‹ Autour d'une tiareChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Victorien, levé avant le jour, s'informa du moment et du lieu où le pape devait accueillir Pia. C'était dans l'église même de Saint- Sauveur, un quart d'heure avant la séance du concile. Ce jour-là, Joachim se décida à prendre rang, pour la première fois, parmi les pères, et fit asseoir à ses pieds son pupille, en qualité de caudataire, nouveauté qui parut audacieuse à quelques évêques rigides en matière de cérémonial.

— Ce jeune homme n'est point un clerc, lui dit, d'un ton rogue, l'évêque d'Orvieto, Juvénal, un pasteur terrible, qui venait de chasser de son diocèse tous les misérables suspects d'hérésie manichéenne, y compris les femmes et les enfants à la mamelle.

L'évêque d'Assise allait répondre vivement à son confrère, quand un bourdonnement courut sur toute l'assemblée. Par la porte des nefs entrait la nièce du saint-père, suivie de sa petite cour monastique et, par la sacristie, le pape s'avançait, accompagné du sacré collège. .

Grégoire monta sur lo trône, devant l'autel ; en face de lui, à quelques pas de distance, Pia s'était arrêtée.

Le pape tendit vers l'enfant sa main droite où brillait l'anneau du pêcheur: Pia s'agenouilla, baisa dévotement l'améthyste sacrée, puis descendant à reculons les marches de l'autel, s'assit sur un petit escabeau. Elle était vêtue de noir, telle qu'une nonne, mais aucun voile ne cachait les boucles blondes de sa chevelure, et le petit reliquaire d'or, présent de la grande comtesse de Toscane, pendait toujours à son cou.

Les cardinaux s'assirent en demi-cercle aux deux côtés du pontife. A la droite même de celui-ci se tenait l'évêque d'Albano. Pia le reconnut et devint un peu pâle. Grégoire reçut sur son front la tiare pointue et s'enveloppa dans les plis de sa chape rouge. Derrière l'escabeau de Pia, la dame abbesse, toute haletante de piété extatique, s'était agenouillée, les mains jointes. L'angoisse de la cérémonie lui donnait la mine pathétique d'une vierge attendant la roue ou le bûcher.

Grégoire VII regardait silencieusement l'enfant, d'un air de tendresse profonde. C'était la petite-fille d'une sœur avec laquelle il avait gardé, plus d'un demi-siècle auparavant, une demi-douzaine de chèvres dans le désert de

Soana. Puis, le cloître l'avait pris tout entier, il avait oublié le sentier de l'humble maison paternelle, les destinées de l'Église étaient devenues l'impérieux souci de son cœur et, dans cette âme éprise uniquement de la gloire de Dieu, les souvenirs de ce petit monde obscur s'étaient vite effacés, les personnes comme la figure des choses : le père, veuf alors, qui lui contait, pour l'endormir, des légendes de saints; la sœur, son aînée de deux ou trois ans, qui lui chantait, à l'ombre des saules, des complaintes chevaleresques; les chèvres familières et le vieux chien qui l'avait suivi si longtemps sur le chemin, le soir où il était parti pour le couvent; puis la mélancolie des campagnes de Soana, les crépuscules d'automne, avec leurs vapeurs grisâtres montant vers le ciel et les matins de mai tout constellés de pâquerettes. Et voici que la vue de cette enfant, sa seule famille sur la terre, réveillait en lui le passé évanoui, évoquait mille images de bonheur lointain. Il revivait sa première jeunesse, de doux fantômes se levaient en lui de tous les recoins de sa mémoire, et, ne songeant plus au concile, à l'empereur Henri, au schisme de l'empire, le pape Grégoire se retrouvait au vieux foyer, entre son père et sa sœur, sa sœur blonde et frêle, morte depuis de si longues années, et dont il n'avait jamais visité la tombe.

Et l'auguste assemblée, attentive, les évêques, les cardinaux, les docteurs, oubliant à leur tour l'orage qui fondait sur la barque apostolique, la tragédie de la veille et les périls du lendemain, contemplaient paternellement cette petite fille assise en présence du vicaire de Dieu.

Pia, surprise que le pape demeurât si longtemps silencieux, suivait des yeux, pour se distraire, le long des frises de l'abside, la procession des maigres brebis du bon Pasteur, dans la mosaïque enfumée de l'antique église.

Enfin Grégoire sortit de sa rêverie et parla:

— Pia, ma fille, que Dieu vous protège! Soyez la bienvenue. Vous êtes, je l'espère, bonne et docile catholique ?

— Oui, mon oncle, s'empressait-elle de répondre; mais l'évêque d'Albano, qui cherchait une revanche à son homélie perdue, l'interrompit sèchement :

— Dites : Notre seigneur, et non pas : oncle ! Le pape haussa légèrement les épaules. Pia

reprit :

— Oui, notre seigneur, mon oncle; je sais beaucoup de belles prières que m'ont enseignées M-"" Mathilde et M'"'= l'abbesse, le Pater et le Credo en latin, et aussi de fort bellee histoires, la passion du bon Dieu à Jérusalem, chez les juifs, la crèche de Bethléem, avec le bœuf, l'âne et les bergers, les rois mages, la fuite en

Egypte, Joseph vendu par ses frères, Éliézer et Rebecca au bord du puits. Je sais encore l'histoire de saint Jean-Baptiste, qui mangeait des sauterelles, et celle du petit Jésus au milieu des rabbins, et puis encore celle de l'empereur Charlemagne, qui était vieux de deux cents ans, et qui faisait des miracles à Paris et à Rome. Enfin, tous les jours, je lis à M""^ l'abbesse les oraisons de son bréviaire. Je voudrais bien les comprendre, car je suis encore trop petite pour savoir le latin. Mais je devine un peu, à cause des images peintes et dorées, belles comme des fleurs, qui sont à côté des paroles.

