CHAPITRE V
C'ÉTAIT, pour le jeune empereur Henri, une irrésistible nécessité de se réconcilier avec Grégoire VII. Les signes effrayants se multipliaient contre son apostasie. Son conseiller le plus sage, Wilhem, évêque d'Utrecht, mourait en quelques jours d'un mal mystérieux; il avait vu les démons entourer son lit d'agonie et ses dernières paroles avaient été:
— Par l'iniquité de notre maître, nous sommes damnés pour la vie éternelle.
Les grands vassaux et les évêques complotaient la ruine du prince sacrilège. Un souffle de révolte, parti de la Saxe, courait sur toutes les provinces de l'empire. A Tribur, sur le Rhin, les seigneurs confédérés, en présence des légats pontificaux, avaient dressé contre leur suzerain un acte d'accusation révolutionnaire ; les désordres de sa jeunesse, les cruautés et les injustices de son règne, sa passion pour la guerre, sa dureté à l'égard des orphelins et des veuves, ses attentats contre les églises et les monastères, sa déloyauté, tous ses engage-
ments rompus «comme toiles d'araignées,»
les voleurs, les homicides et les adultères couverts par la majesté de l'empire, la noblesse allemande n'oubliait aiicim des crimes, aucune des folies d'Henri. L'épiscopat allemand, si docile quelques mois plus tôt, terrifié maintenant par les anathèmes de Rome, se détournait du prince maudit; Siegfried de Mayence s'était enfui de la cour et prêchait dans son diocèse la réforme du royaume et la pénitence pour les péchés du roi. En face de Tribur, sur l'autre rive du Rhin, à Oppenheim, presque seul, entouré des rares amis qui osaient encore toucher sa ma n et s'asseoir à sa table, Henri prêtait l'oreille aux rumeurs menaçantes parties de cette petite ville où, deux siècles auparavant, l'Allemagne avait déposé l'empereur Charles le Gros.
Puis il s'était enfermé, tel qu'un pest féré ou un lépreux, dans le château de Spire. Mais la clameur de son peuple, privé de sacrements et affolé par la peur de l'enfer, montait toujours jusqu'à lui. Ses vassaux ne lui accordaient plus que quelques mois pour faire sa paix avec l'Église. Au bout d'un an, à partir de l'excommunication fulminée au Latran, il serait proclamé déchu et chassé de l'empire.
Alors il se résigna à la suprême humiliation.
Il écrivit à son parrain, Hugues, abbé de
Cluny, s'engageant à la réparation et promettant le passage en terre sainte. Il écrivit à la comtesse Mathilde de Toscane, afin qu'elle priât Grégoire de s'avancer jusqu'en Lombardie pour y rencontrer le pénitent impérial. Il envoya un message au pape pour protester de son repentir et de sa conversion. Puis il mendia secrètement à ses comtes et à ses barons des secours pour faire le voyage d'Italie. Bien peu lui répondirent et un seul consentit à l'accompagner. Il sortit de Spire avec sa femme et son fils en bas âge. Personne ne songea à lui barrer le chemin. Les excommuniés, qui se rendaient en foule à Rome, afin d'obtenir le pardon, s'écartaient de sa route, craignant de voyager dans son ombre. Il fit un long détour par la Bourgogne et passa la fête de Noël à Besançon. De là, à travers le Jura, il gagna les terres de sa belle-mère, Adélaïde de Suse, comtesse de Savoie. Les défilés des Alpes étaient gardés par ses compétiteurs à l'empire; le Saint-Bernard seul était libre. C'était la route antique d'Antonin, reprise par Charlemagne et ses fils, pratiquée par les pèlerins. Hildebrand avait jadis conduit à Rome, par ce chemin, le pape Léon IX. Mais Adélaïde et son jeune fils, le comte Amé, prétendaient faire payer cher à Henri le sentier de la montagne. Ils lui demandèrent cinq
évêchés d'Italie, voisins de leurs États. Henri marchanda, supplia, eut recours aux pleurs de sa femme et parvint à faire accepter le Bugey comme rançon de sa fuite. Le i"' janvier 1077, après avoir franchi le Rhône près de Saint-Maurice, vieille bourgade consacrée par le sang de la légion thébéenne, le fils de cet enpereur Henri III, qui avait fait trembler sous les pas de ses armées l'Italie et Rome, accompagné de quelques serviteurs et guidé par des paysans de la contrée, atteignait, avec sa femme et son enfant, le formidable rempart de roches et de glaces.
Devant lui on poussait des bœufs qui foulaient sous leurs pieds un sillon dans la neige profonde. Au bout de quelques milles de montée laborieuse, la petite troupe parvint, au point le plus élevé du passage, à ce lac éternellement glacé au bord duquel Bernard de Menthon, archidiacre d'Aoste, avait construit un hospice pour les voyageurs. Mais, cet hiver-là, le froid était si âpre, qu'aucun pèlerin n'étant passé, les moines avaient déserté la maison. L'empereur et ses compagnons s'abritèrent pour la nuit dans une salle du couvent. Quand il fit jour, on se remit en marche vers l'Italie. Arrivé au revers méridional du Saint-Bernard, Henri désespéra d'aller plus loin. La pente était à pic, une mer de glace coupée de précipices
bleuâtres, hérissée d'aiguilles blanches. On fit glisser sur des planches, entravés aux jambes, les chevaux dont la plupart roulèrent et périrent, mutilés, en poussant des cris rauques d'épouvante. La reine et son fils descendaient à l'aide d'un traîneau de peaux de bœufs, côtoyant des abîmes, aveuglés par les rafales de neige; les guides qui les traînaient devaient s'accrocher à des crampons de fer enfoncés dans la glace. Henri rampait, les mains déchirées et sanglantes, se laissait rouler, tombait et rebondissait sur la nappe glacée, comme emporté par l'ouragan noir, qui, des Alpes vertigineuses, pyramidant sur une mer de brumes, se ruait contre la vallée avec un fracas de tempête.
