CHAPITRE VII BOUVARD ET PÉCUCHET GÉOLOGUES
« Ce que c'est que mon œuvre, écrivait en 1879 Flaubert à Mrs. Tennant, à propos de Bouvard. Cela est difficile à dire en peu de mots. Le sous-titre serait : « Du défaut de méthode dans les sciences » (1).
Il y a, du « défaut de méthode dans les sciences », bien des degrés variables ; pour mieux dire, il y a des façons bien différentes de ne rien comprendre aux sciences lorsqu'on les étudie sans méthode; on finit d'ailleurs toujours ainsi par s'en dégoûter. Un de ces modes consiste à mettre, en quelque sorte, la charrue devant les bœufs — à commencer par où il conviendrait de terminer — à vouloir approfondir les conclusions sans s'être, au préalable, rompu l'esprit aux prémisses — à aborder les difficultés avant d'avoir assuré sa marche par un entraînement élémentaire. C'est, nous venons de le voir, une des principales raisons pour lesquelles Bouvard et Pécuchet échouent dans leur expérience de la gymnastique et sont contraints bientôt d'abandonner.
Une autre condition d'insuccès, en matière d'Art comme en matière de Science, est de s'y précipiter sans conviction, sans foi, sans attrait, — sans même cette curiosité naturelle à l'homme qui est, selon Aristote, le fondement et l'origine de toute philosophie. Faire de l'Art ou de la Science pour tuer le temps, parce qu'on n'a rien de mieux comme distraction, de plus urgent pour occuper ses loisirs, — parce qu'une circonstance fortuite vous y incite et vous dirige dans tel sens plutôt que dans tel autre, — c'est, presque infailliblement, courir à la lassitude, à l'incompréhension totale, aux résultats négatifs. Les Sciences, comme les Arts, ne révèlent leurs véritables joies et leurs bienfaits réels qu'à ceux qui savent les bien comprendre; et, pour comprendre entièrement une chose, peut-être n'y a-t-il pas encore de meilleur procédé que de commencer par l'aimer.
Bouvard et Pécuchet usent leur existence en une série de tentatives et de travaux qui ne leur procurent aucune satisfaction durable, aucun bénéfice
(1) Corresp. IV, 390.
solide. Ils ne passent pas toujours sans motifs apparents d'une expérience à la suivante, d'une étude déterminée à une autre étude étrangère. Des transitions, nous l'avons vu plus haut, ont été ménagées par Flaubert; le plan du roman, si l'on se place au point de vue littéraire, n'est ni incohérent, ni illogique. Mais si l'on considère sous un angle différent la succession des essais malheureux auxquels se livrent les deux copistes, on est forcé de reconnaître que l'ordre dans lequel ces essais nous sont présentés et racontés offre quelque chose d'assez factice, d'interchangeable. Il résulte souvent d'incidents épisodiques greffés sur l'action générale du roman par une habileté de l'écrivain, mais qui n'en font point partie intégrante, et dont la vérité logique du récit n'exigeait pas l'intervention. Toute autre, au contraire, est la succession des événements qui, régis par un déterminisme rigoureux, conduisent Emma Bovary du couvent et de la maison paternelle jusqu'à la déchéance morale et au suicide ; ici, l'ordre des faits, ou, si l'on veut, la suite des chapitres du livre, est immuable, commandée par la vraisemblance de l'action, par la conception réaliste du sujet. Dans Bouvard et Pécuchet, l'action proprement dite demeure presque nulle. Ce livre, selon l'excellente définition de Maupassant, se présente comme « une revue de toutes les sciences telles qu'elles apparaissent à deux esprits assez lucides, médiocres et simples » (1). Mais il n'y faut chercher ni une progression soutenue de faits qui s'enchaînent et dépendent les uns des autres par des rapports étroits de causes à effets, ni une évolution fatale, inéluctable, de deux caractères réagissant contre ces faits. Pécuchet et Bouvard, copistes de leur métier, n'aiment rien, n'ont jamais rien aimé que leur bureau à double pupitre et leur copie; cela seul — sans qu'ils s'en doutent d'ailleurs — les intéresse, les fait vivre, répond à leur tempérament, satisfait leurs goûts, les rend heureux. La meilleure preuve, c'est qu'après tant de tâtonnements, de renoncements, c'est à leur copie et à leur pupitre qu'ils reviennent. Dès lors peut-on s'étonner s'ils manquent tout ce qu'ils entreprennent, se fatiguent très vite, et, à peine une expérience engagée, changent aussitôt pour une expérience nouvelle ? D'avance, le résultat de celle-ci est prévu : ils éprouveront une déception semblable ; à l'enthousiasme du début, à la fièvre des premiers moments — tout beau, tout nouveau, dit le proverbe — succédera une même lassitude, parce que, dans toutes ces étapes, dans ces directions variées où ils aiguillent leur activité, ils ne mettent
(1) Maupassant : Préface aux lettres de Flaubert à G. Sand, p. 24.
