CHAPITRE III
Le Latran, palais des papes, se dressait, dans la solitude du Cœlius, fort au-dessus des murailles de Rome, si hautes déjà des deux côtés de la porte Saint-Jean. C'était à la fois une citadelle et un monastère, hérissé de tours crénelées et de campaniles aigus. Des galeries ouvertes sur la campagne on voyait les montagnes du Latium, de la Sabine et de l'Apennin, du sommet des tours on découvrait Rome entière et la mer. De là, jusqu'au Colisée, jusqu'à la porte Majeure et la porte Saint- Laurent, l'œil n'apercevait rien que le désert, quelques bouquets de mûriers ou de cyprès et des champs couverts de ronces où fourmillaient les couleuvres. Sur la pente de la colline tournée vers la voie Saint-Sébastien et les Thermes de Caracalla, le long des remparts, s'étendaient les jardins pontificaux, des jardins sauvages et touffus qui verdoyaient à la grâce de Dieu et du soleil. Les jardiniers les avaient abandonnés en même temps que le dernier pape de Tusculum en était sorti.
Grégoire VII et Victorien, suivis d'une foule
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immense, entrèrent au milieu de la nuit dans le Latran. Quand la porte massive se fut refermée derrière lui, l'enfant se sentit pris par la terreur; il lui sembla qu'il descendait, tout vivant, au sépulcre.
Le lendemain et les jours qui suivirent, guidé par un vieux moine auquel le pape l'avait confié, il parcourut en tous sens la lugubre maison. Il gravit à tâtons des escaliers tournants perdus dans les tours, traversa des corridors ténébreux, éclairés de loin en loin par la lueur blême de quelque gros cierge, s'égara en de vastes salles voûtées, où les pas résonnaient comme sur le pavé d'une église, et, tout autour, s'alignaient des portes de cellules surmontées parfois d'une inscription mélancolique rappelant la vanité de la vie et l'effroi du jugement de Dieu. Souvent, du fond d'un long couloir, s'avançait, lente, sans bruit, et grandissant à chaque pas, l'ombre noire d'un moine tenant une petite lampe et Victorien frissonnait comme à la vue d'un fantôme de minuit. A certaines heures, un bourdonnement lointain, monotone, frappait son oreille; c'était la psabuodie des offices canoniques qui, des oratoires et des chapelles, se répandait en plaintes douloureuses à travers le Latran, glissait de salle en salle, rampait dans les entrailles des tours et venait mourir
au seuil de la froide cellule où le fils de Cencius, par l'ordre de Grégoire, étudiait les saintes lettres.
Son maître Egidius était un ascète, endurci par la discipline de Cluny, un saint doublé d'un visionnaire, qui ne vivait que pour l'autre monde et, tout du long de son pèlerinage vers le paradis, ne songeait qu'à l'enfer. Chaque jour, le jeune garçon écoutait la parole sévère de cet homme dont le visage ravagé par la pénitence et le regard troublé par l'angoisse de la vie future lui inspiraient une crainte superstitieuse. Chaque jour, il entendait les histoires désolantes de l'Ancien Testament, Adam et Eve chassés de l'Éden par l'épée flamboyante de l'archange, la race des hommes noyée dans le grand déluge, Sodome ensevelie sous un lac de bitume, Pharaon et son armée emportés comme une épave par les vagues de la Mer Rouge, et l'éternelle colère de Dieu assouvissant sa justice par le massacre des rois, des enfants et des prophètes. Puis Egidius, baissant la voix, après avoir observé avec méfiance les recoins de sa chambre, contait à Victorien les formidables aventures que Satan avait fait courir à ses frères, aux prêtres qu'il avait connus et à lui-même. Celui-ci, errant dans la forêt, loin de son couvent, avait rencontré une jeune fille aux cheveux fauves comme de
l'or, au sourire mortel; il l'avait suivie et, au matin, on l'avait retrouvé sur les degrés de l'église, la tête brisée, le col tordu, le cœur ouvert par un coup de poignard. Celui-là, qui s'était endormi avant d'avoir achevé la lecture de son bréviaire, ne s'était jamais réveillé; on l'avait enterré dans le cloître et, la nuit d'après, un frère, se rendant à la chapelle pour sonner l'office, avait vu sortir de la tombe une forme monstrueuse qui fuyait, emportant entre ses bras le corps du défunt dans son linceul blanc; le lendemain, l'abbé dut exorciser la tombe violée par Satan et vide. Egidius avait eu pour ami un prêtre de Rome qui osa célébrer la sainte messe en état de péché mortel; un enfant de chœur, que personne, parmi les fidèles, n'avait jamais vu avant ce jour, était au pied de l'autel; il se tenait debout, d'un air insolent, ne fit jamais le signe de la croix et ne s'agenouilla ni à Introït, ni à la consécration; au moment de la communion, il bondit sur le prêtre et l'étrangla; puis il disparut, tandis que l'église tremblait comme si le tonnerre fût tombé sur le clocher.