La nuit était déjà avancée quand les lamentables pèlerins frappèrent à la porte d'un monastère, dans le val d'Aoste. Le portier accourut, tenant sa lampe, dont la flamme vacillait au vent. Il recula d'effroi à la vue du voyageur de minuit, l'empereur Henri, roi de Germanie, roi des Romains, qui, tête nue, le manteau tout blanc de neige, avec un visage de spectre, conduisant par la main son enfant à demi mort de lassitude et de froid, priait pour l'hospitalité au bord de la route désolée où personne n'osait plus cheminer depuis de très longs jours.
Vers la même heure, le pape Grégoire en-
trait, à la lueur des torclics, dans sa petite ville maternelle de Soana. Il avait quitté Viterbe le matin, sous un déluge de pluie, et avait longé, par des sentiers fangeux, la rive occidentale du lac Bolsènc. Un écuyer, dé])êclié par lui, avait annoncé au seigneur et au peuple l'approche du pontife. Il n'arriva que fort tard, lorsque les bourgeois et les clercs, trempés jusqu'aux os, s'apprêtaient à retourner, d'assez méchante humeur, à leurs logis. Au bruit lointain de la chevauchée, les bonnes gens allumèrent en hâte leurs flambeaux et s'agenouillèrent dans la boue. Personne, parmi les plus vieux, ne reconnut en ce petit vieillard couché sous les rideaux ruisselants de sa litière les traits du jeune pâtre, dont la destinée était devenue la gloire du pays. Le baron lui baisa la main droite et l'invita à descendre à son château, où le souper attendait :
— Tout à l'heure, mon fils; je veux saluer d'abord ma vieille maison et réveiller le souvenir de mes morts.
Le cortège de Grégoire, précédé par la foule, se remit en marche. Les maisons s'étaient toutes éclairées, et, derrière le vitrail de chaque fenêtre, paraissaient des figures étonnées et endormies d'enfants à qui les mères montraient du doigt la litière de pourpre, montant avec lenteur, dans le flamboiement rouge des torches.
vers le haut quartier de la ville. Tout à coup, la foule s'arrêta pour laisser le chemin libre au pape. A l'entrée d'une rue étroite, escarpée, une masure brillait, illuminée par une multitude de cierges, ornée de festons de verdure, la porte grande ouverte. Les cavaliers mirent pied à terre; Grégoire, aidé par ses écuyers, sortit de sa litière, et, d'un geste impérieux, défendit qu'on l'accompagnât à son foyer de famille. Il pénétra seul dans la petite maison, dont la porte se referma sur lui.
Victorien et les chevaliers romains s'alignèrent en avant du porche, le visage tourné du côté du peuple, qui attendit, têtes découvertes, sous la pluie d'hiver. On eût vu alors Grégoire VII, assis sur un escabeau, dans le coin du foyer nu et froid, promenant le regard tout autour des misérables murailles et sur le pavé de briques de la chambre de famille où il avait appris à prier. Chancelier de l'Église romaine et cardinal, il avait racheté la maison, qui, dès lors, était demeurée vide, sans habitants, ténébreuse comme un sépulcre. Il y revenait vieilli, chargé de gloire, roi de toutes les âmes, et, depuis quelques jours, par la capitulation de l'empereur, maître absolu de la terre. Ses yeux rencontrèrent la croix pontificale, la croix d'or émaillée de pierres précieuses qui pendait sur sa poitrine ; il la contempla tout en
suivant un rêve, et, tout à coup, un sourire amer parut sur ses lèvres flétries. Il mit entre ses mains sa tête chauve et songea. Tandis qu'au dehors les gens de Soana se tenaient en profond silence, le pape, dans cette vision d'adolescence, sentait son cœur se pénétrer de tendresse humaine. Une fois encore il entendait la voix du père, et le souffle de sa sœur rafraîchissait son visage; une fois encore, le vieux chien de berger, son ami si fidèle, posait sa tête sur ses genoux. Les cloches de la paroisse s'étant remises à sonner, Grégoire revit les Noëls et les Pâques d'autrefois, sa place à l'église, dans l'ombre d'un pilier, la première procession où il avait figuré luimême, enfant de chœur balançant l'encensoir. Puis il se souvint d'une parole du curé de ce temps-là, le jour où il lui avait confessé sa vocation religieuse:
— Ah ! mon enfant, vous serez peut-être plus tard, à votre tour, curé de Soana. Cela serait très beau ; peut-être même évêque de Viterbe ! Que le bon Dieu vous fasse la grâce d'être évêque ! Mais, curé de Soana, vous seriez bien plus heureux!
Pour la seconde fois, depuis qu'il s'était assis sur la pierre de son berceau, l'évêque universel sourit avec amertume.
