sanglots étouffés; le pape interrompit son oraison et leva les yeux: un enfant se tenait en face de lui, les mains supphantes et tout en larmes.
C'était un jeune garçon d'environ quartorze ans, pauvrement vêtu, la figure fière et douce, le front large et pur, ombragé par les anneaux d'une épaisse chevelure brune, une tête toute romaine, telle que d'un Gracque adolescent; les lèvres fines, détachées avec une netteté de camée antique et légèrement impérieuses, de grands yeux noirs, caressants et candides comme des yeux de jeune fille.
— Qui es-tu et que cherchcs-tu, mon fils? Ce n'est point dans cette chambre que tu devais te réfugier, car l'ange de la mort est déjà sur le seuil et il lui tarde d'entrer.
— Je suis Victorien, le fils de Cencius. Ma mère n'est plus. Mon père, je ne sais pourquoi, me traite durement, ne m'embrasse jamais, me repousse de sa table et me laisse seul et triste. Il m'a conduit hier soir dans une cellule toute proche de celle-ci et m'a défendu d'en sortir tant qu'il ne me rappellerait point. J'ai compris, au désordre du château et aux cris de la rue, que des choses très graves allaient s'accomplir, que des hommes se battaient et mouraient. Mais je ne savais pas la cause de ce tumulte autour de notre maison. Un homme d'armes, tout en sang, la tête fendue, est venu se cacher dans ma retraite pour y panser sa blessure; il m'a tout raconté. Alors, me voici. Père, père, ayez pitié et pardonnezmoi mon audace. Je suis petit, débile et sans armes. Mais je ne veux pas qu'ils vous fassent du mal, qu'ils lèvent le bras contre vous. Le soir où ma mère est morte, j'étais près de son lit, et je vois encore sa figure blanche ; elle s'est penchée vers moi et m'a dit bien bas à l'oreille des paroles que je n'ai point oubliées. J'ai promis d'être toujours fidèle à son dernier vœu. J'ai promis d'être un jour
le chevalier de l'Église et son iils très docile. Et puis j'ai reçu son dernier baiser et elle s'est endormie dans une grande paix. C'est maintenant l'heure de tenir mon serment. Ils n'oseront peut-être pas vous frapper s'ils doivent toucher d'abord au fils de leur seigneur. Et si je n'ai que des prières pour vous défendre, elles donneront peut-être le temps à vos amis armés de parvenir jusqu'à vous et de vous sauver. . . .
Et, très timide, après un peu d'hésitation:
— Alors, ajouta-t-il, c'est pour lui, pour son salut, que je supplierai.
— Pauvre enfant! dit Grégoire, cher petit chevaher de l'ÉgUse ! Viens donc à moi et que Dieu couvre nos deux faiblesses de son bouclier !
Victorien s'approcha avec un grand respect du prisonnier et s'assit à ses pieds. Le vieux pontife imposa ses mains sur la tête du jeune garçon, laissant errer ses doigts dans les boucles soyeuses de la chevelure. L'enfant ne pleurait plus. Il se sentait sacré. Un éclair d'orgueil passa sur son front et ses yeux se portèrent, avec une fermeté héroïque, vers l'entrée de la cellule. La lutte était maintenant tout près, dans l'étroit corridor. Encore quelques minutes, et le sacrilège serait consommé.
Une voix, la voix de Cencius, retentit, rude et brève. A plusieurs reprises, il répéta une
sorte de commandement militaire. Le silence se fit tout à coup, et le baron, repoussant la porte avec violence, s'abattit sur ses deux genoux devant Grégoire VII.
Il était mortellement pâle; on lisait dans ses yeux l'épouvante de l'homme qui se voit périr, sans espoir, en pleine mer furieuse. Sa cuirasse brisée était souillée de sang; il lança à terre son épée rompue.
Le pape et l'enfant s'étaient levés. Grégoire fit un geste formidable de malédiction; Victorien se jeta entre ses bras et arrêta l'anathème prêt à tomber sur la tête de son père vaincu.
— Pardonne-moi, disait le misérable, je suis ici, prosterné, et je te demande grâce pour mon crime. J'ai profané l'autel et la crèche du seigneur Jésus; je t'ai enlevé à ton église, toi, mon évêque et mon seigneur apostolique; fais-moi miséricorde, inflige-moi la pénitence de mon péché, protège-moi contre la colère de ton peuple, contre le juste jugement de Dieu. Reçois-moi entre tes mains et donne-moi ce jour-ci pour l'expiation. Mais laisse-moi vivre pour le rachat de mon âme et apaise, je t'en supplie, la tempête que j'ai méchamment déchaînée. J'ai peur de Satan et je sens sa griffe s'enfoncer dans ma chair. Je suis perdu pour l'éternité si tu n'as pitié de moi!
Le pape demeurait immobile; ses yeux ne daignaient point s'abaisser sur Cencius ; aucune compassion n'adoucissait la tristesse sévère de son visage. Victorien comprit l'implacable résolution de Grégoire et, quand celui-ci ouvrit la bouche pour prononcer la sentence, l'enfant se serra contre le cœur du pontife et murmura la bénédiction enchantée qu'entendirent jadis les collines de la Galilée :
— Bienheureux les miséricordieux!
Le pape tressaillit; une rougeur rapide éclaira son front ; il regarda le parricide étendu à ses pieds dans la poussière et un sourire de miséricorde effleura ses lèvres.