A chacun des péchés capitaux, à la luxure, à l'orgueil, à la gourmandise, se rattachait toute une chronique démoniaque, les rêves enfantins et les légendes atroces qui se lisent encore aux Opuscules de saint Pierre Damien, des morts
subites pour un morceau de gibier mangé en un jour d'abstinence, des moines jetés dans un lac de soufre liquide et déchirés par les dragons et les serpents, des possédés qui se ruent sur les chrétiens qu'ils prennent pour des chiens noirs et déchirent furieusement, et toujours l'apparition des noirs Ethiopiens à la mine hideuse, vicaires et toumienteurs de Satan, dont la plus grande joie est de plonger leurs fourches dans le ventre des pauvres bénédictins oublieux, pour une seule minute, de la règle de l'ordre.
Egidius était très sûr, d'ailleurs, que le démon rôdait sans cesse autour du Latran, vêtu soit en pèlerin, soit en novice ou en page. Comme il s'était trouvé lui-même dans le cortège de Grégoire VII, la nuit de Noël, sur le chemin de Sainte-Marie-Majeure, il avait bien remarqué, des deux côtés de la litière du pape, à une petite distance, des ombres inquiétantes, noyées dans la brume; l'une d'elles avait tenté de souffler la lanterne qu'il portait et l'haleine de ce diable était brûlante comme un four de forge. Alors le vieux cénobite, épouvanté par son propre récit, se taisait tout à coup et, la face livide, regardait fixement, sans aucune pitié, l'enfant assis à ses côtés, et le maître et l'élève, osant à peine respirer, écoutaient silencieusement le bruit de la pluie fouettant les vitres de la cellule et le vent d'hiver
pleurant dans les profondeurs sonores du Latran.
— Dieu n'est donc pas plus fort que le démon ? dit un soir Victorien, avec une parfaite candeur.
La question répondait, sans doute, à quelque touiTiient secret de la conscience du moine. Il rougit légèrement, mais ne parut point scandalisé par les paroles de son disciple. Et, tout bas, en un chuchotement mystérieux, il expliqua à Victorien la grande guerre de Satan contre Dieu, le duel séculaire dont saint Jean et saint Augustin avaient aperçu les commencements et pressenti les péripéties. Il déroula l'un après l'autre les tableaux de l'Apocalypse, toutes les visions maladives qui étendirent une ombre si triste sur le berceau du christianisme. Il parla du cheval de la Mort, couleur de brouillard, et du puits de l'abîme, au fond duquel Satan fut enchaîné, avec la conviction d'un témoin qui se serait penché sur le cachot de l'archange maudit. Mais Egidius ne doutait point que la chaîne du captif ne se fût brisée tout à coup, il y avait de cela cinquante ans environ, au temps des papes de Tusculum; l'Antéchrist était maintenant libre et se préparait à l'assaut suprême contre l'Église de Jésus-Christ. C'était lui qui avait assis sur la chaire de saint Pierre deux ou trois papes magi-
cicns, lui qui avait livré Léon IX aux Normands, lui encore qui avait poussé une troupe de brigands contre le pape Grégoire au moment où celui-ci portait Dieu entre ses mains. . , .
Victorien, à ces mots, devint pâle comme s'il allait mourir. La doctrine funèbre de son maître le frappait au cœur. Mais le moine ne comprit rien à la douleur inouïe du jeune garçon. Il poursuivit, en haussant le ton, d'une voix presque menaçante :
— Mon fils, vous êtes engagé vous-même dans la mêlée de ce champ de bataille. Vous avez deux âmes à sauver, la vôtre et celle de votre père. C'est une œuvre ardue, dont la pensée fait frémir et qu'une seule défaillance peut perdre. Moi qui suis très vieux et qui, depuis mon enfance, ne vivant que pour l'heure de ma mort, dans le désert du cloître, détaché de toute tendresse humaine, ai prié, jeûné et pleuré sans relâche, je désespère de mon salut; chaque nuit, la terreur des vengeances divines me réveille et me coûte de longues heures d'agonie. En vain je crucifie ma chair, je frappe ma poitrine, je déchire mes épaules Sous la griffe de la discipline; en vain je couche sur la pierre froide de ma cellule, je presse contre mon cœur les reliques des saints, aucun sacrifice, aucune austérité ne
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me rassure et quand, longtemps avant l'aurore, je cours à l'autel, haletant d'épouvante, pour en baiser les marches, je vois de mes yeux, à la lueur mourante de la lampe du sanctuaire, les figures des anges de ténèbres qui vont et viennent et me regardent et murmurent tout près de mon oreille : « Tu es damné, moine, damné! damné! » Demeurez chaste, Victorien, que jamais l'hérésie ne souille votre conscience, soyez jusqu'à votre dernier jour le fidèle client de l'Église et le champion du saint-siège de Rome. Eh bien! vous n'aurez rien fait, rien mérité, rien racheté si, expirant sur un lit de cendres, l'huile sainte au front, lorsque le prêtre vous aura quitté, Satan, qui vous guettait, se dresse à votre chevet et vous soufïïe une pensée fugitive de doute ou de révolte, une image impure rapide comme l'éclair. Et alors, malheureux, votre destin éternel sera consommé, la dernière minute de votre vieillesse répondra à toute votre enfance passée dans une maison de meurtre et de sacrilège, et, par vous, s'accomplira une fois de plus le grand dogme de l'Écriture, Dieu punissant le fils et les petits-fils pour le péché du père ou de l'aïeul.