Il se leva alors, ouvrit lentement la porte et
descendit les marches de l'humble masure avec une gravité recueillie, comme s'il quittait le maître-autel pontifical de Saint-Jean de Latran, Jusqu'au château du baron, il ne prononça pas une seule parole. Il accepta, pour honorer son hôte, un peu de pain et de lait. Victorien, le seigneur et quelques moines se tenaient debout autour de la table:
— Cette maison est toute caduque et menace ruine! dit-il, comme se parlant à lui-même. Mais j'ai déjà tant de ruines à soutenir! Après moi, c'est à ma petite-nièce qu'il appartiendra d'y veiller, à Pia et à son mari. . . .
En ce moment, il releva la tête, et son regard croisa celui de Victorien. Une pensée, une espérance nouvelle, s'éveillait dans le cœur du fils de Cencius, indécise encore et pleine d'inquiétude. Cependant, il lui sembla que la figure austère du pape s'était portée de son côté avec une bonté paternelle. Grégoire reprit, toujours à demi-voix:
— Tant que la race d'Hildebrand vivra, je veux que cette maison demeure comme le témoignage de notre humilité première et de la douceur de l'Église qui nous a exalté. Pia et mon petit-neveu n'oublieront jamais ce vœu de leur grand-oncle.
Mais il ajouta, en se tournant vers le groupe noir des moines:
— A moins que la volonté du Seigneur et l'intérêt de l'Église n'appellent Pia h. la vie du cloître, qui est la vie bienheureuse !
Un moine s'inclina en murmurant:
— Sola heatitiido !
— Amen ! dirent les autres moines d'une voix mélancolique.
L'intention première du pape avait été de joindre l'empereur en Allemagne même, puis, quand Henri eut passé les Alpes, à Mantoue. Chaque jour, il recevait un courrier de la comtesse Mathilde, lui apprenant les relations d'Henri avec le clergé et les nobles du Piémont et de Lombardie. A Milan, l'Éghse simoîiîiaque, contre laquelle Hildcbrand avait jadis fomenté la révolte des Patarins, attendait l'excommunié avec enthousiasme. Les évêques lombards, chassés du bercail romain, espéraient que le fils d'Henri HI oserait donner un nouveau pape à la chrétienté, A partir de Turin, le cortège impérial avait entraîné à sa suite tous les clercs condamnés au Latran. Les bourgeois aussi et les artisans de l'Italie septentrionale, animés déjà par l'esprit de liberté de leurs fières communes du siècle suivant, saluaient Henri comme le sauveur de leur patrie. L'empereur, que cette clientèle embarrassait, répondait par de vagues promesses et laissait se grouper autour de sa bannière tous ces révoltés.
Grégoire, inquiet, n'avançait qu'avec précaution. Au sortir de Soana, il se dirigea vers les défilés de l'Apennin qui font communiquer entre elles la Marche d'Ancône et l'Ombrie. Il passa sous Orvieto, dont le rude évêque lui demanda, mais en vain, la permission de brûler un prêtre hérétique. De Foligno, il marcha quelques instants du côté d'Assise. Au nord, la ville toute blanche, dominée par son château féodal, se découpait, avec ses maisons en terrasse, telle qu'une acropole de l'Orient, sur le ciel bleu. Victorien leva son béret en l'honneur de la cathédrale de Joachim. Le geste du jeune homme fut aperçu par le pape, qui, à son tour, tendant le bras hors de sa litière, bénit Assise :
— Que Dieu te garde! dit-il, cité sainte et que, par tes fils, Jésus-Christ soit glorifié maintenant et toujours!
Quand on eut franchi les étroits passages de la montagne resserrés entre des pentes rocheuses de couleur fauve, égayés çà et là par des bouquets de pins, on longea, à travers la Romagne, le versant oriental de l'Apennin. A Imola, une lettre de Mathilde obligea le pape à changer le but de son voyage. La comtesse lui représentait que, dans sa ville de Mantoue, habitée par de nombreux amis de l'empire, elle ne pouvait répondre de la sûreté du pontife.
Elle lui offrait sa forteresse de Canossa, voisine de Reggio d'Emilie; là, du moins, Henri IV serait à la merci de son juge, sous le bâton de son cvêquc. Elle-même elle marcliait à la rencontre de son père spirituel.
Cette fille du marquis Boniface de Toscane avait alors trente ans. Elle était d'une beauté héroïque, altière et vaillante. Cimabue la représenta, longtemps après, sous le harnais d'acier d'une guerrière, les yeux superbes d'orgueil, guidant d'une main un cheval fougueux, tenant de l'autre une grenade, symbole de pureté. Elle venait de perdre presque à la fois son mari, Gottfried, duc de Lorraine, et sa mère Béatrix, qui repose toujours au Campo- Santo de Pisc. Elle était suzeraine de l'Italie centrale par la Toscane entière, Mantoue, Modène, Ferrare et Crémone, elle possédait en propre la région de Viterbc jusqu'à la mer, le futur Patrimoine de saint Pierre. Elle avait, pour l'Eglise de Rome, la religion des saintes femmes de Jérusalem pour Jésus, A quinze ans, elle s'était battue avec l'épée contre l'armée allemande et l'antipape Honorius II. Elle rêvait de léguer à la papauté une royauté italienne. Elle n'avait point prévu de quelles misères et de quel sang l'Église devait payer, durant plus de deux siècles, les libéralités de son testament. Grégoire lui écrivait: «Si je
suis aimé comme j'aime, il n'est aucun mortel que vous me préfériez. » Le zèle de la maison de Dieu et la haine de l'empire fomiaient entre ces deux grandes âmes une communion singulière. Dante, qui n'aimait point le saintsiège, évita de rencontrer Grégoire VII au paradis ; mais il a placé Mathilde devant le char de la Rome mystique, le char de triomphe où est assise sa Béatrice, et l'Italie guelfe a glorifié la grande comtesse comme la première héroïne de son indépendance nationale.