au fond rien d'eux-mêmes, qu'un besoin prétentieux et quasi maladif de tout embrasser, de tout effleurer, sans rencontrer nulle part de motif valable et décisif de se fixer. Sans doute, ils manquent généralement de méthode; on le constate sans peine pour les diverses branches de la Science qu'ils étudient. Mais il leur manque surtout « ces raisons assez fortes les obligeant à persévérer » dont parlait Jane Welsch à Thomas Carlyle (i). Ils vont d'une matière à l'autre, d'une étude déterminée à une étude très différente, selon que l'occasion, le hasard, les y pousse, — se flattant chaque fois de mieux réussir et sans se rendre compte que cette égale aptitude à entreprendre toutes choses suffit, de soi et a priori, pour exclure toute chance sérieuse de succès.
On a vu déjà des exemples de ceci et il est facile de les multiplier. Pourquoi, renonçant à la gymnastique, se lancent-ils dans la magie et dans l'occultisme ? parce qu'un matin, près de l'auberge de Chavignolles, où il venait chercher une bouteille de vin d'Espagne, Bouvard croise le clerc de Marescot portant un guéridon, et connaît de la sorte la mode nouvelle des tables tournantes. Cette rencontre inopinée n'a, dans l'action proprement dite du roman, d'autre valeur que celle d'une transition imaginée par Flaubert, de façon à amener, après une expérience malheureuse en gymnastique, une autre expérience qui ne se relie en rien à la précédente. C'est donc un pur artifice littéraire; considérée au point de vue du Réalisme du sujet, elle ne vaut que comme un incident de pure forme servant de prétexte à une nouvelle dispersion de la curiosité intellectuelle des deux Bonshommes ; tout autre épisode autrement conçu pourrait lui être substitué, sans nuire à la vraisemblance de l'intrigue. — Pourquoi, après s'être faits horticulteurs, agronomes, et finalement distillateurs, Pécuchet et Bouvard deviennent-ils soudain chimistes ? Parce que leur alambic éclate, et que, consternés dès le premier moment, sans plus réfléchir, ils se persuadent que la catastrophe n'aurait pas eu lieu s'ils avaient su la chimie. — Pourquoi, de géologues, se font-ils archéologues ? parce qu'une après-midi d'été, ayant soif et pénétrant chez Gorju pour boire un verre d'eau, ils aperçoivent chez ce vagabond un bahut Renaissance qui sert de coffre à avoine. — Dans ces trois cas, et dans bien d'autres, le «joint » imaginé par Flaubert est plausible et suffisant, sans doute, quant à la continuité du récit, à sa progression esthétique. Mais on voit immédiate-
(1) Lettres inédites de Jane Weisch a Thomas Carlyle (Mercure de France, 16 mai 1914).
ment que ses copistes pourraient tout aussi bien, mutatis mutandis, devenir archéologues après avoir été gymnastes, ou horticulteurs après avoir abandonné la chimie. — Ne pas trouver dans ses goûts, dans ses besoins, dans son intérêt pratique ou spéculatif, dans les tendances naturelles de son esprit et dans les formes accoutumées de son activité, des mobiles d'action plus pressants, plus impérieux que ceux-là, et se déterminer à entreprendre des études aussi vastes, aussi ardues et éloignées les unes des autres, uniquement en raison de semblables contingences, c'est s'exposer à ne devenir jamais que de mauvais hypnotiseurs, de piètres chimistes et de très naïfs archéologues.
C'est risquer de se méprendre complètement sur l'objet propre à ces diverses branches de la Science, sur la recherche spéciale qu'elles poursuivent, les procédés dont elles disposent et les résultats auxquels elles peuvent prétendre. C'est, en somme, condamner son effort à une déconvenue presque inévitable, faute de s'être préparé, ou d'être naturellement prédisposé, avant que de l'accomplir, à le bien diriger, à le modérer, à le régler, et à savoir en apprécier à propos les bénéfices et les lacunes.