Egidius n'entendit point les sanglots et la prière de l'enfant. L'heure de son offtce nocturne étant arrivée, il le congédia d'un geste
dur. Victorien se traîna jusqu'à sa petite chambre et tomba évanoui sur son lit.
Le lendemain, il prit une grande résolution. Il irait jusqu'au pape, embrasserait les genoux de Grégoire, le conjurerait de mettre un terme à ce supplice. On l'enrôlerait dans la milice du Latran, on l'emploierait aux plus humbles travaux; il se consacrerait aux pauvres ou aux prisonniers, même aux lépreux ou aux pestiférés ; il accepterait toutes les servitudes plutôt qu'une initiation plus longue à l'effroyable religion d'Egidius.
Il n'avait plus revu Grégoire VII depuis le drame du soir de Noël et il ignorait le chemin des appartements pontificaux. Il fut surpris de la vie et de la rumeur de la nécropole papale. Cardinaux, évêques, abbés, seigneurs laïques, pages et gens d'armes se croisaient en tous sens dans les corridors, les escaliers et les cours du palais, avec des figures graves ou anxieuses, une démarche affairée, des éclats de voix fanatiques, et çà et là, en quelque coin plus solitaire, de mystérieux conciliabules. Un instant Victorien imagina que le pape était mort, puis, à quelques paroles qu'il saisit au vol, il crut qu'on l'avait déposé. On parlait de l'empereur Henri, de concile schismatique, de guerre religieuse et d'anathèmes, et l'enfant malade qui cherchait la paix, n'osant interroger
personne et troublé par l'agitation du Latran, se mit à gravir les degrés d'une tour au haut de laquelle il espérait trouver le silence, l'air libre et le ciel.
Quelqu'un l'avait devancé sur la plate-forme de la tour, un clerc à la vue duquel il fut tenté de reculer. Mais l'aspect et l'attitude du personnage étaient si étranges que Victorien s'arrêta par curiosité. Le clerc, accoudé au parapet, lui tournait le dos et ne l'avait point entendu marcher. C'était un évêque, mais coiffé d'un bonnet de velours si fané, la fourrure du chaperon si ravagée, la robe d'un violet si souffreteux, que le jeune garçon se sentit ému de compassion joyeuse. Le bonhomme regardait en l'air quelque chose avec une attention extrême. Victorien s'orienta vers l'objet contemplé et aperçut, filant dans le bleu laiteux du ciel, une volée de canards sauvages partis des Marais Pontins ou des étangs d'Ostie. Ils allaient, le cou tendu, suivant leur capitaine, tantôt en ligne droite comme une flèche, tantôt en longues spirales et, parfois, jetaient une clameur glapissante; tout à coup, au-dessus de Saint-Paul, ils piquèrent vers la terre et s'enfoncèrent, avec une rapidité prodigieuse, dans les roseaux du Tibre. Alors l'évêque, ne voyant plus rien, se retourna et parut charmé par la présence d'un inconnu
timide et suuriaiil, dont le costume était aussi délabré que le sien propre. Il lança un dernier coup d'œil vers la région où les canards s'étaient engouffrés, puis donna sa bénédiction à Victorien. La glace étant rompue, celui-ci s'approcha de l'évêque et le salua très gravement. Quand il se fut nommé, le prélat poussa un cri de joie, embrassa l'enfant et se mit à lui conter son histoire.
— Nous sommes, vous et moi, mon fils, les deux êtres les plus singuliers dans cette hôtellerie apostolique. Un seul homme, ici, est capable de nous aimer, le pape Grégoire. Et encore le pape me soupçonne-t-il de donner un peu dans l'hérésie. C'est pourquoi je me tiens volontiers, comme ce matin, au haut des tours: je vois d'ici les œuvres de Dieu, qui sont belles, et n'aperçois plus les moines qui me trahissent et dont les têtes me font peur.
Il s'appelait Joachim. Il était bien évêque, mais n'avait plus d'évêché. Il avait gouverné pendant deux ans le diocèse d'Assise, sa patrie. Quand il eut donné aux orphelins, aux serfs vagabonds, aux pèlerins malades, son dernier écu, les seigneurs de la région lui cherchèrent querelle; on l'accusa d'exciter les misérables à la rébellion et les bourgeois à la liberté. On l'avait alors assiégé dans son palais, où il était resté seul, avec trois chanoines.