]\Iathilde rencontra Grégoire VII entre Modène et Reggio. Elle était à cheval, couverte jusqu'à la ceinture d'une cotte de mailles dorées. La chevalerie qui l'escortait avait un aspect magnifique. En tête du cortège marchaient douze pages à cheval, portant des clairons d'argent, qui sonnèrent, à la vue de la litière papale, une fanfare guerrière. La comtesse descendit de sa monture et s'apprêtait à se prosterner; mais Grégoire ne le permit point et l'invita à chevaucher à sa droite. Ils allèrent ainsi jusqu'à Reggio, où l'on fit halte pour le repas de midi. Puis, se tournant vers les montagnes, les voyageurs prirent la route de Canossa. On rentrait dans le désert farouche de l'Apennin. Un vent violent s'était levé du nord, la neige tombait ; les chevaux, gUssant sur les sentiersrocailleux, avançaient lentement.
A la tombée de la nuit, Victorien aperçut au loin, au haut d'un promontoire de rochers, toute sombre et planant sur la steppe blanche, la forteresse de Canossa. Un faisceau de tours s'élançait au-dessus de la triple enceinte des murs, vers le ciel livide. Plus haut encore que les tours, attachées à un mât, flottaient côte à côtelés deux bannières alliées, Rome et Toscane, qui battaient l'air lourdement, telles que les ailes énormes de quelque oiseau de l'Apocalypse.
Cette citadelle, de figure sinistre, gardait un souvenir très noble. La veuve du dernier roi lombard, Adélaïde, prisonnière de Déranger II, dernier roi d'Italie, s'était échappée par un souterrain de son cachot et s'était réfugiée à Canossa, sous le bouclier d'Azzo, l'aïeul de Mathilde. Assiégée par Béranger, une flèche lui avait apporté le message d'amour d'Otton de Saxe, le futur empereur Otton le Grand, qui venait à sa délivrance, et reçut de la jeune femme la couronne d'Italie.
Mais à cette heure, revêtue par le crépuscule d'un manteau funèbre, Canossa se dressait comme un symbole de terreur.
Alors Victorien se rappela sa première entrée au château du Latran et l'effroi de ses premières nuits dans la maison de Grégoire ; puis, tout à coup, il revit le château de son père, au
bord du Tibre, dans la vieille Rome, et l'image de Cencius s'empara de sa pensée.
Depuis une année, il avait songé bien des fois au proscrit. Même en ses jours de plus grand bonheur, près de Pia et de Joachimi, il se demandait avec angoisse pourquoi aucune nouvelle du triste pèlerin n'était jamais parvenue jusqu'à son fils. Cencius l'avait donc oublié et la tombe du Sauveur ne lui avait inspiré aucun retour de tendresse vers l'enfant à qui il devait la miséricorde et le salut.
Une scène extraordinaire arrêta un instant le pape aux abords du premier pont-levis jeté sur les fossés de Canossa. Au moment où les serviteurs de Mathilde, torches en mains, s'avancèrent pour accueillir l'hôte de la comtesse, on vit sortir de l'ombre une troupe lamentable, pieds nus dans la neige, la chemise de laine sur le dos, la tête rasée. C'étaient l'archevêque de Brème, les évêques de Lausanne, de Strasbourg, le comte Éberhard, familiers de l'empereur, qui, arrivés dans la journée, attendaient la venue de Grégoire pour implorer l'absolution. Tous ces suppliants, confiés à la garde du capitaine de Canossa, furent enfermés isolément dans les cachots des tours et des souterrains, sans feu ni lumière, réduits au pain et à l'eau. Ils devaient attendre, pour être jugés, l'arrivée de l'empereur et la
sentence portée par Grégoire sur leur propre suzerain.
Cependant Henri s'approchait de son maître spirituel avec une grande lenteur. Chemin faisant, il renvoyait loin de sa compagnie les évêques schismatiques d'Italie dont la vue eût irrité le pape. A mesure qu'il avançait, la puissance de ce vieux moine, qui détenait les clés de l'enfer, lui semblait plus formidable; il redoutait l'heure où, du fond de la plaine brumeuse, il découvrirait, debout sur un pic de l'Apennin, le noir fantôme de Canossa.
La veille du dernier dimanche de janvier, dans la nuit, une tempête vint des Alpes, roulant sur l'Émihe de prodigieux tourbillons de neige. Au matin, dans les replis du blanc linceul, les guetteurs du château aperçurent, cheminant à travers l'ouragan et suivie d'une longue file de corbeaux, une petite bande de chevalerie. L'empereur allait enfin atteindre la station suprême de son calvaire.
Le pape fut averti, vers midi, au moment où il terminait sa messe, de la présence d'Henri à l'entrée du premier pont. Il lui envoya l'ordre de se retirer, jusqu'au lendemain, dans un couvent voisin de la forteresse, où les moines l'attendaient pour lui bourdonner les psaumes de la pénitence.
Quelques heures plus tard, un second cortège
frappait aux portes de Canossa : la comtesse de Suse, l'abbé de Cluny et l'évêque de Verceil venaient plaider auprès de Grégoire la cause du jeune roi. Mathilde accueillit ces nouveaux hôtes et leur fit comprendre que l'œuvre serait fort épineuse: le pape semblait résolu à désespérer l'empereur.