Le pape souriait, avec une douceur d'aïeul, au gazouillement de Pia, et les pères du concile, tournés du côté de l'enfant, immobiles, demeuraient sous le charme de cette confession. Le cardinal d'Albano lui-même se sentait ému et désarmé.

— Courage, ma fille, répondit Grégoire. Je vous vois sur le chemin de Dieu. Mais vous êtes, dès aujourd'hui, la pupille de Jésus- Christ. Il vous faut devenir de plus en plus digne de l'Éghse et de moi.

— Je tâcherai de le devenir, notre seigneur.

— Mon devoir est de confier le soin de votre âme à l'un de mes vénérables frères de l'épiscopat, afin qu'il veille sur elle, et la rende toujours plus sage et plus pieuse.

Il parcourait du regard les bancs des évêques, comme pour inviter l'un d'eux à répondre à son désir. Déjà l'évêque d'Orvieto se préparait à parler et à s'offrir. Victorien saisit rapidement la main de son vieil ami et lui dit à voix presque haute :

— Levez-vous.

L'évêque d'Assise se leva.

Enhardi par un geste du pape, Joachim fit un petit discours, dépourvu de textes sacrés, où éclatait la bonté naïve de son cœur. Il dit qu'étant pasteur de l'église d'Assise il n'avait aimé que les faibles et les humbles et que, pour cela, les seigneurs l'avaient repoussé loin de son diocèse. Maintenant, privé de son troupeau, maître de ses loisirs, il se sentait une vocation nouvelle, pour l'amour de Dieu: il appelait à lui les enfants. Il croyait ainsi glorifier l'Évangile. Le saint-père lui avait donné, la veille, le fils du baron Cencius, il lui demandait aujourd'hui la tutelle religieuse de Pia. Sa charité serait assez grande pour le salut de deux orphehns.

— Qu'il soit fait selon votre bonne volonté, mon frère, répondit Grégoire, et que cette enfant aille à vous. Pia, voici votre père spirituel, vous lui obéirez en tout ce qu'il ordonnera. Soyez bénie, ma fille, et puissent vos vertus consoler ma vieillesse !

Pia fit alors à son grand-oncle une révérence très savante d'adoration, que l'abbesse lui avait apprise dès l'aurore; en même temps, par une inspiration subite, elle portait à deux reprises ses petites mains à ses lèvres, d'un tel élan d'amour, que le pape, soulevant les pans de sa chape rouge, brodée de palmes d'or, ouvrit les bras comme pour la recevoir sur son cœur. Mais la jeune fille n'osa point manquer au rituel sévère qu'on lui avait prescrit : elle salua avec vénération les seigneurs cardinaux, avec respect les seigneurs évêques et, entraînant sur ses pas le pauvre abbesse toute déconfite de sa déchéance trop visible et la petite troupe des nonnes, elle sortit de l'église.

La porte de Saint-Sauveur, que gardaient les capitaines de Rome, se referma sur Pia avec un bruit grave, et il sembla aux pères du concile qu'un clair rayon de soleil venait de s'éteindre. Ils reprenaient l'âpre bataille contre une moitié de la chrétienté pour l'intégrité de la hiérarchie cathohque. Ce jour-là, ils devaient frapper de terreur l'église allemande en retranchant de la communion de Rome les évêques et les abbés complices du crime de l'empereur. Le coup de foudre atteignit d'abord Siegfried, archevêque de Mayence, inspirateur du concile schismatique de Worms, puis les évêques déjà flétris par une première excommunication, Otton de Ratis-

bonne, Otton de Constance, Burchard de Lausanne; l'épiscopat germanique presque entier; puis, les évêques de Lombardie en masse. Grégoire arrachait des mains de ces indignes la crosse et l'anneau, leur interdisait le sacrement de l'autel, le droit de s'entretenir avec Dieu. Ceux d'entre eux qui auraient cédé aux violences d'Henri pouvaient néanmoins, jusqu'au jour de Saint-Pierre, implorer l'absolution pontificale. Beaucoup d'anathèmes s'égarèrent en passant sur les Alpes et tombèrent dans la vallée du Rhône; Hermann, évêque de Vienne, avec une partie de son clergé, puis le comte de Saint-Gilles, qui avait épousé sa cousine, le comte de Forez, qui avait maraudé sur les terres de l'église de Lyon, et une foule d'abbés et de barons furent atteints tour à tour. Vers le soir, les pères, las de ce carnage théologique, demandèrent à grands cris la clôture de la séance. Un cardinal proposa alors à l'anathème deux têtes très hautes, Philippe, roi de France, excommunié déjà deux fois, et le maître normand de l'Itahe napohtaine, Robert Guiscard, que le saint-siège excommuniait chaque année. Mais le pape se dressa debout, d'un signe imposa silence au cardinal et prononça l'oraison finale de la journée. Il venait d'avoir le pressentiment politique de l'avenir: les Normands, protecteurs de la papauté chassée de

Rome une fois de plus, et la France, sa fille aînée, bouclier de l'Église contre la brutalité teutonique.