pour se défendre, faute de pouvoir entretenir une garnison épiscopale. On le menaça, à son de trompe, s'il ne se rendait, de l'enfermer dans un couvent, la tête rasée, pour le reste de ses jours; il avait sur-le-champ ouvert lui-même la porte de sa tour, et était sorti, un bâton blanc à la main; il avait traversé les rangs de la chevalerie ombrienne, et avait marché dans la poussière du chemin, jusqu'à Rome. Un soir, il s'était jeté aux genoux de Grégoire VII qui, après l'avoir sérieusement averti de veiller à l'avenir sur les écarts de sa théologie, l'avait serré entre ses bras. Depuis ce jour, il était l'hôte du pape et le famiher du Latran. Il se regardait lui-même comme une sorte de revenant de l'Église primitive, l'Église maternelle et pauvre de saint Grégoire le Grand. On le laissait rêver tout seul au temps où les prêtres étaient d'or et les calices de bois; le pape le consultait souvent pour ses œuvres de charité, mais il lui était défendu de manifester, même tout bas, l'opinion qu'il prêchait volontiers jadis aux petites gens d'Assise, à savoir que Jésus n'était ni comte, ni baron, qu'il ne possédait ni fiefs, ni bourgs, ni châteaux forts, ni vassaux, et qu'il n'avait même pas une pierre pour reposer sa tête.
Ce fut le tour de Victorien de raconter ses misères. Au seul nom d'Egidius, Joachim
fronça le sourcil et leva les mains vers le ciel. Mais quand le jeune homme parla de la croyance du moine sur la fatalité de la damnation, l'évêque s'écria d'une voix retentissante:
« Cet homme a menti. C'est un fou ou un athéistc. Il en est toujours au Dieu méchant des Juifs et n'a jamais lu l'Évangile. Seigneur Jésus! vous seriez donc mort en vain sur la croix et le sang que vous avez versé goutte à goutte, comme un baptême, sur la tête des fils d'Adam, aurait perdu sa vertu! La rédemption n'aurait été qu'une moquerie et c'est à Satan que nous devrions bâtir des basiliques. Écoutez, mon enfant, cette histoire que j'ai recueillie moi-même de la bouche de Pierre Damien, moine très saint, aux derniers jours de sa vie, lorsque, retiré dans son ermitage de Ponte-Avellana, non loin d'Assise, il méditait sur les mystères de Dieu, Il l'avait lui-même reçue de Rainaldus, évêque de Cumes. Un prêtre de Rome eut une nuit la vision la plus touchante. Il vit l'âme d'un ami, mort depuis quelques jours, qui lui dit: «Lève-toi et suismoi. » Ils allèrent tous deux jusqu'à la basihque de Sainte-Cécile. Dans le vestibule de l'égHse, autour de plusieurs trônes vides, se tenaient sainte Cécile, sainte Agnès, sainte Agathe et une foule de vierges martyres. Bientôt parut la vierge Marie, entourée de saint
Pierre, de saint Paul et de David et suivie de beaucoup de saints martyrs. La Vierge, les apôtres et le roi prophète s'assirent sur les trônes. Tout à coup, une pauvre femme, misérablement vêtue, courut se jeter aux genoux de Marie. « Ayez pitié, disait-elle, du patrice Jean qui vient de mourir. » Trois fois, elle répéta ces paroles, et, comme la Vierge ne répondait point, elle ajouta: «Vous me connaissez bien, reine du ciel, je suis cette femme qui mendiait sous le portique de votre basilique Majeure. J'étais couchée, nue et tremblante, sur les pierres du pavé, Jean passa et voyant ma détresse, il jeta son manteau sur mon corps. » Alors la mère de Dieu dit: « L'homme pour qui tu pries avait l'âme chargée de péchés et de crimes; mais, pour sa grande charité, qu'il soit sauvé. » Et elle ordonna au patrice d'apparaître; et une troupe de démons traîna jusqu'au trône de Marie Jean, le damné Jean, enchaîné dans des liens de feu. Marie fit un signe, les chaînes tombèrent, et Jean, revêtu d'un corps glorieux, prit place dans le cortège des bienheureux.
« Ceci, mon enfant, poursuivit Joachim, c'est la vérité, la consolation et l'espérance. Un acte de pitié, une larme de pénitence, un élan d'amour, suffisent pour purifier une âme. Voilà notre religion à nous, chrétiens de l'Om-
bric, qui voyons marcher parfois, sur les grèves du lac de Pérouse, l'ombre lumineuse de Jésus, telle qu'autrefois les apôtres l'aperçurent au bord de la mer de Galilée. Si jamais une voix s'élève pour prêcher cette foi des premiers jours, c'est de mon humble pays qu'elle partira. Elle résonnera plus haut que les clameurs des moines, plus haut que la parole pontificale du Latran, et le monde, en l'écoutant, tressaillira, croyant à une rédemption nouvelle. Mais, à cette heure, ce qui nous importe, c'est de vous enlever à Egidius. Suivez-moi. »
Et, prenant le jeune homme par la main, il descendit en hâte l'escalier tortueux de la tour. Chemin faisant, il apprit à Victorien les graves événements des derniers jours. La lutte pour l'autorité suprême sur la chrétienté, engagée depuis si longtemps entre le pape et l'empereur, était arrivée brusquement aux dernières violences. L'empereur Henri, présidant à Worms le concile de l'église allemande, venait de déposer Grégoire VII comme faux pape, faux moine, pape hérétique, démoniaque et impur. Les évêques allemands s'étaient engagés, chacun par écrit, à considérer Grégoire comme antipape et à lui refuser l'obédience canonique. L'église lombarde, décimée par l'excommunication du saint-père, réunie en concile à Pavie, s'était séparée à son tour de la communion de
Grégoire. La tunique sans couture se déchirait pour la seconde fois. L'église universelle chancelait, telle qu'un arbre dont la hache aurait coupé l'une après l'autre les racines les plus puissantes. En ce moment, Grégoire tenait dans l'église Saint-Sauveur, au Latran, un concile romain avec ses cardinaux et les évêques d'une moitié de l'Italie. L'envoyé de l'empereur, un simple clerc de l'église de Parme, portant l'acte de la déchéance d'Hildebrand, devait comparaître ce jour même devant les pères du Latran.
