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ET DE PÉCUCHET

S'étant mis en tête de devenir des historiens, Bouvard et Pécuchet, assez vite, commencent à patauger. Ils confondent les événements, faute de pouvoir retenir les dates :

« Heureusement qu'ils possédaient, dit Flaubert, la mnémotechnie de Dumouchel, un in-12 cartonné, avec cette épigraphe «instruire en amusant».

Ce Dumouchel, ami de Pécuchet, « professeur », pour lequel il a le plus grand respect, apparaît dès les premières pages du roman (1); plusieurs fois nommé au cours du récit, il devait même revenir à la fin du livre, d'après le plan ; mais je crois bien que c'est un personnage imaginaire, tout autant que Bouvard ou Pécuchet lui-même. Plusieurs Dumouchel ont écrit. L'un d'eux, auteur d'un mémoire sur la Contribution foncière et le cadastre en 1836, de Recherches historiques sur V apanage, d'une brochure sur la Réforme électorale, avait été, vers 1835, receveur des contributions directes à Rouen. Il est possible que Flaubert, ayant retenu ce nom entendu dans sa jeunesse, s'en soit servi pour baptiser plus tard un des comparses de son roman. L'homonymie est assez curieuse. Un autre Dumouchel (Jean- Baptiste), recteur de l'Université de Paris, puis évêque du Gard, a publié, aux environs de l'année 1800, un certain nombre de mandements, de lettres pastorales, de Narrationes excerptae ex latinis scriptoribus; ce n'est certainement pas lui que Flaubert pouvait avoir en vue. Est-il d'ailleurs prouvé qu'il ait songé à un écrivain authentique et réel, en présentant un Dumouchel auteur d'une mnémotechnie? Rien n'est moins démontré. C'est peut-être pure invention. Si l'on admettait l'affirmative, le personnage visé serait plutôt Jean- François-Adolphe Dumouchel, inspecteur de l'Académie de Douai, né à Paris en 1804, qui a écrit plusieurs ouvrages de pédagogie à l'usage des classes, une Arithmétique élémentaire, théorique et pratique (Paris, 1843),

(1) Bouvard et Pécuchet, p. 5.

un Cours élémentaire de cosmographie (Paris, 1849), des Leçons de pédagogie, conseils relatifs à l'éducation et à renseignement des enfants dans les écoles primaires (Paris, 185 1), une Biographie des personnages illustres de la France, en 2 volumes (Paris, 1853- 1857) et un recueil d'historiettes morales, Vice et vertu, sagesse et inconduite (Paris, 1841). Son œuvre, comme on le voit, est très mêlé. Il est bien contemporain de l'époque où se passe l'action du roman de Flaubert. Sa qualité d'inspecteur d'académie est très voisine de celle de professeur, dont est si fier l'ami de Pécuchet, — et Pécuchet luimême. Enfin, le caractère et la nature des livres laissés par ce Dumouchel authentique s'accordent parfaitement avec le caractère de l'ouvrage dont Flaubert dit que le Dumouchel de son roman aurait été l'auteur. Je suis tenté de croire que les deux, dans la réalité, ne font qu'un seul et même individu, malgré l'objection que le nom véridique n'aurait pas même été altéré. Mais on sait, de reste, qu'il y a eu de même un Pécuchet notaire à Rouen. - — Quoiqu'il en soit, le Dumouchel de Douai n'est l'auteur, en fait, d'aucune mnémotechnie. Il n'y a donc pas là de source documentaire à contrôler, et nous sommes forcés, pour en apprécier les mérites, de nous en tenir à ce qu'en dit Flaubert. « Elle combinait, nous apprend-il, les trois systèmes d'Allévy, de Paris, et de Fenaigle. »

Allévy et Paris ont existé. Ils ont eu même, comme mnémonistes, leur heure de célébrité. Dans un très amusant article de la Revue, publié le 15 avril 1913, M. Robert Anchel a étudié, au point de vue précisément de Bouvard et Pécuchet, leurs systèmes, et donné des détails curieux sur leur enseignement, en mentionnant leurs ouvrages consultés et résumés par Flaubert. Mais qu'est-ce que ce Fenaigle, qui, d'après le roman « divise l'univers en maisons, qui contiennent des chambres ayant chacune quatre parois à 9 panneaux, chaque panneau portant un emblème »? — Sur le compte de Fenaigle, M. Anchel reconnaît de bonne grâce son ignorance. « L'admirable inventeur, écrit-il, reste mystérieux. N'est-il que l'irréel produit de l'imagination du romancier désireux d'ajouter quelques traits à son analyse satirique ? Cela paraît peu vraisemblable, puisque les autres, Allévy et Paris, ne sont pas des êtres fictifs, et qu'ils auraient à la rigueur suffi à exercer la verve de Flaubert. Ou bien Fenaigle est-il resté caché à la faveur de quelque altération subie par son nom? Je n'en sais rien, mais j'incline à le croire. »

C'est en effet l'hypothèse exacte. Fenaigle est tout simplement une orthographe défectueuse pour Feinaigle, que d'aucuns ont encore écrit

Fainaigle. Un hasard m'a révélé ce personnage, et voici (pour compléter tardivement l'article de M. Robert Anchel) quelques indications à son sujet.