Tandis que le Latran foudroyait ainsi le monde chrétien, Joachim tenait, dans le jardin pontifical, à l'ombre d'un bouquet de cyprès, un petit conciliabule. Il présentait le fils de Cencius à Pia. La jeune fille avait entendu raconter, à la cour de Mathilde, les scènes de la dernière messe de minuit et le dévoiiment de Victorien. Elle avait conçu pour celui-ci un sentiment si vif d'admiration qu'elle avait placé sonnom, dans sesprières, à la suite des archanges Gabriel et Michel, et du paladin saint George, sans trop savoir si elle priait pour lui, ou bien si elle l'invoquait à la façon d'un thaumaturge. Elle s'était figuré un jeune héros, semblable aux chevaliers des images de sainteté, tout étincelant d'acier, des pieds à la tête, un dragon d'or, les ailes déployées, sur le casque, un manteau brodé d'or, flottant aux épaules, avec une épée formidable qui lançait des éclairs; elle fut surprise et tout aussitôt charmée de retrouver en lui le passant inconnu de la veille, un enfant plus âgé qu'elle-même de quelques années, au regard très doux. Elle lui tendit gaiement les deux mains :

— Vous me pardonnerez, messire, ma folie d'hier, à la porte Saint-Laurent, quand je vous

loo AUTOUR D'UNE TIARE

ai jeté mon bouquet. C'est la faute du cardinal rcvércndissime. J'ai cru qu'il me récitait les vêpres, car il a dit : Domino meo, et cette idée m'a donné de la joie, surtout quand sa grande mule noire a paru vouloir dire Amen. M"'^ l'abbcsse pense qu'à cette minute mon ange gardien ne me gardait plus, et cela lui a causé un si gros cliagrin qu'elle n'a pu fermer l'œil de toute la nuit.

Victorien retenait entre ses mains les mains mignonnes de Pia, il contemplait la fillette avec une tendresse de frère aîné. Cette distraction imprévue d'ange gardien lui offrait une occasion toute naturelle de se proposer à Pia comme serviteur loyal.

— Recevez-moi, dit-il, pour gardien visible et fidèle ami. A toute heure je serai prêt à votre appel, et jamais, moi, je n'oublierai de veiller sur vous.

— De tout mon cœur, répondit-elle. Je suis vraiment trop seule au monde. Je n'ai point connu ma mère. Mon père, qui était écuyer du seigneur de Soana, est mort à la bataille. La comtesse m'a recueillie alors, mais, pour une orpheline, c'est une dame bien grande. Quant à mon oncle, c'est à genoux qu'il faut lui parler. J'ai peur que mon baiser de tout à l'heure n'ait offensé Dieu en sa personne.

— Votre baiser, dit l'évêque, avait la grâce

HEURES ENFANTINES loi

d'une prière. C'est le Paier des enfants et le. Père qui est au ciel l'a pris pour lui-même.

Joachim demanda alors à Pia de lui montrer les reliques renfermées dans la petite châsse pendue à son cou. Elle ouvrit la boîte d'or ciselé et en tira quelques sachets de parchemin. Le premier, scellé aux armes de l'évêque de Florence, portait cette inscription:

« Fragment du voile de Notre-Dame. »

— C'est contre les tentations, dit Pia.

Le second sachet, aux armes de l'évêque d'Arezzo, était marqué ainsi:

« Morceau de la tunique de saint Etienne, martyr. »

— Celle-ci, dit-elle, préserve du tonnerre et des pierres qui tombent des montagnes.

La troisième enveloppe, sous le sceau de l'archevêque de Pise, contenait une rose desséchée, cueillie sur la tombe de saint Nil, ermite.

— C'est pour les fièvres mauvaises, dit Pia. A Soana, dès les pluies d'automne, on mourait de ce mal dans toutes les maisons.

Ces trois inscriptions épiscopales étaient en latin, d'une écriture hautaine et hiératique. Un quatrième pli, dépourvu de cachet, noué par un fîl de soie, portait ces mots, en langue vulgaire, d'une écriture tout enfantine:

« Ici repose une boucle de cheveux de la

petite Tita, ma première amie, laquelle est allée au paradis. »

Pia avait pris la chère relique d'une main tremblante. C'était une histoire très simple et très triste, qu'elle conta en pleurant. Au chevet de Tita languissante, pendant deux hivers, à Soana, elle avait passé de longues heures, berçant la malade d'un rêve d'or, toujours le même, où figuraient des châteaux, des pages, une haquenéc blanche, une fanfare seigneuriale. Le soir du dimanche des Rameaux, l'enfant était devenue tout d'un coup plus pâle et s'était endormie entre les bras de Pia, souriant toujours à la vision bienheureuse.

— Gardez précieusement cette relique, ma fille, dit l'évêque. Chaque fois que vous l'invoquerez, votre cœur se trouvera plus léger. Quant à Tita, elle habite réellement là-haut un château de lumière, où les anges lui sonnent la fanfare seigneuriale.

Depuis quelques moments, une ombre lamentable errait à travers le jardin, se rapprochant des trois cyprès, puis s'éloignant avec des gestes de douleur. Pia, la première, reconnut cette âme en peine.

— Voilà madame l'abbesse qui me cherche pour lui lire l'office du milieu du jour. J'ai bien envie de l'appeler parmi nous. Mais je

serais si contente de ne pas être obligée, pour aujourd'hui, à la cérémonie de son bréviaire!

— Ni aujourd'hui, ni demain, répondit Joachim, qu fît signe lui-même à 'a vénérable dame de venir à lui.

Elle vint, sans se faire prier, car elle était tourmentée par un désir véhément de curiosité tempérée d'angoisse. Elle sentait vaguement que son règne prenait fin et elle tremblait, sans en savoir la raison, pour la conscience de Pia.

— Madame, lui dit l'évêque, je vous bénis du fond de mon cœur. Vous réciterez désormais seule les offices canoniques, ou bien nous les lirons ensemble, si vous voulez m'accepter comme diacre. Notre saint-père m'ayant confié la charge pastorale de sa petite-nièce, mon devoir est de réserver à moi seul la discipline de Pia pour les choses de religion. Vous me causerez une grande joie en lui retirant tout à l'heure cette robe noire de nonne et en lui rendant les couleurs claires qui siéent à sa jeunesse de visage. J'espère que nous demeurerons, vous et moi, de très bons amis en Notre- Seigneur Jésus-Christ. Que le Père céleste et la Madone vous aient toujours en leur sainte garde !