— Tant d'angoisse, et une guerre si cruelle, murmurait l'évêque d'Assise, parce qu'ils ont oublié une ligne de l'Évangile : « Mon royaume n'est pas de ce monde! »
Mais il espérait, avec sa simplicité apostolique, que Grégoire VII, dans le tumulte de cette heure formidable, prendrait le loisir de pourvoir à cette très petite chose: l'âme d'un enfant à ranimer et à réjouir.
Ils pénétrèrent dans l'église à une minute solennelle. Le messager impérial, debout en face du pape couvert de la chape cramoisie et entouré du sacré collège, prononçait la sentence édictée par Henri IV:
« Le roi, mon seigneur, ordonne que tu quittes à l'instant l'Église romaine et le siège du bienheureux Pierre. »
Puis, se tournant vers le clergé de Rome, il ajoutait :
— Et vous, mes frères, vous êtes avertis de venir à la Pentecôte en la présence du roi, pour recevoir un pape, puisqu'il est reconnu que celui-ci n'est pas pape, mais un loup dévorant.
Grégoire demeura impassible. Mais les pères se levèrent brusquement en proférant des menaces. L'évêque de Porto cria: «Qu'on saisisse cet impie ! » Le clerc de Parme, épouvanté, se réfugia au pied du trône. La milice du préfet, épées nues, envahit alors le sanctuaire et s'empara du sacrilège. Grégoire ordonna qu'on le conduisît aux prisons de Rome pour qu'il y fît sa pénitence.
Longtemps arrêtés par la foule houleuse des moines qui encombraient les nefs, Joachim et son protégé parvinrent enfin à se frayer un chemin derrière les bancs du concile et à se glisser tout près de Grégoire. Celui-ci s'était levé à son tour et dans l'église tout d'un coup silencieuse, il prononçait d'une voix frémissante l'anathème contre l'empereur. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, il dépouillait Henri de la dignité impériale, lui interdisait le gouvernement du royaume teutonique et la primauté féodale de l'Italie. Il déliait tous les chrétiens du serment de fidélité envers le roi
parricide, le déclarait rebelle, hérétique et excommunié.
A ce moment, une voix dit à son oreille:
— C'est une grande œuvre d'abattre un empereur et d'ébranler la chrétienté ; c'est une œuvre meilleure de raffermir une conscience. Ayez pitié de votre Victorien que son maître Egidius prend à Dieu pour le jeter à Satan.
Grégoire se retourna à demi. Il regarda longuement les deux suppliants, le jeune garçon éperdu, la face douloureuse, l'évêque irrité et serrant l'enfant entre les plis de son manteau. Il se souvint alors de la nuit tragique dans laquelle il avait tenu ainsi Victorien, la tête appuyée sur son cœur. Il comprit le drame que Joachim venait lui dénoncer, l'acte de miséricorde qu'il allait réclamer de sa justice. Un rayon de mansuétude éclaira son front.
— C'est bien, dit-il. Prenez-le, mon ami, et que Dieu me pardonne. D'ailleurs, Egidius a quitté ce matin Rome pour longtemps. Je l'envoie aux évêques de Saxe qui m'aideront à reconquérir l'Allemagne à Jésus-Christ. Moi, je suis plongé, Joachim, dans la fosse aux lions. Vous êtes plus heureux, vous que berce toujours le rêve de l'église antique, mon rêve de jeune moine, que la réalité a dissipé. Je vous donne Victorien; prodiguez à ce petit le lait et le miel de votre charité.
Joachim s'inclina sous la main du pontife. Puis il poussa doucement son ])upille, parmi bien des détours, vers la porte de l'église.
A ce moment, le cardinal-archidiacre, debout au pupitre de l'Évangile, lisait d'une voix éclatante le Dictatus -papœ, la charte théocratique de Grégoire VII. Des lambeaux de ce manifeste, la plus superbe usurpation qu'un homme ait jamais faite des droits de Dieu sur l'humanité, couraient à travers l'église, pardessus la rumeur de la foule et le vieil évêque s'arrêtait alors, relevait la tête d'un air chagrin, puis reprenait sa marche en heurtant du coude les moines immobiles écoutant, comme ravis en extase, la parole pontificale:
« Il y a dans le monde un nom unique, lisait le cardinal, celui du pape.
« Au pape seul tous les princes de la terre doivent baiser les pieds.
« Il a le droit de déposer les empereurs.
« La sentence du pape ne peut être cassée par personne, et seul il peut casser la sentence de tous.