Enfin, à la tombée de la nuit, deux hommes, un chevalier et un moine, sonnèrent la cloche extérieure du couvent. Le frère portier leur demanda leurs noms et ils entrèrent sans daigner lui répondre. Les deux mystérieux voyageurs s'enfermèrent avec Henri et l'entretien se prolongea jusqu'à l'heure du couvre-feu. Personne, ce soir-là et les jours qui suivirent, n'aperçut leurs visages. Le moine tenait son capuchon rabattu sur les yeux et le chevalier sa visière abaissée.
Le lendemain, Henri, tête nue et pieds nus, revint à Canossa. On l'introduisit seul dans la cour de la seconde enceinte. Il attendit debout, bien des heures, en vain. Le château paraissait abandonné et mort. La neige tombait. Un instant, l'empereur crut voir une ombre se mouvoir derrière les grilles d'une étroite fenêtre, au haut d'une tour. L'ombre se montra encore une fois à l'étage inférieur, puis elle s'évanouit. Henri avait alors reconnu le pape à son manteau rouge et à sa face pâle.
Vers le soir, les écuyers de Mathilde l'invitèrent à retourner au monastère.
Deux jours encore, la même attente, la même humiliation se renouvelèrent. A demi nu, dans le tragique appareil de sa pénitence, pleurant, battant sa poitrine, criant miséricorde, Henri ne put obtenir de s'agenouiller aux pieds de Grégoire. Le troisième matin, transi de froid, épuisé par le jeûne, il se réfugia dans la petite église de Saint-Nicolas, bâtie au bord des fossés de Canossa; il s'assit tout frissonnant, comme un catéchumène, au seuil du baptistère, et laissa tomber sa tête sur ses genoux. Des pas s'approchèrent et le tirèrent de sa stupeur: Mathilde, l'abbé de Cluny et l'évêque de Verceil venaient exhorter le misérable au repentir. Il s'empara, en sanglotant, de la main de Mathilde.
— Si tu ne viens à mon secours, dit-il à la comtesse, je ne briserai jamais plus de boucliers, car le pape m'a frappé et mon bras est mort. Ma cousine, fais qu'il me bénisse! Va!
Le jour fatal de sa déchéance, fixé par les grands vassaux à la diète de Tribur, était voisin. L'empire et la chrétienté seraient bouleversés de fond en comble si Grégoire ne relevait sans retard l'empereur de l'excommunication. L'abbé de Cluny promit d'implorer le pardon au nom de la paix même de
l'Église. Cette fois, le pontife céda. Il croyait Henri abattu pour toujours. Il reçut les serments de la comtesse et de l'abbé qui répondirent de la loyauté du suppliant et de ses efforts pour la conversion de l'Allemagne à l'obédience de Rome. Puis il accorda le lendemain pour la cérémonie de l'expiation.
Au lever du soleil, l'empereur, nu jusqu'à la ceinture, fut conduit par les moines en face du porche de l'église de Canossa. Les deux acolytes d'Henri, le prêtre et l'homme d'épée qui cachaient si soigneusement leurs visages, réussirent à pénétrer dans le château et s'arrêtèrent à quelque distance du roi, en un recoin des vieilles murailles.
Les évêques et les seigneurs allemands excommuniés sortirent alors de leurs cachots. Accablés par l'excès de la pénitence, ils s'agenouillèrent en demi-cercle aux deux côtés de leur prince.
Lorsque Grégoire parut, vêtu lui-même de deuil, avec la chape violette et la mitre de laine blanche, les suppliants se jetèrent en avant, la face dans la neige, les bras en croix, avec de grands cris, demandant d'être purifiés de l'anathème et rendus à l'Éghse de Jésus-Christ.
Le pape s'assit sur un siège de bronze, tout en haut des degrés du portail et contempla quelques instants cette scène inouïe. On dit
qu'alors, ému jusqu'au cœur, il versa des larmes, larmes de pitié ou d'orgueil.
L'évêque de Verceil lui remit en mains une baguette. Grégoire, tout en récitant à voix haute le psaume Miserere mei, Domine, secundum magnam misericordiam tuam, frapj^ai't, à chaque verset, l'épaule d'un nouveau pénitent à genoux sur la première marche de l'église. Puis, il se leva, retira sa mitre, et, joignant les mains, il invoqua lui-même le pardon de Dieu. Il se rassit et prononça la formule de l'absolution.
Le roi se releva et le pape lui tendit les bras. Il prit Henri par la main, le fit couvrir d'un manteau et l'introduisit dans la nef en disant:
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, je te rends la participation aux mystères de la mère Église. »
Il lui donna le baiser de paix, ainsi qu'aux évêques qu'il venait d'absoudre. Il déposa la chape de deuil, revêtit la chasuble blanche et s'avança vers l'autel. Des voix d'enfants chantèrent le Kyrie, et la messe pontificale commença.
C'était une vieille église, étrangement ténébreuse, aux voûtes basses appuyées sur de lourds piliers, une crypte mortuaire que la lueur des cierges et des lampes éclairait d'une façon funèbre. Les bêtes apocalyptiques qu'un
ciseau barbare avait sculptées aux chapiteaux, les griffons, les salamandres et les licornes semblaient s'éveiller de leur sommeil de pierre et, parmi les reflets incertains des lumières de l'abside, baignées par les fumées bleuâtres de l'encens, déployaient leurs ailes comme d'immenses chauves-souris, rampaient et s'enroulaient avec une lenteur fantastique autour des acanthes de granit. Dans la demi-coupole de l'abside, une mosaïque rongée par l'humidité, noircie par les vapeurs de l'autel, laissait voir encore un Christ décharné, aux yeux énormes, un Christ terrible de jugement dernier, et, à sa gauche, une grappe de démons noirs accrochés à des corps de damnés. Chaque fois que le pape étendait les bras, l'ombre de son geste traversait l'éghse et se perdait dans la nuit de la voûte. Quand il entonna le Gloria in excelsis, sa voix, grêle et cassée, fit l'effet d'un sanglot d'enfant. Mais il chanta les premières paroles du Credo avec une telle majesté, qu'un frisson courut sur les têtes inclinées de ces évêques germaniques qui, pour un jour, avaient osé renier une seule ligne du symbole séculaire.