Il semble, en résumé, que Bouvard et Pécuchet manquent de méthode non seulement dans la pratique, c'est-à-dire par la façon dont ils essaient de s'assimiler les principes et les découvertes de chacune des sciences dont ils abordent l'étude, mais en quelque sorte théoriquement, et à l'origine, antérieurement à toute étude. Ils prétendent expérimenter sans aucun esprit critique, sans posséder aucune notion préacquise, aucun critérium leur permettant de discerner s'ils sont dans la bonne voie ou dans la mauvaise. Ils se lancent résolument, — audacieusement même, et avec une belle confiance aveugle d'ignorants, — vers ce qui représente pour eux l'inconnu, la nouveauté, l'inexploré. Mais ils ne savent, au moment de s'élancer, ni ce qu'ils veulent, ni où ils vont, ni ce qu'ils sont susceptibles de rencontrer en chemin, ni en quoi il peut leur être utile et profitable de faire le saut. Certes, ils ont le désir très vif, immodéré, de s'instruire, d'apprendre, de devenir de plus en plus savants. Et ce désir chez eux, dans un grand nombre de cas, est désintéressé, — ce qui répond bien à la théorie chère à Flaubert, la Science pour la Science, comme on dit l'Art pour l'Art. Mais encore faudrait-il qu'ils sachent, qu'ils devinent tout au moins, ce qu'ils souhaitent apprendre, qu'ils aient un but précis, une curiosité définie, un besoin qui leur trace une directive, et canalise, à l'occasion, l'éparpillement tumultueux de leurs efforts. Le défaut de cette condition préjudicielle paraît bien être,
le plus souvent, la cause réelle de leurs malheurs et de leurs échecs, bien plutôt qu'un défaut de méthode expérimentale ou de compétence technique se manifestant dans l'étude de chacune des branches de la science. Car si ce désir d'apprendre est louable en soi, et légitime pour deux hommes de loisir, il risque fort de devenir un danger et une source nécessaire de désillusions, tant qu'il reste un désir vague, non délimité, non justifié, susceptible de revêtir telle forme, de prendre telle direction que les circonstances lui imprimeront — instable, indifférent à la matière qu'il s'agit d'absorber, pourvu seulement qu'elle soit nouvelle, et qu'elle change de ce qu'on a précédemment appris ou cru apprendre.
L'expérience que Bouvard et Pécuchet font de la géologie, est, à ce point de vue, l'une des plus curieuses et des plus instructives de tout le roman. Mieux qu'ailleurs encore s'y révèlent cette inintelligence primordiale du sujet dont il vient d'être question, cet attrait de la nouveauté pour elle-même, parce qu'elle est la nouveauté, et ce rôle déterminant de la circonstance fortuite comme principe d'action et de travail. Dans plusieurs autres occasions, leurs tentatives ont au moins un point de départ, une cause, qui expliquent et justifient, de leur part, un surcroît d'activité. Quand ils se mettent à la gymnastique d'Amoros, ils y ont un intérêt immédiat et précis : ils veulent «s'améliorer le tempérament ». S'ils s'y prenaient autrement, peut-être réussiraient-ils. S'ils s'intéressent à l'histoire des religions et à la discussion critique des dogmes, c'est qu'après une crise de doute et de souffrance morale qui les conduit presque au suicide, ils se sentent émus par un renouveau de sentimentalité mystique, brûlent de retrouver les croyances réconfortantes du premier âge, et tentent de concilier leur Raison avec la Foi. S'ils étudient la pédagogie, c'est qu'ils ont pris, par charité, la garde de deux enfants dont ils voudraient faire de bons sujets. Supposons que, piochant ou bêchant leur petit jardin, ils aient découvert, profondément enfoui dans le sol, quelque débris fossile d'animal ou de végétal inconnu, quelque empreinte bizarre gravée sur une roche ; — que, se promenant aux environs de Chavignolles, ils aient remarqué, au flanc abrupt d'une colline, dans une carrière en exploitation, une disposition superposée des bancs de terrains alternés,
— comme on en remarque par exemple dans la vallée de la Seine, autour des Andelys, ou dans les Ardennes, près de Mézières, entre le Theux et Romery;
— supposons qu'un cataclysme ait fait surgir, au large des côtes du Calvados, une île nouvelle; — que la terre ait tremblé. Imaginons un phénomène quel-
conque, insignifiant ou considérable qui ait pu attirer leur attention sur le problème de la formation des montagnes; des vallées, des couches de roches différentes, — qui les ait obligés à se demander comment vit et se transforme, comment finira cette Terre que nous habitons. Nous comprendrons alors pourquoi, tout d'un coup, Bouvard et Pécuchet abordent la géologie. Leur expérience, ayant à sa base cet étonnement qui est le point de départ de toute exploration scientifique, ne sera ni ridicule, ni même téméraire. Malheureusement, dans le récit de Flaubert — et, sans aucun doute, intentionnellement, pour la portée critique du roman — rien de semblable ne la précède.