« Il ne peut être jugé par personne.
« Par son ordre et sa permission, il est licite aux sujets d'accuser les princes.
« Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité. »
Quand les deux amis eurent franchi le seuil
du Latran, Joachim respira comme s'il sortait d'une fournaise.
En face de la basilique de Saint-Jean, le long des murs dorés par les siècles, jusqu'à la petite église de Sainte-Croix de Jérusalem, le désert de Rome souriait alors d'une façon charmante. On était aux derniers jours de février. Déjà l'herbe se réveillait et les mûriers balançaient à la cime de leurs plus hautes branches de fins bourgeons d'un vert tendre. La lumière blanche d'un soleil de printemps ruisselait sur toutes choses. Les grands pins parasols épars aux alentours de la porte Saint-Jean, caressés par un vent tiède, se mouvaient avec de doux murmures. La mosaïque du pape Léon III, enchâssée dans la muraille de la Scala Santa, toute pétillante d'étincelles, semblait rajeunie. Une foule de passereaux sautillaient et piaulaient dans les arbres et sur les ruines. De blancs flocons de vapeurs nageaient dans l'azur et le rayonnement argenté du ciel parait d'une grâce exquise le visage farouche de la vieille Rome.
L'évêque et son pupille suivirent nonchalamment l'un des nombreux sentiers allant vers Sainte-Marie-Majeure. Les lézards d'un vert d'émeraude s'ébattaient follement sur les débris de temples ou d'aqueducs réchauffés par le soleil. Un troupeau de chèvres, indocile à
8o AUTOUR D'UNE TIARE
l'appel d'uii petit j)âtre à demi nu, aux yeux luisants, bondissait à travers les buissons d'épines; des écoliers s'égrenaient avec des cris aigus, dans la campagne du Cœlius, tandis que le magister, voyant venir un ])rélat, s'arrêtait doctement près d'une inscription latine toute bourrée de mousse, à laquelle il ne comprenait rien. Enfin, des hauteurs de l'Esquilin, une bande sonore de jeunes clercs, le bonnet orné de branches de lauriers ou de chênes-verts, descendait vers les deux promeneurs, en psalmodiant l'hymne grec de l'Hirondelle, la chanson traditionclle du printemps.
«Va-t'en, va-t'en, février, mars te chasse; sauve-toi, sauve-toi, février, salut à toi, mars!
« Hirondelle, reine hirondelle, hirondelle que j'ai déjà vue aux printemps d'autrefois, salut à toi!
« Salut, paysans, travaillez bien la terre!
« Le monde va ressusciter, tout brillant et tout joyeux.
« Comme les petits des Juifs saluaient le Christ, chantons hosannah! à Jésus, fils de David, qui vient à nous!
« Et voici le printemps, qui s'avance tout fleuri du côté de l'Orient, et voici le Sauveur, qui est pour le monde entier la lumière et la résurrection. »
« Amen 1 Amen ! Amen ! «
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Et, quand ils passèrent près de Joachim, ils improvisèrent en latin très libre une dernière strophe :
« Salut encore à toi, évêque d'Assise, évêque qui n'a plus d'église, et qui s'est réfugié, comme l'hirondelle en un jour d'orage, sur le toit de l'Église universelle! Amen! Amen!»
En ce moment, Victorien et son vieux maître se sentaient parfaitement heureux.
Et, comme l'évêque faisait mine de rebrousser chemin et de retourner vers le noir palais, le jeune garçon lui prit le bras en disant:
— Plus loin encore, toujours plus loin, tant que le ciel sera plein de lumière, tant que la terre sera pleine de chants!
Ils gravirent sans se presser les pentes de l'Esquilin. Joachim eut soin de se détourner de la voie de Sainte-Marie-Majeure et de diriger la promenade vers la porte Saint- Laurent. A mesure qu'il s'approchaient de celle-ci, il leur parut que toutes sortes de gens s'empressaient de s'y rendre. Les enfants des Monti menaient grand bruit et couraient comme dans l'attente d'un spectacle singulier. Des ruines de Minerva Medica sortaient des groupes de paysans, de vagabonds, de mendiants. Au delà des murs, le campanile de Saint-Laurent sonnait à toute volée. Du côté du Latran, des moines se hâtaient et bientôt on
vit s'avancer la chevalerie du Capitole, précédant le cardinal évêque d'Albano, assis sur sa mule et entouré d'un état-major de prélats.
— Messirc chanoine, cria Joachim à un gros clerc qui, tout essoufflé, suivait à pied le cortège, de quel saint est-ce aujourd'hui fête à Saint-Laurent, ou quel miracle insigne le vénérable gril vient-il donc d'accomplir?
— Ni saint, ni miracle, messire évêque, mon bon ami, répondit le chanoine, mais nous courons pour recevoir à la porte du bienheureux martyr la petite-nièce de notre saint-père le pape, M™° Pia, que la comtesse de Toscane a élevée jusqu'à ce jour et que notre saint-père rappelle à lui. La nouvelle de son arrivée à Rome est tombée dans le concile comme du ciel. C'est grand dommage que je n'aie point ma mule, car cette montée au grand soleil est fort pénible. Que d'émotions et de fatigues en un seul jour, messire évêque, mais quel beau jour pour la sainte Église!