Victorien, debout près de l'autel, assistait à cette messe lugubre. Il regardait, avec une sorte d'effroi, l'impérial pénitent et songeait à la tristesse de son ami l'évêque d'Assise, s'il avait été présent à la réconciliation formidable
du pape et de l'empereur. Au luomcnt où les voix d'enfants chantèrent Et homo factus est, il remarqua que, dans le petit groupe des serviteurs d'Henri, deux hommes n'avaient point fléchi le genou. Le chevalier et le moine, à demi cachés par un pilier, suivaient, avec une attention extrême, tous les mouvements de Grégoire. Un instant, le moine présenta à la lumière sa tête encapuchonnée et Victorien se souvint du regard d'oiseau de proie jeté un soir sur Pia et sur lui-même, à Rome, du haut de la tour solitaire des Saints-Jean-et-Paul.
Au moment de la communion, le pape se tourna vers l'empereur, et l'appela d'un signe au pied de l'autel. Puis il prit l'hostie, réleva à la hauteur de son visage, en face d 'Henri, et dit:
— Toi et les tiens, vous m'avez dénoncé au monde comme évèque impur, mauvais pape et faux pape. Vous m'avez accusé de péchés si horribles que l'Église devrait me chasser du siège de saint Pierre et me dégrader du sacerdoce. Si je suis innocent, que le corps de Notre-Seigneur témoigne de mon innocence; si je suis coupable, que Dieu me fasse tomber mort et frappé de damnation devant son tabernacle !
Il rompit alors sur l'autel l'hostie en deux parcelles et communia.
L'épreuve était bonne pour Grégoire. Il reprit le second fragment de l'hostie et s'approcha de l'empereur.
— Toi aussi, mon fils, tu as été accusé par les grands de ton royaume de crimes si odieux qu'ils ont jugé utile de te retirer le sceptre de l'empire et d'obtenir de nous que tu fusses retranché à jamais de la communion des chrétiens. Si tu es innocent, que le corps du Seigneur témoigne pour toi; si tu es coupable, qu'il soit sur-le-champ ta condamnation et ta mort!
Et il présentait le pain sacré aux lèvres du roi.
Henri, éperdu, très pâle, se rejeta violemment en arrière, et, tout d'un coup, pour ne point voir ce sacrement de terreur qui venait à lui, il se coucha sur le pavé du sanctuaire, la tête recouverte d'un pan de son manteau.
Dans l'assemblée des fidèles, troublée par l'attente d'un miracle effroyable, Mathilde seule et Grégoire demeuraient calmes. La comtesse encourageait le pape par un sourire de triomphe; Grégoire, tenant toujours en sa main la chair de Jésus, couvait l'empereur vaincu d'un regard de pitié hautaine.
Henri muraiurait des paroles confuses, se relevait à demi, comme s'il acceptait le jugement de Dieu, puis retombait sur la pierre de l'église, terrassé par la peur.
]\Iais le moine et le chevalier dont personne ne connaissait les noms sortaient de Icur ombre. Déodat disait à son compagnon:
— Va donc, puisque tu redoutes un coup de foudre. Pour moi, une hostie consacrée, même par un pape, n'est point chose dangereuse. A la vérité, le fragment offert par le vieux Grégoire peut être mortel. L'Église de Rome possède des secrets merveilleux, une alchimie infernale. Quand j'étais petit garçon, un pape est mort en buvant son calice, et les cardinaux n'osaient plus, le jeudi saint, s'asseoir à la table de la sainte Cène.
D'un bond, le chevalier s'était porté à deux pas de l'empereur. Il souleva la visière de son casque et se pencha vers l'oreille de son maître. Grégoire et Victorien entrevirent, comme en un éclair, la face brutale et les yeux méchants de Cencius. Le jeune homme étreignit le marbre de l'autel: il se sentait défaillir et rouler à l'abîme.
— Refuse, mon seigneur, dit le baron, refuse pour ta vie, pour ton empire, pour ton salut éternel !
Les officiers de Mathilde se mirent en mouvement, comme pour s'emparer de Cencius. Mais le pape les arrêta d'un geste.
— Laissez libre cet homme : il est mon vassal, baron de Rome, et n'appartient qu'à moi seul.
Mais c'est un parjure et je le chasse de ma présence. Par amour pour cet enfant, son fils, je lui octroie la vie pour la seconde fois, et je défends qu'on touche à personne.
Déjà Cencius avait rejoint Déodat sous le portail de l'église et tous deux fuyaient loin du château.
Le pape, abaissant encore les yeux sur l'empereur prosterné, ajouta, avec une ironie chagrine :
— Ce jour-ci n'est-il pas d'ailleurs un jour de pardon et de paix?