Quand Grégoire de Feinaigle vint à Nancy, dans le courant de l'année 1805, il approchait la quarantaine, étant né en Allemagne, probablement en Bavière, en 1765. Mais cette première partie de sa vie reste à découvrir. Quel était exactement son lieu d'origine, quelles études spéciales l'avaient préparé à l'enseignement qu'il allait répandre en France ? Selon toutes vraisemblances, il avait été l'élève de Johann Christof Friedrich von Arétin, savant estimé qui devint conservateur en chef de la bibliothèque de Munich et avait publié, entre autres travaux, l'année d'avant, des Réflexions sur la véritable portée et sur V utilité de la mnémonique (1). On peut supposer que son « patron » envoyait Feinaigle, comme il avait envoyé d'autres disciples à l'étranger, pour propager une invention dont il était très fier.

En méditant un passage de Cicéron {de Oratore, II, 86-88), la baron d'Arétin avait conçu en effet un système merveilleux, destiné à aider et à fixer la mémoire, en classant les choses à retenir, ou les signes symboliques de ces choses, dans un ordre déterminé, par le moyen de tableaux méthodiques faciles à graver dans l'esprit. Dans ce système, comme plus tard, nous le verrons, dans celui de Feinaigle, tout reposait sur des rapports de positions et sur des associations d'images artificiellement suggérées et combinées ; principe fort ancien d'ailleurs, s'il est vrai que Simonide de Cos en ait fait usage pour rappeler ses souvenirs dans une circonstance mémorable, comme le racontent Cicéron, Pline et Quintilien.

Feinaigle, en s'emparant du procédé, se contenta de le rajeunir, d'en compléter les détails d'application. Et il en fit sa propriété. Si jamais il avait reçu mandat de défendre les intérêts et la gloire du baron d' Arétin, le premier effet de la Mnémonique fut de lui faire oublier totalement sa mission. A Strasbourg, où il s'arrêta quelque temps, il n'hésita pas à présenter comme sienne une méthode qui avait, disait-il, « sur les méthodes antérieures, les avantages les plus marqués ». Et la Société des sciences et arts de cette ville décerna sur-le-champ ses éloges à la « Mnémonique de M. le professeur Feinaigle (2) ».

A Nancy, après avoir donné, dans la salle même de l'auberge où il était

(1) Munich, 1804.

(2) Notice sur la mnémonique... par Grégoire de Feinaigle. — Paris, imp. de Bertrand- Pottier. 1806. In-8e, passim.

descendu, quelques séances publiques, qui obtinrent un certain succès, il soumit de nouveau au contrôle de l'Académie des sciences, lettres et arts, la découverte dont il s'attribuait tout le mérite. Il était cependant trop habile pour divulguer à tout venant le secret des « procédés nouveaux et jusqu'à présent inconnus dont l'effet était de faciliter l'emploi du système et d'en étendre l'application sur tous les objets de nos études»; pour être assuré de débiter sa marchandise, il fallait bien qu'il l'enveloppât d'un peu de mystère. Il ne communiqua donc à l'Académie que les éléments essentiels de sa Mnémonique, ajoutant qu'au surplus il gardait par devers lui « son secret ». Aussi le rapporteur de la commission académique, M. de Bouteillier, fut-il contraint, par cette réserve, de demeurer sur le terrain des plus vagues généralités. Il ne laissa pas néanmoins d'encourager ses collègues à voter de confiance une attestation favorable (i).

Feinaigle n'en demandait pas davantage. D'autres témoignages officieux suivirent bientôt, entre autres celui de M. Mollevaut, proviseur du lycée de Nancy, dont le frère, également proviseur à Metz, déclarait hautement que « M. de Feinaigle, par les expériences les plus incontestables et les plus éclatantes, non seulement s'était acquis une réputation distinguée, mais encore s'était rendu cher à tous ceux qui ont à cœur la gloire des sciences et des lettres et qui, par leurs efforts ou par leurs succès, en cultivent ou en étendent l'empire » (2).

