Malade, etc
Pour retenir ces mots dans l'ordre où ils se trouvent, je fais mes rapports. Parmi tous ceux qui se présentent, je m'arrête à ceux-ci :
i° Je place ma petite chienne en vedette sur l'observatoire (la tour) pour m'avertir de l'approche des étrangers.
2" Je regarde mon cygne dans son bassin et je m'aperçois que ses plumes sont fortement agitées par le zéphyr.
30 Mon rempart est presque détruit, la guerre a désolé les environs, qui n'offrent plus qu'une vaste solitude.
40 Cette glace, heureusement placée en face de la croisée, offre une belle vue et répète la campagne.
50 Cette chaise longue (fauteuil) présente assez de place pour y faire un lit.
6° Le bruit du cor de chasse réveille l'habitant des villes.
70 Je place un bonnet sur la pointe de ma faulx.
8° Mon cerf ne peut courir : son estomac est enflé et traîne jusqu'à terre.
90 On fait cuire dans le poêlon des aliments pour le malade.
Si maintenant on me demande quel mot est placé au n° 2 : 2 ou cygne sont pour moi la même chose; je rappelle le rapport que j'ai fait et je me souviens que les plumes du cygne sont agitées par le zéphyr. — Veut-on le huitième mot ? je songe au cerf dont la marche pénible et lente me rappelle Yestomac gonflé.
Si, changeant la question, on me demande quelle place occupe le mot bonnet? je cherche le rapport que j'ai établi, et la faulx me donne le numéro 7. Etc.. (1).
N'allons pas plus loin. Cet exemple typique met assez en relief le procédé de Feinaigle. Mais le plus merveilleux, sans doute, c'est que ce procédé était susceptible de jouer dans tous les cas, dans toutes les circonstances, à peu près de la même manière : aucune notion, en effet, aucun ordre de connaissance n'échappe à la Mnémonique. Considérez plutôt la table des chapitres du fameux Traité : Étude de l'arithmétique, de l'histoire, de la chronologie, de la botanique, de la jurisprudence et des Codes civil, criminel, de commerce, etc., de la géographie, des mathématiques, de l'algèbre, des langues mortes et vivantes, — que désirer davantage? En quelques jours, et sans peine, par un emploi judicieux de cette méthode, on était assuré d'acquérir une science encyclopédique à décourager Pic de la Mirandole. Quelle révo-
(1) Traité complet de mnémonique, pp. 23-25.
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iution dans la vie pratique et spéculative ! quel progrès apporté tout à coup dans l'exercice quotidien de notre activité intellectuelle ! Et comment ne pas crier à l'injustice, quand un tel bienfaiteur de l'humanité, pour une découverte aussi extraordinaire, se voit refuser un brevet d'invention !
Il resterait maintenant à suivre la démonstration de Feinaigle dans le détail des applications particulières de la Mnémonique. Tout son enseignement ne se réduit pas à ce que nous venons d'en dire. En réalité, à chaque matière différente, correspond une série de complications nouvelles. Si vous voulez retenir la classification de Linné, ou les titres et les sous-titres du Code civil, n'espérez pas y parvenir à l'aide des « rapports » faciles à établir qui vous ont servi pour apprendre les premiers mots des pages de la Correspondance de Voltaire. S'il est vrai que l'opération mnémonique se conçoit d'après un principe uniforme, à mesure que changent les facteurs du problème, changent aussi les conditions dans lesquelles elle s'effectue. Ici interviendront des formules, des phrases rimées, des clichés cabalistiques, comme dans le système de Paris; là des équivalences littérales, des calembours, comme dans YAllé- ■vytechnie. Plus nous avançons dans la lecture de notre Traité, plus les chambres s'enchevêtrent et se multiplient dans des maisons de plus en plus nombreuses, plus les figures primitives se confondent, se combinent les unes avec les autres, et servent à la fois de symboles représentatifs à des notions hétéroclites, plus les associations d'idées sont subtiles et les comparaisons hasardeuses. Il est des cas où le cerf devient une biche, le cor de chasse une ménagerie, le cygne un cheval ou un « quadrupède », et le rempart un dromadaire. Mais aussi à quelles drôleries, à quelles puérilités désopilantes n'aboutit pas l'imagination dévergondée de Feinaigle !