Dans le silence de l'église ténébreuse, on entendit alors les sanglots de Victorien. Tout à coup Grégoire, inspiré par une immense tendresse, s'avança vers le jeune homme:
— Et toi, mon enfant, toi qui es pur et bon, reçois ton Dieu que celui-ci n'ose accueillir. Jésus-Christ repose avec joie dans le cœur de ceux qui souffrent.
Victorien fit un pas vers le pontife, croisa les mains sur sa poitrine, et prit l'hostie.
Après les dernières oraisons, le pape bénit solennellement l'empereur, l'épiscopat teutonique et les fidèles. Puis, le cortège se déroula le long de la nef. Les seigneurs toscans, la comtesse, les jeunes chantres de la chapelle, les évêques, l'abbé de Cluny, défilèrent tour à tour. Enfin, « les deux moitiés de Dieu, »
Henri, blême de honte et de colère, le front bas, Grégoire, très droit, les yeux ardents, sortirent fraternellement côte à côte de la vieille église.
Seul et longtemps après qu'un clerc eut éteint le dernier cierge et soufflé sur la dernière lampe, Victorien demeura oublié dans le crépuscule de l'abside, assis sur les marches de l'autel. Ce fut l'heure la plus amère de toute sa vie. Il revit le passé et pressentit l'avenir. Quel héritage de trahisons et de crimes son père lui avait-il donc réservé? De quels opprobres le nom de cette antique famille des Cencius serait-il encore souillé ? Par quels nouveaux sacrilèges sa race outragerait-elle encore l'Église? Il songea alors à la doctrine désespérante de son premier maître, au dogme féroce sans cesse invoqué et glorifié par le moine Egidius, l'enfant condamné pour le péché du père à une misère infinie, le démon institué par Dieu même arbitre souverain d'une destinée maudite. Et lui, marqué par Satan du signe de ses élus, oserait-il jamais rentrer au Latran, embrasser Joachim, soutenir le regard des yeux de Pia! Avec quelle angoisse la jeune fille ne recevrait-elle point ce fils de brigand parricide, l'ennemi vraiment diabohque de Grégoire? Ne valait-il pas mieux enseveHr demain, dès ce soir même, l'infamie fatale de sa famille au fond de quelque cloître.
dans l'caribre de l'Apennin, le plus loin possible de Rome et de tout ce qu'il avait aimé? Et la parole du moine au souper pontifical de Soana lui revint au souvenir, telle qu'un signe d'espérance : sola heatitudo !
Mais l'image de Pia, la grâce de son visage et la caresse de son sourire sollicitaient toujours le cœur du jeune homme. Peu à peu une pensée plus virile grandissait en lui. La fuite au couvent, l'adieu au monde, ne paraîtraientils point à la jeune fille un acte d'égoïsme et une lâcheté? Était-il digne d'un chevalier romain, du disciple de Joachim, du pupille de Grégoire VII, de proclamer sa défaite, avant d'avoir lutté pour son honneur, pour la paix de sa vie ? Ne devait-il pas d'abord essayer une tentative généreuse sur la conscience de son père ?
Vivement il se releva, secoua le mauvais rêve et courut hors de l'église.
Henri, à pied, cuirassé, le manteau royal sur les épaules, entouré de ses évêques et de ses nobles, prenait, dans la cour du château, congé de Grégoire. Les adieux, de part et d'autre, furent très froids. Le pape dit à l'empereur au moment où la troupe monta à cheval :
— N'oublie pas, mon fils, que tes serments sont écrits là-haut. S'il reste, entre moi et toi, un mystère, Dieu ne tardera pas à le dissiper.
Cenciiis ne se trouvait point dans le cortège impérial. Victorien s'élança hors de l'enceinte, jusqu'au monastère où le roi avait passé ses dernières nuits. Personne n'y avait revu ni Ccncius ni Déodat. Le jeune garçon descendit alors, par un sentier rapide, sur la route de Milan où se rendait Henri IV. Il allait, le front nu, le vent dans la chevelure, tout blanc de neige, interrogeant les traces du chemin, frappant aux portes des rares maisons éparses dans la campagne. Bientôt parut l'empereur, et Victorien se rangea pour le passage de l'escorte. Aucun de ces hauts seigneurs ne daigna reconnaître le jeune vagabond enfoncé jusqu'aux genoux dans la neige du fossé. Le roi, les yeux à demi clos, rigide sous son armure d'acier, passa devant lui comme en un songe.
L'évêque de Strasbourg chevauchait à l'arrière-garde, fort embarrassé par le méchant naturel de sa monture. Victorien remit gentiment dans l'étrier le pied épiscopal et questionna le cavalier.
— Hélas! mon bon ami, vous courrez longtemps. Votre père et l'autre — un bien triste moine — se sont jetés sur la route de Parme avec les deux meilleurs chevaux de notre compagnie. Ils m'ont laissé celui-ci, qui comptera pour mon temps de purgatoire. Merci et bonsoir. Que Dieu vous garde !
Victorien revint lentement, fouetté par la bise, le cœur brisé, à Canossa.
Le pape s'était inquiété de son absence et l'attendait anxieusement. Il l'accueillit d'abord par un long silence, puis avec une douceur mêlée de tristesse, lui imposa les mains sur le front.
— Mon fils, dit-il, Dieu éprouve ses justes par le deuil et par les larmes. Pour votre douleur, je vous aime plus que jamais.
Sur une table étaient amoncelées les lettres envoyées chaque jour par la chancellerie pontificale, les dépêches des évêques, des légats, des chefs d'ordres de toute la chrétienté. Grégoire prit une épître sur parchemin massif, naïvement pliée et fermée par un sceau épiscopal.