Muni de pareils certificats, Feinaigle ouvrit un cours payant où bientôt les auditeurs furent assez nombreux. L'instruction nécessitait de 12 a 15 leçons, et coûtait 72 francs. Il va sans dire que l'on était tenu de souscrire à la totalité des leçons, et surtout de payer d'avance. Feinaigle exigeait aussi l'engagement de ne pas révéler avant deux ans, sans sa permission, le détail de la méthode. Le cours terminé, il s'empressa de disparaître, changeant de ville avant que les braves gens aient eu le temps de reprendre leurs esprits et de regretter leurs écus.

Il va ensuite répéter à Lunéville, à Besançon, à Epinal, à Dôle, à Dijon, ce petit tour d'escamotage. Partout il émerveille d'abord le public par la rapidité des résultats obtenus, et récolte les attestations les plus flatteuses. Il récolte aussi d'assez jolis bénéfices. Pour sauvegarder sa dignité de pro-

(1) Cf. Précis analytique des travaux de la Société académique... de Nancy pendant le cours de Vannée i8o6. — Nancy, icSoô. In-8 , pp. 37 et suiv.

(2) Notice sur la Mnémonique..., pp. 36 et suiv.

fesseur et n'avoir pas à s'inquiéter des détails matériels que comporte l'installation d'un cours, l'aménagement d'une salle, il se faisait accompagner d'un aide qui, en même temps, servait d'interprète, car il s'exprimait difficilement en français.

Dès le début, un élève, nommé François Guivard, avait manifesté des aptitudes particulières. Feinaigle l'avait initié aux arcanes de son système, et pris pour disciple, comme lui-même l'avait été, croyons-nous, du baron d'Arétin. Et c'est ainsi que, le 16 frimaire an XIV (7 décembre 1805), avant de quitter Nancy, il fut amené à délivrer à ce Guivard un papier signé de sa main, aux termes duquel il certifiait l'avoir choisi « en qualité d'unique général délégué, pour enseigner la Mnémonique à toutes les personnes qui désirent l'apprendre ».

« Je déclare, en outre, disait-il, que je ne me suis déterminé à ce choix qu'après avoir donné audit Guivard toutes les connaissances nécessaires pour bien enseigner mon art, et après m'être convaincu qu'on peut à cet égard lui accorder autant de confiance que l'on m'en accorderait à moimême » (1).

Guivard était donc parti de son côté en tournée, pendant que Feinaigle continuait la sienne. A Reims, en avril 1806, à Douai en mai, à Lille en juin, il avait prêché la bonne parole et s'était attiré des témoignages de satisfaction aussi élogieux que ceux délivrés par ailleurs à son maître (2). Tous deux se retrouvent à Paris vers le milieu de l'été et Guivard, honnêtement, rend des comptes à Feinaigle, qui s'empresse de reconnaître « l'exactitude la plus scrupuleuse dans toutes les opérations » de son délégué. Mais, à Paris, la situation des deux compères s'annonce d'abord comme moins brillante.

Feinaigle pensait sans doute que, dès le premier jour, au seul bruit de son nom, et sur la réputation qui devait l'avoir précédé, un flot de souscripteurs allait se déverser devant l'Hôtel de Bretagne, 54, rue Saint-Andrédes-Arcs, où il était descendu. Mais les Parisiens, quand ils ne sont pas les pires badauds, ont l'entêtement du scepticisme et de l'indifférence. En vain, depuis six mois, Feinaigle sollicitait un brevet d'invention, et l'autorisation de se livrer à des expériences publiques qui devaient convaincre les incrédules : on ne répondait pas à ses lettres, et le client se faisait attendre.

(1) Guivard [Avis de] Changement de domicile. Cours de mnénonique. — Paris, impr. de J. Hénée (1S07). In-8 , p. 8.

(2) Guivard, op. cit., pp. 9-1 1.

IOÔ AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

L'avenir de la Nouvelle Mnémonique semblait compromis lorsqu'il eut la chance de rencontrer un certain M. Blanc, ancien professeur de philosophie et de belles-lettres, « créateur de Vokygraphie, méthode couronnée par le jury de l'Instruction publique », qui occupait alors une situation de sous-chef de bureau à la Préfecture. M. Blanc fut séduit, mit en mouvement le personnel de son administration, où bientôt l'on ne parla plus que de Mnémonique. Tant et si bien que le conseiller d'État-préfet, Frochot, en eut l'écho, et consentit à ce qu'on examinât la question dans ses bureaux.

Le 8 novembre 1806, Guivard, Feinaigle, et le « secrétaire » de ce dernier, Jacques Vetter, procédaient, dans le cabinet de M. Blanc, à une épreuve particulière avec le complaisant sous-chef, quand survint le maire du 7e arrondissement, M. Hémar de Sévran. Celui-ci fut si fort ébahi du spectacle que, spontanément, il donna rendez-vous à Guivard et à Feinaigle pour le 13 du même mois, afin de tenter une expérience concluante. Au jour dit, Hémar de Sévran remit entre les mains du professeur neuf enfants, de 8 à 12 ans, choisis par lui-même à l'école primaire de son arrondissement. Pendant deux jours, de dix heures du matin à quatre heures de relevée, Feinaigle et Guivard cuisinèrent les malheureux bambins. Le 14 au soir, Hémar de Sévran se présenta pour l'examen général, escorté, nous dit-il, « du secrétaire de la municipalité, de deux membres du bureau de bienfaisance et de plusieurs employés de sa mairie ».