Et, tandis que le chanoine reprenait sa course haletante, Joachim disait, tout en marchant, à son compagnon:
— Jadis Hildebrand, très jeune moine, est entré dans Rome tête nue et pieds nus. C'était le fils d'un pauvre chevrier de Soana, une méchante bourgade perdue dans les marais de Toscane. Je suis bien curieux de voir en quel
équipage cette petite fille va pénétrer dans la métropole de son grand-oncle, notre seigneur. Un mouvement de la foule brusquement ouverte, un profond silence, des bonnets levés, des tonsures inclinées; puis une claire sonnerie de trompettes sous la voûte, une chevauchée alerte d'armures poudreuses, pages, écuyers, seigneurs, des clercs et des moines à cheval, figures altières chaperonnées de noir; une file de chaises à porteurs chargées de nonnes et de béguines dont les voiles cachaient mal les mines fatiguées et maussades; une litière où trônait une abbesse somnolente, au teint fleuri, doucement cahotée par ses quatre porteurs en un demi-rêve de béatitude monacale, enfin, un peu en arrière de tout ce monde, seule, et suivie d'une petite troupe de chevalerie, portée sur une mule blanche drapée en soie pourpre et maintenue à la bride par un écuyer à pied M™° Pia, petite-nièce et filleule de Grégoire VII.
— C'est une reine, murmura Victorien.
— Une toute petite reine, répondit Joachim, et qui sera comtesse quelque jour, s'il plaît à Dieu; mais bien gentille et plaisante à regarder, une fleur d'avril que le pape veut attacher aux tristes murailles de notre Latran.
La mule blanche s'arrêta en face de la mule noire du cardinal d'Albano. Les deux cortèges formèrent aussitôt un vaste cercle autour
duquel se jiressait, toute bourdonnante, la foule bariolée des bonnes gens. Victorien attira l'évêquc, que tant de beau monde effarouchait un peu, jusqu'au premier rang, à quelques pas de Pia. Et il contemplait la fillette, si joliment assise en son trône de pourpre, très haute et comme baignée d'une lumière d'or pâle, dans le déclin vermeil de ce soleil si doux qui descendait déjà derrière le Janicule. L'antique porte de Saint-Laurent, flanquée de ses deux tours crénelées et ombragées de grêles cyprès, les grands remparts de Rome, avec leur parure de lierres et au delà, très loin, les montagnes d'azur, dressées sous le ciel limpide, achevaient un tableau d'une grâce candide, pareil aux scènes mystiques de chevalerie ou de croisade, coloriées sur le véHn des vieux missels.
C'était, en vérité, une exquise petite princesse de conte de fée, cette enfant de onze ans, toute frêle et toute blanche, que la sainte Église accueillait d'une façon si pompeuse au seuil de la ville apostohque. Elle avait les traits délicats et précis à la fois de la race d'Étrurie, berceau de sa famille, le col long et souple, le profil fin, légèrement aigu, d'admirables yeux noirs, d'un ovale allongé, sous une arcade peu profonde, et, ondoyant à flots sur les épaules et la poitrine, une riche chevelure blonde. De longs cils ombrageaient le regard
d'une ombre légère de rêverie, et, sur les lèvres caressantes et faciles au sourire, se jouait une gaîté malicieuse. Le teint, d'une pureté de lis, était animé par l'air vif du voyage. Pia portait, par-dessus sa robe flottante de laine blanche, une courte dalmatique d'hermine, aux manches larges, nouée à la taille par une torsade d'or. Un reliquaire d'or, de ciselure florentine, en forme de médaillon, pendait de son cou jusqu'à la ceinture. Le béret de velours noir, dérangé par les secousses de la mule, s'inclinait tout d'un côté de la tête, prêt à tomber. L'enfant tenait en sa main droite un gros bouquet de cette herbe odorante de Toscane, dont l'arôme se marie si bien au parfum des fleurs de Florence.
Comme elle promenait les yeux, avec une vivacité inquiète d'oiseau, vers le paysage lointain de Rome, vers Sainte-Marie-Majeure ou Saint-Jean-de-Latran, que le soleil couchant couronnait d'une auréole rosée, une voix grave, la voix du révérendissime cardinal, fixa son attention. Elle regarda l'ambassadeur de son grand-oncle qui lui parut très magnifique dans sa simarre de soie rouge, coiffé d'une barrette cramoisie, puis, la mule du noble personnage, empanachée de plumes rouges agitées par la brise du soir. Le cardinal entamait une harangue, non point en langue vulgaire, trop
barbare encore et trop pauvre pour saluer la nièce d'un pape, mais en latin massif et dur, le latin des décrétales et des encycliques. Pia n'entendait rien à la harangue, mais s'intéressait de toute sa naïveté d'âme aux gestes amples de l'orateur, à la mélopée pompeuse de sa déclamation, au chant religieux des paroles latines. Elle se crut un instant comme à l'église et fit gentiment le signe de la croix. Toute l'assistance, très recueillie, la bouche béante, semblait émerveillée, bien qu'elle ne vît pas plus clair que Pia dans l'éloquence du cardinal. Tout à coup la jeune fille remarqua une chose digne d'intérêt: la mule du prélat balançait de haut en bas sa tête empanachée de rouge, lentement, d'un air d'approbation courtoise. Pia imagina que seule, dans toute l'assemblée, l'ecclésiastique monture comprenait le latin du légat, et partit, sans aucune confusion, d'un frais éclat de rire. Le cardinal s'arrêta court, les nonnes frémirent, la dame abbesse fit un geste d'effroi, le front des moines se rembrunit, et l'un d'eux dit à demivoix:
— Fille d'Eve, tête de colombe, langue de vipère !