Ils se mettent à la géologie uniquement parce que leur ami Dumouchel, un jour, en même temps qu'il leur adresse la facture d'un microscope, les prie de recueillir pour lui des ammonites et des oursins, h curiosités dont il était toujours amateur, et fréquentes dans leur pays », et, pour les stimuler, joint à sa lettre deux livres, le Discours sur les révolutions du Globe, de Cuvier et les Lettres de Bertrand (1).
Savent-ils exactement ce que c'est qu'une ammonite et un oursin? on peut se le demander. — Mais se doutent-ils de ce qu'est la géologie, des problèmes qu'elle essaie de résoudre, des principes fondamentaux qui la régissent, et des observations élémentaires qui l'ont fait naître ? la réponse est presque certainement négative. Ils ont tout au plus, de la géologie, la notion confuse et très générale, très imprécise, que donne une éducation primaire, et quelques lectures de hasard où ce nom est prononcé. Mais c'est tout. Ils vont cependant, pour la géologie, pendant un temps assez long, délaisser toute autre occupation, se passionner, dévorer un grand nombre de volumes, se donner beaucoup de mal, et se créer même quelques ennuis. Le hasard, sous la forme de Dumouchel, les transforme soudain en géologues; et, quant à la géologie elle-même, sans discuter aucunement en quoi elle peut les intéresser ou leur être utile, ils se décident à l'étudier surtout parce qu'elle leur
(1) Bertrand (Alexandre- Jacques-François), né à Rennes le 5 avril 1795, mort le 21 janvier 1831. — Le Discours sur les révolutions de la surface du Globe, de Cuvier, n'est que le Discours préliminaire de son grand ouvrage : Recherches sur les ossements fossiles des quadrupèdes, publié à Paris en 1812, 4 vol. in-^. Il y reste incorporé, sans titre propre, jusqu'en 1830, c'est-à-dire jusqu'à la 6e édition française des Recherches. Mais des traductions anglaises et allemandes de cet ouvrage ayant isolé le Discours, Cuvier se décida à le publier également à part, en français, sous le titre indiqué ci-dessus. — Je consulte l'édition française parue chez d'Ocagne, à Paris, en 1830 (in-8 , II-408 p. tableaux et planches). — Quant à Bertrand, j'ai sous les yeux ses Lettres sur les révolutions du Globe, 5e édition, enrichie de notes nouvelles par MM. Arago, F.lie de Beaumont, Al. Brongniart, etc. (Paris, J. Tessier, 183g. In-8 , VII-501 p., planches).
offre ce mérite incontestable d'être une nouveauté pour eux, un champ encore inexploré ouvert tout à coup aux impatiences de leur curiosité.
Or, pour des néophytes, les deux livres envoyés par Dumouchel, et par lesquels commence leur initiation, étaient assez mal choisis. Ni l'un ni l'autre, en effet, n'est, à proprement parler, un traité didactique de géologie contenant les définitions élémentaires et fondamentales de cette science, ou ses règles pratiques d'observation et d'expérimentation. Ce sont bien plutôt des synthèses de résultats acquis, des systèmes, des constructions idéales relatant l'histoire de la Terre, telle que l'ont conçue Cuvier et Bertrand. Le premier de ces ouvrages, signé du nom d'un savant illustre, expose les principes d'une méthode nouvelle, celle qui prétend déterminer, par l'examen des fossiles, l'âge et l'époque de formation des terrains. L'autre est un travail de vulgarisation à l'usage des gens du monde; Bertrand, ancien élève de l'École Polytechnique, et médecin plus connu par ses études sur le somnambulisme et le magnétisme animal que par ses Lettres, accueille avec une bienveillance éclectique les théories géologiques les plus opposées, emprunte à l'un ceci, à l'autre cela, et se bâtit, en dehors de toute observation personnelle, une doctrine où les anecdotes, les singularités, les cas particuliers, les exceptions constatées ou rapportées, abondent, et prennent plus d'importance que les idées générales et les vues d'ensemble.