Ce fut un triomphe ! On interrogea les candidats sur l'arithmétique, sur les capitales de l'Europe et les départements de l'Empire français, sur la géométrie, sur la chronologis des rois de France, sur la botanique, sur le code civil, sur l'histoire romaine. Aucun n'eut une seconde d'hésitation.

Toutes les réponses furent d'hommes « consommés dans la pratique de ces connaissances si diverses ». Répétée quelques heures plus tard, devant un autre jury, dans les locaux de la Société d'agriculture, l'épreuve fut tout aussi concluante. Hémar de Sévran, converti du coup à la Mnémonique, adressa aussitôt un long rapport au Préfet de la Seine (1). J'en extrais seulement ce passage significatif :

« Le jeune Chevrier, âgé de 10 ans, a produit sur l'esprit des auditeurs l'impression la plus vive. Cet enfant, au dire même de son instituteur ordinaire, est celui sur lequel on osait le moins fonder d'espérances... Ce très

(1) Notice sur la Mnémonique, pp. 59 et suiv.

jeune élève a fait l'exposition du système de botanique de M. de Jussieu. Ce système se divise en 3 parties :

1) Les acotylédones.

2) Les monocotylédones.

3) Les dicotylédones.

Ces trois parties se subdivisent en 15 classes et chaque classe en un nombre différent de familles. La huitième classe, entre autres, a 18 familles. Chacune de ces familles porte des noms techniques difficiles à prononcer, tels que les Orobranchoïdes, les Rhinantoïdes, les Acantoïdes, les Polemonacées, les Apocinées, les Hylospermes. En nommant au jeune Chevrier une famille botanique, il savait aussitôt la classer, en prononçant avec la plus grande facilité tous ces termes nouveaux pour lui, et entièrement étrangers pour la plupart des spectateurs. »

De son côté M. Blanc en référa directement à son chef. Persuadé enfin, Frochot écrivit le 6 décembre à Feinaigle pour le féliciter et l'autoriser à faire des expériences publiques. La première eut lieu en présence du Préfet luimême, à l'Hôtel de Ville, le 18 décembre; une seconde le 25 décembre, rue de Grenelle-Saint-Honoré, n° 45, sous la présidence du directeur des sourds-muets, l'abbé Sicard, membre de l'Institut (1).

C'était pour Feinaigle la consécration solennelle, et comme un avantgoût de la fortune. Craignant de ne pas suffire à la tâche ou peut-être par simple reconnaissance des services rendus par Guivard, dès le 15 novembre 1806, devant Me Lahure, notaire, il avait passé avec son fidèle délégué un contrat d'association en bonne et due forme pour la durée d'une année. Ils ouvraient un cours à frais communs, avec répartition par moitié des bénéfices. Guivard était spécialement chargé de l'organisation des exercices publics; il pouvait, à l'occasion, donner des leçons, conjointement avec Feinaigle; il lui était enfin permis de recueillir les souscriptions, dont le prix était élevé de 72 fr. à 100 fr. (2).

La raison sociale Feinaigle- Guivard fut quelques mois en vogue. Les élèves ne manquaient pas ; le public se décidait à « marcher ». Quelques gazettes entretenaient une réclame tapageuse; d'autres ne se lassaient point de plaisanter; mais Feinaigle se gardait bien de répondre, sachant que les

(1) Cf. le programme de cette seconde séance: Mnémonique... Nouvelle expérience publique. — -Paris, impr. de Lenormand (1806). In-8 .

(2) Cf. Guivard [Avis de] Changement de domicile... pp. 6 et 12.

quolibets sont comme un écho de la gloire, et valent parfois autant de profits que les éloges. Il allait enfin recevoir les honneurs de l'actualité.

Le 24 février 1807, deux revuistes, Dieulafoi et Gersin, le mirent sur la scène du Vaudeville, dans une pièce en un acte mêlée de couplets, intitulée les Filles de Mémoire (1). L'acteur Vertpré, qui jouait le rôle de Fin-Merle, y apparaissait vêtu d'une ample robe jaune, nuance safran, sur laquelle étaient peints, en noir et en rouge, des animaux, une oie, un dindon, un canard, un aigle, d'autres encore, tous servant de signes mnémoniques.