— Ceci est pour vous, Victorien. La lettre est arrivée ce soir dans le courrier du saintsiège. Le cachet porte les armes de l'évêque d'Assise votre ami; mais la suscription est d'une main d'enfant, sans doute de Pia. Allez, mon fils, et que Notre-Seigneur vous console !
Aux dernières clartés du jour, Victorien ouvrit la lettre de la jeune fille.
« Cher grand ami, « Je voulais commencer par « cher petit ami; » mais notre sainte abbesse m'a assuré
que c'est un péché d'appeler « petit ami » un jeune cavalier, quand on n'a pas un âge de grand 'mère.
« Vous nous manquez depuis un mois, et je ne puis croire encore que vous soyez parti véritablement. Il me semble toujours que vous êtes là-haut, sur les tours, occupé à suivre des yeux, avec messire Joachim, le vol des oiseaux d'hiver. Le soir, quand je vois votre place vide près du brasero, j 'ai bien envie de pleurer. Notre évêque, pour me réjouir, me dit alors que vous nous reviendrez de Toscane chevalier charmant, sur un beau cheval de guerre, comme le saint Jacques de son missel, qui est peint tout en or sur un fond de ciel bleu. Hâtez-vous pour ce beau jour de fête.
« Votre petit billet, écrit de Soana, est tout usé à force d'avoir été lu et relu par le seigneur évêque et par moi. Je suis heureuse de votre passage dans ma chère vieille ville. Notre seigneur et moi nous espérons lui rendre visite quelque jour, en votre compagnie, quand les champs seront fleuris et que vous aurez votre cheval de bataille. Vous me laisserez monter un peu en croupe, s'il n'est pas trop farouche; mais nous n'en dirons rien à notre sainte mère.
« L'autre soir, un vendredi, nous avons eu au Latran un miracle, de l'avis de la bonne dame, mais qui lui a fait une peur horrible, un mauvais
miracle. Vous savez qu'elle n'aime pas beaucoup notre chevreuil Fulvo, qu'elle prend pour une sorte de chèvre sauvage des forêts. Il paraît que les démons hantent volontiers les corps de ces bêtes. Or, comme elle nous contait une histoire à trembler de diables qui s'étaient logés à sept dans un grand bouc noir, et étaient entrés ainsi, il y a plus de trente ans de cela, dans son monastère de nonnes, voilà tout à coup Fulvo qui s'élance hors de sa couchette, d'un saut arrive par derrière à l'abbesse et lui donne dans le dos, entre les épaules, un si rude coup de tête et de cornes qu'elle est tombée en avant, de son escabeau, tout du long, avec un grand cri. Fulvo avait tort, mais notre seigneur a beaucoup ri, et moi, aussi, quand nous avons été sûrs qu'elle n'avait d'autre mal qu'un détour dans sa coiffe. Cependant, il a été convenu qu'on attacherait désormais Fulvo au pied du gros lutrin qui porte un aigle doré, chaque fois que l'on parlerait du démon, c'est-à-dire chaque fois que l'abbesse raconterait une histoire.
« Mais cela n'empêche pas le chevreuil de monseigneur saint Eustache d'être toujours bien caressant pour moi. Je vous envoie à Canossa les amitiés de ce joli diable.
« Pour en finir avec nos bêtes familières, apprenez que la mule de notre ami devient
insupportable à force de dévotion. Hier, par une forte neige, elle s'est plantée des quatre jambes devant le porche de Sainte-Marie du Transtévère un temps si long, que Sa Révérence a pu lire tout son bréviaire du jour, y compris les vêpres, très tranquillement assise sur son dos. Si Fulvo loge un démon, cette mule doit renfermer l'âme de quelque moine, ou tout au moins d'un sacristain. C'est une idée du seigneur Joachim, une idée pour rire. Il est toujours très joyeux, excepté quand il pense à vous. Alors il s'attriste et vous appelle.
« Ce n'est point sans peine que nous avons trouvé un parchemin pour écrire cette lettre. La provision du saint-siège est épuisée par les bulles d'excommunication, et le cardinal d'Albano, si bon pour moi maintenant, a dû arracher une page blanche à l'un de ces livres pesants comme des coffres et couverts de clous de cuivre, où les clercs chantent au chœur, mais dont le nom est trop difficile à retenir, pour une petite si peu savante, telle que moi.
« Il faut bien finir ma lettre, puisque me voici au bout du parchemin du cardinal. Mais là, tout en bas, sous la signature, je mets la bouche, et je crie, au risque d'être entendue par notre vénérable gouvernante:
«Revenez à nous, cher Victorien; revenez en hâte, cher Victorien.
« PlA. »
Le jeune homme pressa sur ses lèvres l'endroit auquel Pia avait confié l'appel de son cœur et il se sentit comme pénétré d'une fraîcheur suave. Il ouvrit le vitrail de sa fenêtre et se pencha sur la plaine blanche. La tempête avait cessé et le ciel étalait son manteau d'étoiles. Le château s'endormait. Un champ de neige immense séparait les deux héros du drame de Canossa, Grégoire et Henri, et la grande douceur de la nature était descendue sur la scène où les deux pasteurs mystiques de la chrétienté venaient de semer pour leurs peuples et pour eux-mêmes une moisson de larmes et de sang. Mais l'heure présente était à la nuit, au silence et à la paix, et Victorien songeait avec une joie grave à l'enfant qui grandissait là-bas, dans la sainte ville de Rome, et qui l'attendait.