Mais Pia riait toujours.
Le cardinal, désespérant de renouer le fil d'une période où l'étoile du Matin et la tour de
David jouaient un rôle assez compliqué, fit tourner du côté de Rome la malencontreuse mule et donna le signal du départ; les deux cortèges, gens d'église et gens d'armes, se confondirent en un seul, les trompettes sonnèrent allègrement, l'écuyer reprit la bride de la mule blanche, et Pia passa devant Victorien et l'évêque d'Assise.
Elle salua l'évêque comme pour lui demander pardon de la faute commise par elle à l'égard du cardinal, puis, souriante encore, elle abaissa ses grands yeux noirs voilés de longs cils sur Victorien.
La dame abbesse, fort agitée, venait de crier halte et toute la troupe s'était arrêtée. La vénérable dame tendait sa bonne figure rose de béate hors de la chaise à porteurs et criait :
— Pia, ma fille, n'oubliez point de réciter la patenôtre des pèlerins à leur entrée dans Rome, où est le tombeau des apôtres Pierre et Paul. De plus, trois Ave et un Conftteor pour le manquement déplorable de tout à l'heure.
— Moi je l'en absous, murmurait Joachim; le latin de sa seigneurie était trop mauvais. C'étaient des gâteaux et des fleurs, et non point une homélie qu'il fallait porter en bienvenue à cette enfant.
Pia avait à peine entendu le cri éperdu de sa gouvernante. Elle regardait toujours Victorien, et celui-ci, à son tour, lui souriait. Au moment où la cavalcade reprit sa marche en avant, au son des trompettes et au bruissement lointain de toutes les cloches de Rome, d'un geste amical et mutin, elle jeta au jeune garçon son bouquet embaumé d'herbes florentines.
Et le cortège descendit, enveloppé par le dernier rayon du soleil, la rampe de l'Esquilin.
Victorien demeurait immobile, ému presque jusqu'aux larmes, suivant des yeux la chevelure blonde flottant sur la dalmatique d'hermine, la blanche créature, droite et pure comme le lis, qui venait de traverser l'ombre mélancolique de son adolescence. Quand la chevauchée remonta la côte du Cœlius, la mule blanche parut plus haute encore dans le poudroiement doré du couchant. Puis, tout pâlit et s'effaça peu à peu, les nonnes et les écuyers, le cardinal rouge et les moines noirs, les armures d'acier, les panaches multicolores, l'étendard de Toscane, marqué du lion de Florence, la bannière du saint-siège portant les clés du paradis; mais Victorien voyait toujours, montant vers la maison de Grégoire VIT, une vision blanche. L'évêque d'Assise lui toucha doucement l'épaule.
— Voici le froid du soir, mon fils, il vaut mieux marcher que de prendre la fièvre. On allons-nous, à cette heure ?
— Au Latran, répondit le jeune homme.
Ils rentrèrent en pleine nuit au palais pontifical. Déjà les cours, les vastes salles et les corridors, si bruyants ce matin-là, avaient repris leur aspect funèbre. Çà et là, les gros cierges de cire jaune, maintenus aux murailles par des bras de fer, tachaient les ténèbres d'une lueur louche. De loin en loin, un moine, portant sa petite lampe, le capuchon rabattu sur les yeux, se glissait sans bruit dans sa cellule. Joachim offrit à son disciple un souper auquel celui-ci fit joyeusement honneur. Un moinillon, attiré par l'odeur du festin, leur apprit que le pape, fatigué par les travaux du jour, avait remis au lendemain sa rencontre avec Pia et que la dame abbesse, à peine installée dans le pavillon réservé à sa compagnie féminine, avait demandé un confesseur tout à fait austère, au tribunal de qui la fillette dut s'agenouiller surle-champ.
— Il y a des chrétiens si farouches, dit Joachim, qu'ils enverraient à confesse même les petits oiseaux.
Victorien revint à sa pauvre cellule, respirant toujours le bouquet de Pia, dont le parfmn le grisait d'une sorte d'allégresse. Et il s'endor-
mit en murmurant la chanson grecque des écoliers et des clercs:
« Hirondelle, reine hirondelle, hirondelle des printemps passés, salut à toi!
« Le printemps fleuri s'avance du côté de l'Orient et voici le Sauveur, qui est pour le monde entier la lumière et la résurrection. Amc7i ! Amen ! »