DeiTière la porte, l'affreuse bataille corps à corps recommençait. Dans la cour, le peuple inquiet, croyant à une capitulation menteuse du baron, criait que le prisonnier fût rendu sur-lechamp.
Grégoire se rassit et dit à Cencius :
— Jésus a pardonné à ses bourreaux, et moi, le serviteur de ses serviteurs, je dois te pardonner. Que ton crime soit effacé par le sang de Notre-Seigneur. Mais tu as violenté la sainte Église romaine en ma personne et ta main a touché au tabernacle de l'Eternel. Pour cela, il faut que tu expies et que tu pleures. Tu iras à Jérusalem, seul, avec la besace et le bâton de pèlerin; tu te frapperas
la poitrine dans le jardin où Dieu a souffert l'agonie, sur le Calvaire où les Juifs l'ont crucifié. Puis tu reviendras, purifié, te courber devant moi comme un vassal fidèle. Quant à cet enfant, ton fils, il m'appartient désormais et je le garde. Appelle maintenant les chefs de mon peuple afin que je leur confie le salut de ta propre vie.
Les capitaines du Latran et du Capitole entrèrent dans la cellule. Grégoire leur remit Cencius et, tenant par la main le jeune garçon, il marcha à la tête du cortège. Quand il parut sur une terrasse du château, suivi du baron qu'entouraient les chevaliers de Rome, une acclamation immense l'accueilht. Il fit un signe, et la foule s'agenouilla. Alors, dans le profond silence, montrant Cencius au peuple :
— Cet homme, dit-il, a reçu l'absolution et a juré la pénitence. Que personne ne l'insulte ou ne le frappe quand il sortira tout à l'heure de cette rifaison: il est mon hôte et je réponds de lui devant Dieu sur l'honneur de l'Église. C'est un pauvre pèlerin qui va s'acheminer vers Jérusalem, et rien de plus. Laissez ses complices se disperser, oubliez leurs visages et leurs noms. Relevez vos morts et ne pleurez point sur eux, car ils ont reçu de Jésus-Christ la couronne des confesseurs. Et moi, mes fils, prenez-moi dans vos bras et portez-moi à
Sainte-Marie-Majeure, où Dieu m'attend toujours sur l'autel.
La multitude ouvrit ses rangs pour livrer passage à Cencius que les capitaines accompagnèrent jusqu'au Capitole. Là, il monta à cheval avec son escorte et courut à bride abattue jusqu'à la porte Saint-Sébastien. Ils le quittèrent sur la voie Appia, convaincus qu'il suivrait son chemin jusqu'à Gaëte, ou il monterait sur la première galère faisant voile vers les mers d'Orient. Mais, dès qu'il se vit seul et maître de lui-même, le traître s'arrêta, se tourna du côté de Rome, contempla quelque temps d'un regard haineux les tours lointaines du Latran et, poussant son cheval à travers la campagne, se dirigea par beaucoup de détours vers la voie Émihenne ; il y chevaucha tout le reste du jour et toute la nuit, sans prendre une minute de repos. Il allait ainsi, non plus au tombeau du Sauveur, mais vers l'empereur Henri, roi des Romains, rebelle au pape de Rome.
Cependant le peuple avait préparé le retour triomphal de Grégoire à Sainte-Marie-Majeure; ils improvisèrent une sedia gestatorïa à l'aide de quelques branches d'arbre sur lesquelles ils jetèrent leurs manteaux; il y placèrent le pape et le recouvrirent de fourrures. Comme le soleil se couchait, Grégoire reprit, au milieu des
cris de joie, le chemin parcouru dans l'agonie de la dernière nuit. Victorien, protégé contre les mouvements de la foule par quelques jeunes gens, suivait pas à pas la litière pontificale. A mesure qu'on avançait par les rues de plus en plus ténébreuses, les maisons, les églises, les châteaux, les monastères, ornés en hâte de feuillages et de tentures, s'illuminaient. Alors, dans toutes les mains brillèrent les cierges, les torches et les lampes, des cantiques populaires éclatèrent de toutes parts, et lenternent, accablé d'émotion, à demi évanoui, Grégoire, porté sur les têtes de son peuple, monta vers son église.
Quand il parut sur la place de Sainte-Marie- ]\Iajcure, le sacré collège sortit de la basilique et se prosterna en avant des portes. Il descendit péniblement de sa litière et parut chanceler. Mais il vit alors, au fond de l'abside étincelante, dans le grand cadre d'or des mosaïques byzantines, l'autel chargé de fleurs et le calice voilé; il redressa sa taille et, le front haut, légèrement appuyé sur l'épaule de Victorien, il entra d'un pas ferme dans la nef, précédé par la croix à trois branches et les cardinaux marchant deux à deux. Sur les degrés du chœur, un clerc lui présenta l'eau dans une aiguière d'argent, mais il refusa de quitter les ornements pontificaux que les brigands de Cencius avaient flétris;
sous le pallium lacéré, la chasuble souillée, il gravit les marches de l'autel, ayant toujours à sa droite cet enfant aux yeux doux et fiers que personne ne connaissait. Il s'inclina et demeura quelques instants en oraison; puis il découvrit le calice et communia.
— Et c'est ainsi, écrit naïvement un vieux témoin, qu'étant toujours à jeun depuis la veille, il acheva, la nuit venue, la messe commencée au premier chant du coq.