L'abbesse s'inclina, muette, dans le grand deuil de son abdication. Puis elle regarda, avec une sorte d'effarement, le fils de Cencius

qui souriait déjà à la pensée de revoir Pia dans sa petite dalmatique d'hermine, serrée à la taille par une ceinture d'or.

— Et vous rélèverez, dit-elle, d'une voix entrecoupée de soupirs, côte à côte avec ce jeune seigneur?

— Avec mon grand frère, répliqua Pia.

— C'est le vœu du pape, dit Joachim. Et ces deux enfants grandiront ensemble sous l'œil de Dieu.

Et la bonne dame se retira, à pas lents, songeant à beaucoup de choses étranges qui troublaient sa vertu. Mais jamais, dans la suite des temps, elle n'osa résister à la volonté de Joachim. Peu à peu même elle se résigna à souffrir la personne de Victorien. L'adolescent lui rappelait, à la vérité, un joli page aux longs cheveux, de son pays de Pérouse, dont elle avait rêvé, au printemps de sa seizième année, et à qui d'ailleurs elle ne parla jamais, sinon en dormant.

L'enfance de Pia avait été plus sereine que celle de Victorien. Aucun souvenir amer n'assombrissait sa pensée. La religion étroite qu'on lui avait imposée n'avait point jeté en elle de racines profondes. Elle était trop jeune encore pour éprouver les terreurs par lesquelles Egidius avait torturé le jeune garçon. Elle pouvait donner à celui-ci le bon exemple de

l'espérance et de la joie. Joachim se promit d'ennoblir l'une par l'autre ces deux âmes soeurs, l'une radieuse et confiante, l'autre, héroïque. Et cette œuvre devait être facile: la séduction exercée par la grâce et la bonté de Pia sur son ami fut, dès le premier jour, toutepuissante. Quant à Victorien, il semblait à la jeune fille un être de race supérieure au reste du monde, digne de respect et de félicité.

Joachim fit très vite en Pia une découverte intéressante. Elle avait sur la vie ten^estre une notion toute monacale, inspirée par les nonnes, trop vague encore pour l'attrister, à savoir qu'ici-bas les chrétiens, même les jeunes enfants, même les abbesses les plus saintes, cheminent dans une vallée de larmes. Elle tenait beaucoup à cette vallée de larmes, qu'on lui avait maintes fois décrite, un sentier roide, raboteux, entre des rochers de méchante figure, des chardons et des ronces à foison, des cailloux pointus, sous le ciel noir et la pluie froide, et des coups de vent d'hiver à chaque détour du sentier. Sans doute, elle voulait bien y poursuivre son pèlerinage avec toute l'allégresse possible et y cueilhr, à l'occasion, des pervenches et des roses, des hyacinthes et des violettes, mais ce décor ascétique lui était trop familier pour ne point lui paraître nécessaire; elle ne comprenait pas qu'aucun autre

io6 AUTOUR D'UNE TIARE

cadre pût enfermer la destinée d'une petite fille.

— On vous a trompée, Pia, lui dit Joachim. Dieu n'a pas fait la vie douloureuse pour ses enfants. C'est seulement dans les cœurs fermés à la pitié, dépourvus de charité et troublés par la peur, qu'est creusée, par leur propre faute, la véritable vallée de larmes. Que les égoïstes, les superbes et les lâches pleurent sur leur propre misère. Pour eux, la route de la vie est âpre et pénétrée d'épouvante, comme par un brouillard mortel. Ils sont de pitoyables voyageurs, parce qu'ils marchent seuls, n'aiment qu'eux-mêmes, jusqu'à la dernière étape de la route. Le grand mystère du bonheur terrestre est dans la foi à la paternité de Dieu, il est aussi dans cette simple parole de l'Évangile : « Aimez-vous les uns les autres.» Tita vous a été prise toute petite, toute pure et toute blanche, mais vous l'aviez aimée, vous avez pleuré sur elle, et, pour ce grand amour et cette grande douleur, vous goûterez toujours la consolation des âmes tendres. Voyez Victorien: il a commencé sa vie par une longue souffrance, mais un seul acte de sacrifice et d'amour lui a assuré, jusqu'à son dernier jour, la paix des âmes généreuses.

Il la ramenait ainsi à la candeur de sa plus

lointaine enfance, il versait sur ces deux jeunes fronts comme un nouveau baptême; il effaçait de leur pensée la trace des heures mauvaises ou l'inquiétude des croyances trop sévères.

Il errait souvent au hasard, soit à travers les solitudes intérieures de la ville, soit, hors des vieux murs, dans la noble campagne romaine. Il aimait l'air vif, l'ardent soleil, le frémissement des feuillages, la fraîcheur des prairies, la gaîté des oiseaux, le charme des fleurs. Il disait volontiers que le ciel était la plus magnifique voûte d'église qu'il connût et que, vues des tours du Latran, les montagnes du Latium s'élevaient, telles qu'un maître-autel tout incrusté de saphirs et d'émeraudes. Au temps où il portait la crosse épiscopale d'Assise, il allait, parfois, le dimanche, seul, à pied, célébrer la messe à Spello; puis, toujours à travers champs, il se rendait à Foligno, pour y prêcher l'Évangile du jour. Il remontait la colline d'Assise très tard, dans la nuit étoilée, quand le comte avait fermé les portes. Il avait perdu des heures délicieuses à s'entretenir çà et là avec des pèlerins ou des pâtres, à donner des bouquets de thym à brouter aux chevreaux, à épier, dans les osiers de quelque étang, le ménage d'un nid de sarcelles. Si le portier de la ville, endormi ou mal disposé, n'ouvrait point à l'évêque la porte de son

io8 AUTOUR D'UNE TIARE

bercail, Joachini redescendait paisiblement dans la vallée, écoutant, le long des haies, dans les sentiers ténébreux, la chanson des rossignols de rOmbrie, puis il gagnait, tout en bas, l'emiitage de Saint-Damien, sûr d'y trouver l'hospitahté de l'âge apostolique: un verre d'eau claire, pour se rafraîchir, et trois planches, pour rêver de la Jérusalem céleste.