Il faut pourtant renoncer à en donner ici d'autres aperçus, car le moindre exemple entraînerait d'interminables explications. Aussi bien le professeur avait-il écarté, a priori, toute objection à sa doctrine. La plus évidente, celle qui se présente d'abord à la pensée, c'est l'épouvantable confusion qui va s'implanter dans le cerveau des malheureux néophytes. A moins de supposer autant de maisons qu'on a de choses de nature différente à retenir, et dans chacune de ces maisons autant de chambres distinctes que de familles ou d'espèces, si c'est la maison réservée à la botanique, — autant que de siècles et de règnes, si c'est la maison de l'histoire — autant que de pays, de provinces, de départements, s'il s'agit de géographie, — et ainsi du reste, à
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l'infini — comment fera l'élève mnémoniste, lorsqu'il aura déposé successivement, dans le même compartiment d'une maison unique, des idées aussi disparates que Carcassonne, Mont-Blanc, Poméranie, Henri IV et Champignons ? — Mais Feinaigle ne s'embarrasse pas pour si peu. Est-ce donc là, réplique-t-il, ce qui vous arrête ? Il suffirait, au besoin, de prévenir le candidat qu'on va l'interroger sur telle ou telle matière :
« On ne doit jamais craindre, quoiqu'on ait fixé dans la même case des objets qui se rapportent à l'arithmétique, à la jurisprudence, à la chronologie, de prendre une image pour une autre. Qui s'aviserait de répondre que le dixneuvième roi de France est Mahomet ? »
Voilà en effet qui tranche toute difficulté. Rien qu'à cette phrase on pourrait juger de l'inventeur et du système.
D'ailleurs, dès la première page du Traité de Mnémonique, le lecteur sait à quoi s'en tenir. En tête du volume que j'ai sous les yeux, une planche, gravée à l 'eau-forte, représente un vague paysage encombré de cabanes, toutes bâties sur le même modèle. Dans les intervalles sont des personnages, des animaux, les objets les plus divers : une paire de pistolets, un canon crachant sa mitraille, un livre ouvert, une hache, une coupe renversée, un bûcher. Cela s'intitule : Tableau des événements remarquables depuis la naissance de Jésus-Christ jusqu'au commencement du XIXe siècle. Tout y est, depuis l'âne et le bœuf de Bethléem, jusqu'à la tête de Minerve, couronnée de laurier et de chêne, emblème de Napoléon Ier, qui, placée sur le trône du plus grand des monarques, rappelle sa puissance, sa sagesse, sa valeur et ses victoires.
Est-ce ce frontispice qui séduisit Bouvard et Pécuchet ? Comment s'étonner à présent si, dans leur désir de tout apprendre, de tout emmagasiner, ils ont eu recours à Feinaigle, en même temps qu'à Paris et à Allévy, pour se guider à travers le labyrinthe de l'histoire ?
Mais si l'on est tenté de sourire, ou d'éprouver à propos de Feinaigle un peu de cette pitié douloureuse, de cette compassion inquiète, qu'inspirent toujours les fous inoffensifs et les illuminés malchanceux, ne faut-il pas admirer surtout la conscience littéraire de Flaubert, qui, pour écrire dix lignes de son roman, a pris soin de feuilleter, d'annoter pareilles élucubrations — rendant ainsi à ces trois mnémonistes un éminent service, qu'ils n'auraient jamais obtenu de leurs propres travaux, celui de fixer pour longtemps leurs noms dans la mémoire des hommes ?