Fin-Merle, c'est-à-dire Feinaigle, a engagé un pari : il doit le soir même présenter au public ses deux filles, sa servante Suzanne, et sa cousine, Mlle de la Jonquière, qu'il a dressées à son système. On voit, au lever du rideau, les quatre jeunes filles occupées à préparer l'expérience; mais elles bâillent, manquent de s'endormir. L'effort inepte que Fin-Merle exige de leurs cerveaux les accable; elles jugent sévèrement sa méthode, qui, « vous faisant apprendre dix choses pour une, a pour conséquence qu'on n'en retient aucune ». Celui qui l'enseigne est un sot, « qui perd son temps à marier des idées et des paroles, tandis qu'il a près de lui quatre filles qui mériteraient bien la préférence ». Un petit complot se forme, compliqué d'une double amourette entre les filles du bonhomme et deux jeunes gens que Fin-Merle ne veut pas accepter comme gendres, les sachant hostiles à sa découverte. Une scène assez vivement conduite nous fait assister à la leçon : feignant de vouloir se convertir, un des prétendants interroge celle qu'il aime, et lui demande, en présence du maître, la référence exacte de quelques vers du théâtre classique. L'élève, au début, répond fort bien; mais les vers de Racine et de Voltaire sont si habilement choisis, expriment avec tant d'éloquence la passion de l'examinateur, que la jeune fille se trouble, s'embrouille, réplique par d'autres tirades, qui sont autant de déclarations enflammées. Fin-Merle se lamente, puis se fâche. Heureusement la soubrette, Suzanne, trouve un moyen d'arranger la situation : elle prouve à Fin-Merle qu'il a perdu lui-même, avec ses rêveries de faux savant et ses inventions charlatanesques, la mémoire des promesses qu'il a faites autrefois, celle par exemple de consentir au mariage de ses filles dans telles conditions, maintenant réalisées, d'augmenter les gages de sa domestique, d'épouser pour sa part MUe de la Jonquière. Elle lui rappelle des faits précis, sur l'air de Souvenez-vous-en, souvenezvous-en. Confondu, Fin-Merle, hésite encore, craignant pour son pari. Mais (1) Paris, chez Mme Masson, 1807. In 8°.

l'un de ses futurs gendres offre de l'en garantir, s'il renonce à tout jamais à son enseignement. Marché conclu. Et tout se termine, comme il convient, par un triple hy menée.

La critique n'était pas bien méchante. Mais les choses vont rarement au théâtre comme dans la vie réelle, et Feinaigle, au moment même où on le brocardait au Vaudeville, commençait de s'en apercevoir.

Il avait eu la maladresse de publier dans les journaux un avis par lequel il se déclarait seul professeur de mnémonique; cette prétention irrita son coassocié, qui réclama, en vertu de leur traité. Mais déjà les clauses de ce traité n'étaient plus respectées. Feinaigle augmentait encore le prix des cours sans consulter Guivard, s'arrangeait pour recevoir toutes les souscriptions, les empochait et refusait de rendre des comptes. Il finit par interdire à Guivard l'entrée des cours, sous prétexte que, celui-ci s'exprimant mieux en français, les élèves s'adressaient à lui de préférence.

On saisit du litige les tribunaux. Feinaigle soutint qu'il ne s'agissait pas d'un contrat définitif, mais seulement d'un avant-contrat, d'un projet à étudier. Les juges, cependant, autorisèrent Guivard à faire opposition entre les mains des souscripteurs pour la part des bénéfices lui revenant. Feinaigle, au comble de la rage, engagea une violente campagne de presse, attaquant à la fois l'honneur et les capacités professionnelles de son adversaire. Guivard riposta par un Avis de changement de domicile, où il dénonçait toute la genèse du différend, produisant à l'appui de sa revendication les pièces authentiques, certificats et traité. Il disait notamment :

« Étranger, sans aucun domicile, sans aucune possession en France qui puisse offrir une garantie de ses actions, M. de Feinaigle a soin de percevoir la totalité des prix de chaque cours dès la première leçon, se gardant bien de faire consigner, afin d'être toujours prêt à prendre la fuite au premier moment qui lui paraîtra favorable, en emportant tout le produit des souscriptions. »

Il eut enfin cette suprême habileté de s'installer Hôtel de Modène et de Nice, 12, rue Jacob, et d'ouvrir là une série de cours complets en 15 leçons pour le prix de 48 francs.

Dès lors, ce que la Mnémonique comptait encore d'adeptes se tourna du côté de Guivard. Aussi bien, la plaisanterie n'avait que trop duré. Les plus naïfs, ceux qu'avaient d'abord amusés ces divertissements curieux, comprenaient que la méthode de Feinaigle, bonne tout au plus à fixer dans l'esprit

quelques nomenclatures, ne pouvait être d'aucune utilité, et que des mots ne feront jamais la Science. Guivard continua-t-il les succès de son maître ? Comment se terminèrent ses démêlés avec Feinaigle ? Nous l'ignorons. A partir de 1807, on perd toute trace de l'un et de l'autre.