Il résolut donc de présenter ses deux pupilles à la nature, dès les premières journées du printemps. C'était, pour l'un et l'autre, une grande nouveauté. Victorien, toujours enfermé dans les châteaux de son père, ne connaissait guère que le Tibre aux eaux limoneuses, coulant entre les roseaux de ses rives ; Pia avait vécu d'abord dans la plaine brumeuse de Soana, parsemée de peupliers au pâle feuillage; puis elle n'avait vu la Toscane que par les fenêtres de la comtesse Mathilde. La campagne de Rome, vivifiée et parée par le soleil d'avril, devait être, pour ces deux enfants, comme une révélation.

On partait du Latran à midi, en petite caravane; à droite, Victorien à cheval, au milieu, Pia assise sur une vieille mule, très prudente et très douce, qui avait appartenu au pape Nicolas II, enfin, Joachim, monté sur une autre mule des écuries pontificales, un cadeau de Grégoire VII, laquelle s'entêtait à s'arrêter au

porche de toutes les basiliques, églises, chapelles et oratoires que l'on rencontrait sur le chemin. Parfois l'abbesse suivait, curieusement secouée dans sa chaise par quatre palefreniers d'humeur joyeuse. On gagnait la voie Prénestine par la porte Saint-Laurent, la voie Latine par la porte Saint-Jean, la voie Appia bordée de tombeaux, par la porte Saint-Sébastien. La voie Appia était la promenade favorite, la plus longue d'ailleurs, grâce aux traditions ecclésiastiques de la mule pontificale, que l'on ne pouvait arracher à l'église des Saints-Nérée-et-Achillée, à l'avenue des Catacombes de Sainte-Cécile, à la petite chapelle du Domine quo vadis ? Ici, pour prendre patience, l'évêque rappelait la rencontre pathétique de saint Pierre fuyant Rome pour échapper à la mort et de Jésus- Christ allant à Rome, pieds nus, sa croix sur l'épaule.

— Seigneur, où vas-tu?

— A Rome, pour être crucifié une seconde fois.

— Iterum crucifigi, répétait d'une voix grave Joachim, après s'être incliné sur l'empreinte laissée dans une dalle de marbre par le pied du Sauveur. C'était la seconde trahison de saint Pierre. Heureusement, cette fois, il fut éclairé à temps, eut honte de sa lâcheté, et retourna au martyre.

no AUTOUR D'UNE TIARE

— C'était 1111 bien friand |)ai)c, soupirait la b(jnnc abcsbc.

— Tiùs grand, niailainc, réjjondait r<'vè([uo. Mais je ne lui ai pas encore i)ardonné le ni(;t tpi'il ])rononç.L chez Pilate, tandis que les juifs crachaient à la lace de son maître: «Je ne connais ]:)as cet iHuiiine. »

Un peu plus loin, en lace de la forteresse sépulcrale de Cecilia Metella, dans la prairie, était une humble église dont il ne reste plus aujourd'hui (]ue (|iiil(]ues j)ans de muraille Sous les noyeis ipii ombrageaient l'église, on abiindonnait les montures à la surveillance des porteurs de l'abbesse, puis l'on cheminait d'un pas très tran(]uille sur le j)avé aulicpie de la voie Ajipia. Et, dans ce Campo-Santo des ])aïens, Joachim aimait à parler des temi)S où Rome n'était i)as encore sanctifiée jiar la croix, mais où son i)eui)le en avait lait la reine du monde. Il ne connaissait guère le^ Romains que par les vers de Virgile, et il partageait sur le jîoète les superstitions touchantes de son siècle. Il croyait à Virgile, duc de Naj)les, enchanteur bienfaisant, un magicien oithodoxe et bon, semblable à Merlin, un proj)hète égaré parmi les gentils, (jui, ])areil aux rois mages, avait déchiffré dans le ciel le verbe de la rédemption j)rochaine. Il avait été lié, à l'époque de sa jeunesse, avec un vieux prêtre attaché jadis à

HEURES ENFANTINES m

la i)crsonnc de Sylvestre II, le pape français, ami des livres anciens, que les moines regardèrent comme sorcier et voué au diable. Joachim avait ai)])ris alors à respecter la mémoire des hommes qui, privés des pures lumières de la foi, surent néanmoins découvrir la sagesse et fonder l;i justice. Parfois aussi il arrêtait ses compagnons de |)romenade en face d'un sarcoj)hagc sculpté par le ciseau grec, ou devant quekjue tête romaine, austère et pensive, dont le profil se détachait de la frise d'un tombeau, et il regrettait que les artistes chrétiens eussent perdu le secret de la beauté et de la vie.

— A Sainte-Praxède, disait-il, chez les Basiliens voisins de Saint-Jean-le-Rond, leurs mosaïques sont tristes et font peur à voir: des anges maigres comme des sauterelles, des madones lugubres, vêtues de violet ou de noir, un Christ aux yeux noirs, farouches, tel qu'un empereur méchant, des figures formidables qui donnent envie de ])leurer j)lutôt que d'espérer.

Victorien et Pia trouvaient très belles toutes les sentences de leur maître. Mais l'abbesse avait horreur des païens, adorateurs de Belzébulh. Elle avait foi à toutes les fables effrayantes qui remplissaient les petits livres à l'usage des pèlerins et des moinillons, aux statues de marbre, dont les doigts se refermaient sur la main de quelque imprudent

cavalier, aux Mercure et aux Apollon que des malheureux priaient encore au fond des caves du Colisée, dans les carrières oubliées de la campagne, aux Vénus dont la bouche glacée donnait toujours des baisers mortels.

— Après tout, messire, dit-elle un jour, votre Virgile et tous ces Romains, qui n'avaient ni églises, ni monastères, ni confession, ni baptême, et tous leurs faux dieux sont aujourd'hui en enfer, dans la cuve la plus profonde, et ce n'est point une chose louable d'en parler avec trop d'indulgence. Car l'enfer est éternel.

— Madame, répondait Joachim . . . mais il se tut brusquement et fit quelques pas avec un visage attristé du côté d'une tombe patricienne ornée d'une tête charmante d'adolescent.

Victorien, qui l'avait suivi, l'entendit murmurer ces mots:

— Le Credo des pères de Nicée, qui est la règle de la foi, ne dit rien de l'enfer. Saint Marc et saint Mathieu parlent du feu éternel préparé pour le démon et ses anges, de la géhenne qui attend les âmes mortes à la charité. Mais l'éternité du bûcher obligé-telle à croire à l'éternité du supplice ?

Lorsque la caravane sortait de Rome par la porte Saint-Jean, elle montait à droite, à la hauteur des tombeaux de la voie Latine, jusqu'au sommet de cette colline allongée qui s'étend

vers la voie Appia, et du haut de laquelle on jouit d'une vue merveilleuse sur la campagne et les montagnes. Deux heures avant le coucher du soleil, la chaîne de l'Apennin, toute lumineuse, semble se fondre dans l'azur verdâtre du ciel, les vives arêtes rocheuses se détachent avec des tons d'or clair, tandis que les gorges et les vallons, voilés d'une ombre légère, prennent des teintes riantes de turquoises. Plus près, au midi, les montagnes latines, Albano, Tusculum, couvertes de vignes et de châtaigniers, les hauteurs boisées de Nemi, revêtent un bleu plus sombre, un bleu de velours. Puis, en bas, partout, dans l'horizon immense, c'est la solitude grandiose de la plaine vide, de la prairie indéfinie, où l'histoire a semé ses ruines, des aqueducs brisés, des tours féodales et des tombeaux. Là-bas, Rome dresse sa tête impériale par-dessus ses vieux remparts. Le silence est profond, le silence du désert. Au loin, les grands bœufs blancs, la tête penchée sur l'herbe pâle, semblent immobiles. On peut passer, à cet endroit, un temps fort long, sans entendre d'autre bruit vivant que le cri aigre d'un oiseau de proie qui plane très haut, dans la lumière, avec le lourd battement de ses ailes fauves.

Quand nos voyageurs avaient atteint ce lieu de contemplation, Joachim étendait à terre son

manteau pour Pia et l'abbessc, et tous les quatre admiraient la fête solennelle du paysage. Puis, l'évcque évoquait mille souvenirs vagues sur Énée, Romulus, Jules César et l'empereur Tibère, contemporain de Jésus- Christ. Pia chantait quelque naïve ballade entendue par elle, un soir de veillée, à Soana:

« O combien de temps j'ai désiré — avoir un amoureux qui fût musicien, — et voilà que Dieu me l'envoie, — tout couvert de roses et de rubis. — Et voici qu'il vient à petits pas, très doucement, — la tête basse et qu'il joue de la viole.

«Je suis amoureuse du joueur de viole; — la musique en est belle et console mon cœur;

— la musique en est belle et le musicien gentil.

— L'amoiir du musicien me fait mourir. — La musique est belle et le jeune garçon très vif. — L'amour du musicien ne me laisse plus la paix. »

Et Victoriea, tout en cueillant pour Pia des marguerites, des anémones et des œillets sauvages, répondait à sa voix par quelque strophe de romance chevaleresque apprise d'un écuyer de son père :

« Le vieux chapelain a fait enfermer ma belle au sommet d'une tour si haute que, dans les mois d'hiver, les nuages noirs couvrent la cellule où elle languit.

« Puis il a mis au pied de l'escalier de la tour une garde d'honneur, trois moines à la tête chauve, qui nuit et jour prient douloureusement pour le salut de ma belle.

— Mais la tour n'est point si haute ni les moines si vigilants que, l'amour me prêtant ses ailes, je n'aille retrouver bientôt, dans sa cellule, au haut de la tour, ma bien-aimée. »

L'abbesse prenait alors une ligure ,sévère, car ces chansons lui paraissaient fort mondaines. Mais le grand air l'ayant animée, elle ne tardait pas à conter à son tour quelque légende de couvent sur la sainte ville de Rome, dont les cent campaniles flamboyaient au loin dans la fournaise d'un ciel d'été.

— Il y a de cela fort longtemps, disait-elle. C'était sous un pape Grégoire ou Benoît, je ne sais plus lequel. Ils ont été si nombreux sous ces deux noms que l'on s'37^ perd.

— Neuf Benoît et sept Grégoire, madame, interrompait Joachim. Votre histoire se passait sans doute au temps de saint Grégoire le Grand ?

— Peut-être, messire; mais ce temps était fort troublé : sept rois sarrasins, des païens qui adorent Mahomet, c'est-à-dire l'Antéchrist, assiégeaient Rome avec une armée innombrable. Le pape n'avait avec lui que quelques chevaliers, et la ville était en grand péril. Les païens

n5 AUTOUR D'UNE TIARE

voulaient loiinnentcr le pa})C jusqu'à la mort et détruire ensuite la religion chrétienne. Or, à ce moment même, Rome renfermait, parmi ses habitants, sept sages, d'une sagesse et d'une science extraordinaires.

— Des cardinaux, madame, disait l'évêque, ou des abbés.