Après avoir intrigué tout Paris, encombré les journaux de ses boniments et de ses doléances, Feinaigle était totalement oublié quand on annonça, en 1820, qu'il venait de mourir à Londres.

Quel secret renfermait donc ce système, dont il faisait espérer monts et merveilles ? Était-ce l'invention d'un psychologue de génie, ou la fantaisie d'un déséquilibré? A tant de belles paroles, qui sentent l'escroquerie vulgaire, se mêlait-il un peu de raisonnement scientifique ?

Sauf une courte Notice sur la Mnémonique (1), imprimée à Paris en 1806 (qui contient les attestations mentionnées par nous et les rapports de l'administration préfectorale), un programme de l'expérience du 25 décembre 1806 (2), et un Tableau mnémonique (3), il ne semble pas que Grégoire de Feinaigle ait jamais rien écrit, touchant les principes et l'application de sa découverte. En 181 1, à Francfort, parut une Mnemonik, oder praktische Gedàchtnisskunst, traduite en anglais l'année suivante (4) ; mais cette méthode a été bien plutôt rédigée par quelque auditeur inconnu, d'après les leçons de Feinaigle, que composée par lui-même, et n'est pas, à proprement parler, son œuvre.

Toutefois, en 1808, à Lille, chez Thomas Naudin (5), fut publié un Traité complet de Mnémonique, ou art d'aider et de fixer la mémoire en tous genres d'études et de sciences, par M*** (6). Quel en était l'auteur ? Le nom de

(1) Voir supra, p. 103, note 2.

(2) Voir supra, p. 107, note 1.

(3) Mnémonique, ou Art de fixer la mémoire... par le prof. Grég. de Feinaigle — (S. 1. n. d.), in-16, q p. et planche. ■ — Ce n'est, à proprement parler, qu'une nomenclature des images mnémoniques correspondant aux 400 premiers nombres.

(4) The new an of memory, founded on the principles taugkt by M. G. von Feinaigle. To wich is prefixed some account of the principa' Systems of artificial memory. — London, 1812. In-12, pi.

(5) Et à Paris, chez les marchands de nouveautés.

(6) In 8", xxx-249 p., planches. Ce volume, ainsi que la Notice sur la Mnémonique et ce que j'ai appelé tout à l'heure le Tableau mnémonique, existe à la bibliothèque de Rouen. Toutefois, M. R. Pinchon, bibliothécaire, a l'extrême obligeance de me faire observer qu'ils font partie d'une collection mise à la disposition du public seulement après 1880. Il n'est pas impossible

Feinaigle n'est pas prononcé dans le volume, mais ce ne serait pas là une raison suffisante pour lui en refuser la paternité. Cependant Barbier penche pour un certain J. Didier; d'autres, au contraire, pour François Guivard. En tous cas, c'est bien du système de Feinaigle qu'il est question : sans entrer dans le détail, nous pouvons, grâce à ce Traité, essayer d'en donner une idée, d'en dégager au moins les principes essentiels.

Il a pour point de départ ce passage du de Oratore, II, 86-88, où Cicéron remarque que les notions des choses se gravent d'autant mieux dans l'esprit qu'elles y parviennent par le moyen des sens, surtout de la vue, le plus représentatif de tous, plutôt que par la voie de l'entendement, de la raison; en d'autres termes, que les images des choses, ou leurs symboles sensibles, frappent plus la mémoire que les idées abstraites. Le problème consiste donc à multiplier les signes concrets des choses à retenir, à les coordonner pour en éviter la confusion, à créer des associations par lesquelles l'image, aussitôt que parue, suggérera l'idée.

La coordination se fera par la localisation des images, l'attribution à chacune d'une position déterminée dans l'espace, par rapport aux autres images. C'est la clef de voûte du système. Cicéron affirmait : Sed locis opus est. Etenim corpus intelligi sine loco non potest. Et il recommandait d'employer des loca nombreux, bien connus, suffisamment dégagés, à peu de distance les uns des autres; en même temps, des images claires, et capables de frapper vivement l'imagination.

Fort de ce conseil, Feinaigle s'était donc ingénié à diviser, selon le mot très exact de Flaubert, « l'univers en maisons ».