— Le plus sage des sept, Janus, avait sauvé Rome de sa détresse en paraissant, à l'aurore, sur une tour, vêtu en diable, tout noir, la robe couverte de queues d'écureuils, entre deux monstres de bois, aux yeux rouges, à la langue vermeille; Janus brandissait une longue épée d'acier, dont il frappait sur la pierre des coups si terribles que des gerbes d'étincelles volaient comme d'un brasier. Les sept rois, en voyant cette merveille, ressentirent une peur incroyable. Ils se dirent:

— Certainement, le dieu des chrétiens est descendu cette nuit au milieu des siens pour les défendre. Nous sommes perdus si nous ne l'adorons!

— Et le jour même, disait l'abbesse très émue, le pape versa sur le front des sept rois païens l'eau sainte du baptême, au baptistère de Saint-Jean-de-Latran. Puis ils abandonnèrent leur camp, dont les dépouilles enrichirent les gens de Rome.

Le matin du samedi de Albis, le premier

samedi après Pâques, l'évêque dit à son petit monde:

— Aujourd'hui, c'est dans Rome et sur la place de Saint- Jean que nous prendrons le grand air. Vous y verrez des choses nouvelles, le carnaval des gens d'Église, les Laudes de la Cornomania. Mais vous n'en recevrez point de scandale. Les pauvres clercs ont sur terre des joies trop rares, et le carême, dont ils sortent à peine, est une bien grosse pénitence.

Ce jour-là, les archiprêtres, c'est-à-dire les curés des paroisses, après le dîner, vers une heure, firent sonner leurs cloches, et les paroissiens accoururent aux églises. Le sacristain, vêtu de l'aube ou du rochet, la tête couronnée de fleurs et surmontée de deux cornes, telles que le vieux Silène en portait, s'avançait, tenant une baguette de cuivre chargée de clochettes, puis le curé, la chape au dos, avec son clergé et ses ouailles; on alla ainsi jusqu'au Latran et l'on s'arrêta, suivant les pasteurs, sur la place où aboutit encore la voie de Sainte- Marie-Majeure.

Une fois toutes les paroisses réunies au pied du palais, le pape descendit, et clercs et laïques se rangèrent en cercle autour de leurs archiprêtres respectifs. On chanta : Deus ad honam horani {Que le bon Dieu vous bénisse !) , une Laude incohérente, mêlée de grec et de latin

ii8 AUTOUR D'UNE TIARE

barbares, tandis que le sacristain dansait au milieu du cercle des paroissiens en agitant cornes et clochettes. Puis un des curés monta sur un âne, la figure tournée du côté de la queue, tandis qu'un camérier tenait, sur le front de la bête, un bassin avec vingt sous en deniers; le curé se renversa à trois reprises du côté du bassin et prit tout l'argent qu'il put. Alors ses confrères s'en vinrent au pape et jetèrent des couronnes à ses pieds. Le curé de Sainte-Marie ïn Via Latâ lâcha un jeune renard qu'on laissa s'enfuir et qui faillit sauter au visage du curé de Sainte-Praxède ; le donateur reçut du pape un besant et demi. Le curé de Sainte-Marie in Aquiro présenta un coq au saint-père et toucha un besant et quart, tandis que celui de Saint-Eustache amenait, avec une peine extrême, un chevreuil.

A ce moment, Grégoire a5^ant aperçu nos trois amis parmi les paroissiens de Saint-Clément, leur dépêcha un moine pour les inviter à s'asseoir sur le premier degré de l'estrade pontificale, devant le porche de Saint-Jean. Ils verraient ainsi la fête de plus près. Le chevreuil de Saint-Eustache, conduit en face du pape, tremblait de tous ses membres; il se déroba d'un mouvement leste aux bras de son pasteur et marcha droit sur Pia. La jeune fille lui tendit une main, et la jolie bête cares-

santé lécha cette main. Le peuple applaudit et un enfant de chœur cria: Alléluia! Le chevreuil, s'enhardissant, appuya sa tête sur les genoux de Pia. Il se plaçait ainsi sous sa protection.

— Ma fille, dit Grégoire, je vous fais présent du chevreuil de monseigneur saint Eustache. Vous en aurez grand soin, pour l'amour de moi!

— Merci, notre seigneur! répondit la fillette; pour l'amour de vous et de lui !

Alors le pape donna la bénédiction, et toutes les paroisses s'en allèrent, chacune de son côté, au tintement des grelots.

Déjà Joachim avait improvisé, avec sa ceinture de soie, un collier pour le chevreuil qu'il ramena en laisse au Latran. Il lui fit aussitôt construire une cabane et un petit enclos dans le jardin pontifical, tandis que Victorien et Pia cherchaient un nom pour leur nouvel ami. La recherche dura trois jours. Enfin, Victorien se souvint d'un grand chien roux avec lequel il jouait, étant petit garçon, dans la cour du château paternel, et le chevreuil fut nommé Fulvo,

L'été et l'automne s'écoulèrent, et chaque jour nouveau semblait aux deux jeunes gens aussi doux que la veille. Octobre vint, avec sa lumière gaie et la joie des vendanges, les

retours bruyants des filles et des garçons, au son des tambourins, à l'heure du crépuscule, les longs éclats de rire et les chansons d'amour à travers les solitudes du Forum, autour de l'arc de Constantin et sur la Voie Sacrée. On rentrait assez tard au palais, car Joachim, sentant l'approche de l'hiver, prolongeait ses adieux à la belle saison. Cependant, les dernières promenades furent attristées par un ncident singulier. Un soir, après le coucher du soleil, l'aimable groupe, qui suivait depuis la porte Saint-Sébastien une troupe sonore de vendangeurs, tourna sous le couvent des Camaldules et prit le sentier des Saints-Jean-et- Paul. Une tour isolée se dressait au miheu du chemin, supportée par une voûte qu'il fallait traverser pour atteindre, au delà de Saint- Jean-le-Rond, le guichet des Jardins du pape. Tout à coup, une tête d'homme parut à une étroite fenêtre de la tour. A mesure que les trois montures s'approchaient de la voûte, la tête sortait plus avant, couvant des yeux l'évêque et les deux enfants avec une telle expression de haine que Pia jeta un cri de terreur. On eût dit un vautour perché sur une ruine et épiant une volée de colombes:

— Le méchant homme! dit la jeune fîlle, allons plus vite, messires, car j'ai grand'peur!