Vous entendez bien qu'il ne s'agit pas ici de véritables emplacements matériels, individuellement déterminés, mais de pures constructions mentales pouvant servir de cadre uniforme à nos représentations sensibles. En d'autres termes, le concept seul intervient dans le système de Feinaigle, et non la chose réelle. Il a choisi seulement, comme base de ses explications, cette notion banale, de façon que le simple énoncé du mot « maison » évoquât immédiatement, dans l'esprit de chacun, une image familière; mais en théorie chacun reste libre de penser l'édifice qu'il veut, et les différentes parties de cet édifice selon son caprice.

cependant de supposer que Flaubert a pu, à titre gracieux, en recevoir auparavant communication soit par l'entremise de son ami Edmond Laporte, habitué de la bibliothèque, soit même du temps que Bouilhet en était conservateur.

Il suppose d'abord, dans cette maison idéale, une chambre carrée; l'un des murs est marqué par la porte, celui qui fait face, par la cheminée; celui de gauche, par la fenêtre; celui de droite, par une commode. Avec le plancher et le plafond, cela donne au total six parois utilisables. Si l'on découpe le plafond par ses diagonales, et si l'on développe ensuite la chambre tout entière en rabattant les côtés dans le plan du plancher, on obtient la figure ci-dessous :

Fig. i.

Appelons le plancher paroi o, le mur de la fenêtre paroi i, celui de la cheminée paroi 2, celui de la commode paroi 3, celui de la porte paroi 4, le plafond paroi 5 ; on a :

Fig. 2.

Ces parois sont les tableaux qui vont servir de réceptacles aux idées. Pour parvenir à les y fixer, Feinaigle divise maintenant chaque tableau en

AUTOUR DE a BOUVARD ET PECUCHET »

9 cases (i) désignées par un numéro d'ordre : en partant du plancher de la chambre (paroi o) il obtient ainsi :

Fig. 3-

La même opération est successivement répétée pour les parois i, 2, 3, 4, en continuant, à partir du chiffre 9, la série numérique des cases. Toutefois, on inscrit les dizaines dans les triangles formés par la projection des 4 fragments découpés du plafond (chacun de ces fragments ne comptant luimême que pour une case) et de telle façon que le nombre 10 correspondra au triangle surmontant la paroi n° 1, le nombre 20 au triangle surmontant la paroi n° 2, et ainsi de suite; on aura donc :

de 11

de 21 à 29

de 1 à 9

de41 a 49

de31 à 39

Fig. 4-

Soit en tout 49 cases, ou compartiments, dans la chambre entièrement divisée.

Il faut remarquer que la position de n'importe quelle case est immédiatement déterminée par les deux chiffres qui composent son numéro d'ordre,

(1) Ce sont ces cases que Flaubert a nommé des panneaux. Il ne compte d'ailleurs que 4 parois, ou tableaux, et omet le plancher et le plafond.

celui des dizaines indiquant la paroi ou tableau, celui des unités le rang que la case y occupe; ainsi :

25 = 5e case du 2e tableau.

43 = 2e case du 4e tableau.

Enfin, comme 49 ne fait pas une somme ronde, on reconstituera fictivement l'unité rompue du plafond, et l'on admettra que la réunion des cases 10, 20, 30 et 40 se nomme case 50.

A présent, imaginez qu'il y ait dans la maison dix chambres pareilles à celle-ci, et que vous les divisiez toutes d'après les mêmes règles, voilà cinq cents compartiments prêts à recueillir toutes les idées qu'il vous plaira d'y déposer. N'est-ce pas un admirable résultat ?

Mais encore faut-il remplir ces cadres vides, effectuer ce dépôt méthodique, utiliser ces casiers si précieux à l'exercice futur de notre mémoire. Jusqu'ici, en effet, nous n'avons décrit que les charpentes du magasin. Quelles marchandises y ranger? comment, par le simple énoncé des numéros d'un rayon, arriver à savoir aussitôt et à retenir toujours le produit qu'il contient, ou inversement, par le produit, à préciser aussitôt son rayon ?

Heureusement le candide Feinaigle ignore les complications. — Tout simplement, répond-il, en y clouant des étiquettes choisies de telle sorte que leur titre évoque en même temps la nature exacte du produit et le rang du casier. Il suffira donc d'apprendre par cœur la liste de ces étiquettes pour acquérir la topographie complète du magasin et, quelle que soit la marchandise demandée, être assuré de placer, sans hésitation, la main dessus.

En somme, pour pratiquer la Nouvelle Mnémonique, il est nécessaire de posséder d'abord une mémoire capable de retenir fidèlement, dans un ordre déterminé, une nomenclature de quatre ou cinq cents mots, voire davantage. Telle est, en effet, la lourde pétition de principe que Feinaigle était contraint d'introduire à la base de son système. En cela d'ailleurs il ne différait pas de ses devanciers, ni de ses successeurs. Prenez la Mnémonique de Félicien et Alexis de Castilho, celle de Paris ou celle d'Allévy, il faut toujours supposer le problème résolu, et les élèves naturellement doués de la qualité qu'on se pique d'éveiller et de développer en eux. C'est même sans doute à cette condition inavouée, mais indispensable, que ces extravagantes conceptions doivent d'avoir parfois réussi, sur quelques sujets prédisposés.

Voyons cependant comment les choses vont se passer.

Un chiffre, un nombre, ne parlent pas beaucoup à l'esprit : au numéro

des casiers Feinaigle substituera maintenant des images; mais — c'est ici le fin du fin de la méthode, le triomphe de son ingéniosité — ces images seront de telle nature que leurs contours offriront quelque ressemblance sensible avec la forme graphique du chiffre ou du nombre substitué. Ainsi se cimenteront des associations indestructibles : il suffira de voir le nombre, ou d'y songer, pour se rappeler l'image; et inversement l'image, perçue ou évoquée, suggérera aussitôt le numéro du casier auquel elle correspond. Notez d'ailleurs que cette ressemblance extérieure, ces analogies formelles, Feinaigle ne prétend pas du tout les inventer arbitrairement : elles sautent aux yeux; d'après lui, dans tous les objets qui nous entourent, qui composent le décor habituel de notre vie, nous pouvons, d'un simple coup d'œil, lire des chiffres et des nombres. Qui n'aurait, par exemple, l'idée d'une faux en voyant un 7 ? En raisonnant de la sorte pour les 9 premiers nombres, Feinaigle déclare que :

1 évoque l'image d'une tour,

2 celle d'un cygne qui nage,

3 celle d'un rempart crénelé,

4 celle d'un miroir, d'une glace,

5 celle d'un fauteuil,

6 celle d'un cor de chasse,

7 celle d'une faux,

8 celle des cornes d'un cerf,

9 celle d'une poêle à frire.

De même, en utilisant la combinaison des images simples entre elles : 33 devient le profil de nuages sur le ciel,

16 la silhouette de Cérès, déesse des moissons, debout et tenant négligemment sa faucille la pointe en l'air, — et ainsi du reste, jusqu'à 50.

Voilà donc étiquetés tous les casiers de notre première chambre. Les mêmes étiquettes peuvent servir aux casiers de la seconde, et des suivantes, si, pour chacune, nous voulons recommencer à 1 la série numérique. Mais si nous préférons la continuer, un jeu de l'esprit tout aussi naturel nous fournira les images qui correspondent évidemment, dit Feinaigle, à 51 et aux nombres supérieurs, jusqu'à 100, jusqu'à 200, et au delà. Pourquoi, en effet, nous arrêter en si bonne voie ? Lui-même s'amuse à en dresser la liste jusqu'à 400. Il conseille toutefois de restreindre, et de s'en tenir à la première centaine, qui peut répondre à tous les besoins.

n6 AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

Cette fois, notre magasin est prêt, rien n'y manque. Parois, compartiments, numéros des compartiments et des parois, images servant à répertorier les compartiments, tout est en ordre. Si les préparatifs un peu délicats de cet aménagement général n'ont pas trop bouleversé déjà le bon sens du candidat mnémoniste, il va être capable d'empiler dans ce dépôt tout ce qu'on lui confiera, sans risquer de jamais s'y perdre ni de mélanger les objets.

Comment s'y prendra-t-il ? On a déjà exigé de lui un effort intellectuel qui aurait suffi, dans bien des cas, à lui permettre d'apprendre directement ce qu'il pouvait avoir besoin de retenir. Néanmoins l'instrument merveilleux qu'il a maintenant en sa possession reste inutilisable, s'il ne consent pas à faire encore un effort et à le répéter autant de fois qu'il voudra accumuler et classer des souvenirs différents.

C'est la dernière opération nécessaire, la complication suprême qui doit justifier toutes les autres. Dans le système de Feinaigle, la maison, la chambre, la division des parois, la désignation symbolique des cases ne sont que les préliminaires. Nous parvenons enfin à l'acte essentiel, duquel dépendent les services inappréciables que nous en attendons.

Entre les choses à fixer dans sa mémoire, et les étiquettes de ses casiers, il faut maintenant que l'élève invente des rapports, qu'il les réunisse dans une même représentation mentale, qu'il compose chaque fois, avec ce double élément, une petite scène où tous deux joueront un rôle, — qu'il associe, en d'autres termes, l'idée de chaque chose à l'image mnémonique d'un compartiment déterminé, ce qui équivaut à associer l'idée de la chose à un numéro d'ordre, puisque l'image mnémonique se confond dans son esprit avec un chiffre ou un nombre. Voici du reste l'exemple assez simple proposé par Feinaigle lui-même :

Soit à retenir, dit-il, une suite de substantifs pris au hasard.

J'ai sous la main le premier volume de la Correspondance de M. de Voltaire, édition in 4e. Et, prenant le premier mot de chaque page en commençant par la première, je trouve :

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