Victorien porta la main à la bride de la mule

de son amie et précipita la marche. Joachim, demeuré en arrière, s'arrêta un instant, contemplant le sinistre personnage. Puis il rejoignit ses pupilles. Pia était encore très émue.

— Le méchant homme! répétait-elle à Victorien; êtes-vous sûr qu'il ne nous a pas jeté un maléfice ?

— C'est un prêtre! dit l'évêque, un mauvais prêtre qui joue le magicien ! Mais toute sa sorcellerie est dans l'amitié des nobles de Tusculum dont il est l'âme maudite. Ne craignez point, mon enfant! Dieu est notre défenseur.

L'hiver, cette année-là, fut d'une grande rigueur. Dès la mi-novembre et durant plusieurs semaines, Rome et la campagne sommeillèrent sous un manteau de neige. La petite communauté se replia dans la tour que Joachim appelait son palais épiscopal. Au premier étage, étaient l'oratoire de l'évêque et sa chambre, meublée d'un lit d'anachorète et d'un crucifix de bois; plus haut, dans une grande salle voûtée, il avait recueilli, en un désordre charmant, les débris de sa splendeur passée, un tapis d'Orient, don du patriarche de Venise, des escabeaux curieusement sculptés, des lampes de cuivre de forme antique, une madone byzantine sur fond d'or, des antiphonaires et des missels peints dans le goût des miniatures de l'Athos, le manuscrit de son

Virgile, aux majuscules de carmin ou d'azur, la mitre brodée d'or et la chape étincclante qu'il portait le matin de son sacre. Un énorme brasero de bronze était sans cesse allumé au milieu de la salle, car il ne voulait pas que Pia souffrît du froid. Et personne ne fut surpris quand on découvrit un soir, dans un coin, couché sur un amas de vieilles tapisseries, Fulvo, le chevreuil de monseigneur saint Eustache.

L'amitié de Victorien et de Pia, dans l'intimité de cette retraite, devint alors de plus en plus fraternelle. Tandis que la bise froide soufflait sur les champs en deuil, les deux orphelins se sentaient plus unis l'un à l'autre; ils comprenaient vaguement que la destinée les avait rapprochés pour longtemps, peutêtre pour toujours. La noblesse d'âme- du vieil évêque, en pénétrant leurs jeunes consciences, les rattachait l'un à l'autre par une sorte de communion généreuse:

— Vous êtes mes poussins, disait souvent Joachim, et, plus heureux que le Seigneur Jésus, je vous tiens rassemblés amoureusement sous mon aile.

Dans la région sereine où ils se plaisaient à vivre ensemble, c'est à peine si parfois les misères de l'heure présente apparaissaient comme un nuage aussitôt dissipé. L'empire,

bouleversé par les anathèmes de Grégoire VII, l'Allemagne déchirée entre l'empereur et le pape, la Saxe frémissante, rappelée à l'obédience de Rome, soulevée contre Henri et déjà ensanglantée par la guerre civile, le christianisme obscurci dans une moitié de la chrétienté, les églises frappées d'interdit, fermées aux fidèles par des fagots d'épines, tous ces grands malheurs éveillaient en eux moins d'émotions que les contes d'hiver de leur maître, la perpétuelle prédication d'espérance qu'il leur donnait, la loi d'amour qu'il leur expliquait. Il revenait sans cesse aux légendes candides conservées, comme un trésor, dans le cœur des simples, et où le démon, le tentateur est toujours vaincu; à l'indulgence de saint Jean l'Aumônier, qui recevait les péchés scellés d'un triple sceau, et pardonnait sans lire jamais la confession, à la pitié de saint Jean l'Évangéliste, qui voyant pleurer à Éphèse un jeune homme très criminel, chef de brigands, tomba à ses pieds et lui baisa la main.

Il croyait au commerce familier des bêtes sauvages avec les Pères du désert, au loup qui conduisit saint Antoine à la grotte de saint Paul l'Ermite, au corbeau, qui, ce jour-là, apporta aux deux solitaires une ration double de pain et de fruits, aux deux lions, qui, le soir de ce jour, se présentèrent avec mansuétude.

afin de creuser de leurs ongles la fosse de saint Paul, et, lorsque l'ascète eut été enseveli, se retirèrent dans les bois.

La neige tombait sur la campagne muette, sur Rome, sur le Latran; le vent d'iiiver pleurait de la montagne à la mer; et les deux enfants, serrés autour du brasero, la tête blonde de Pia reposant parfois sur l'épaule de Victorien, voyaient se lever devant leurs yeux l'image radieuse du printemps de l'Église.

Mais un grave événement allait troubler, pour quelque temps, ce bonheur limpide. Un matin, vers la fête de Noël, le pape fit appeler dans son oratoire Victorien, et lui dit :

— Mon fils, vous m'avez promis d'être toujours prêt à l'appel du saint-siège romain. Demain, je quitte Rome, afin de chercher l'empereur repentant du côté des Alpes, peutêtre jusqu'en Allemagne: je vous ai choisi pour m 'accompagner dans les rangs de la chevalerie apostolique.

Et le lendemain, le fils de Cencius marchait, à la droite de la litière pontificale, sur le chemin de Canossa.

Page 1