Toutefois, pour être complet dans l'énumération des premiers maîtres de géologie de Bouvard et Pécuchet, il faut mentionner encore, à côté de Cuvier et de Bertrand, Buffon. En effet, quelque temps avant cet envoi de Dumouchel qui les « excite » (le mot est de Flaubert) sur la géologie, les deux copistes ont un soir aperçu au ciel une pluie d'étoiles filantes; surpris par ce phénomène, ils se sont demandé aussitôt comment l'univers s'était fait :
« Cela doit être dans Buffon, répondit Bouvard dont les yeux se fermaient. »
Et Flaubert continue :
« Les Époques de la nature leur apprirent qu'une comète, en heurtant le soleil, en avait détaché une portion qui devint la Terre. D'abord les pôles s'étaient refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe; elles s'étaient retirées dans les cavernes; puis les continents se divisèrent, les animaux et l'homme parurent. — La majesté de la création leur causa un ébahissement infini comme elle » (i).
(1) Bouvard et Pécuchet, p. 97.
Il n'y a pas beaucoup de géologie dans tout cela; d'ailleurs le commerce des deux copistes avec Buffon ne dure guère ; déconcertés, ils se rabattent aussitôt sur des lectures moins troublantes pour leur imagination, les Harmonies de la nature de Bernardin de Saint-Pierre, et les Merveilles et beautés de la nature en France, de Depping. La pluie d'étoiles filantes n'est pas, dans le roman de Flaubert, le phénomène observé par ses héros qui les transforme soudain en apprentis-géologues: le hasard, c'est-à-dire Dumouchel, reste seul responsable de cette métamorphose, — et s'il faut citer Buffon, avec Cuvier et Bertrand, c'est surtout pour mémoire, parce qu'ils ont lu ses Époques de la nature, avant le Discours de Cuvier et les Lettres, et que, peut-être, ils n'ont pas tout à fait oublié cette première et déjà lointaine initiation aux mystères qui maintenant les sollicitent.
De cette triple lecture résulte donc, dans l'esprit de Bouvard et de Pécuchet, la conception primitive de ce qu'est la science géologique, du but qu'elle vise et surtout des résultats dont elle se dit certaine. N'ayant euxmêmes aucune idée préconçue, aucune observation personnelle, ils vont adopter, sans hésitation critique, les vues de Bertrand, de Cuvier et de Buffon, — sans soupçonner un seul instant que parfois ces vues se heurtent et se contredisent.
Car, par rapport aux trois grandes théories principales auxquelles toutes les autres théories géologiques peuvent se rattacher, actualisme, évolutionnisme et catastrophisme, il se trouve qu'avec Buffon l'actualisme s'amalgame déjà à quelques hypothèses dans lesquelles les cataclysmes ont une large part — que Cuvier est nettement et absolument catastrophiste — et que, dans l'espèce de mosaïque élaborée par Bertrand, des conjectures évolutionnistes se révèlent déjà, dont on peut prévoir le développement futur. Comment Pécuchet, comment Bouvard, songeraient-ils à prendre position en une pareille controverse? Sont-ils seulement capables de deviner qu'elle puisse être discutée? Jamais encore ils ne sont sortis au grand air et n'ont examiné le sol d'assez près pour y observer la trace de phénomènes que, par comparaison avec les effets des phénomènes actuels, ils pourraient s'ingénier à reconstituer. Peu leur importe actualisme, catastrophisme et évolutionnisme, puisqu'ils les ignorent également. Et c'est, me semble-t-il, la critique la plus juste et la plus suggestive que pouvait faire Flaubert du défaut initial de méthode qui préside à l'expérience et à l'étude de ses personnages. Il les montre en train de construire à leur tour, d'après les données fournies
par Cuvier, Bertrand et Buffon, combinées, confondues, organisées, une vision d'ensemble, un système a priori du passé du globe, grâce auquel, avant d'avoir acquis l'A. B. C. de la science nouvelle qu'ils abordent, ils vont se croire déjà géologues. Une conception dogmatique, qui ne pouvait être qu'une conclusion, précède les recherches et les observations sur le terrain qu'ils vont entreprendre, l'étude qu'ils vont approfondir. Une « Histoire de la Terre » se dessine de toutes pièces dans leur esprit, avant même qu'ils se soient jamais demandé si la Terre avait une histoire.
C'est dire assez que, dès l'origine, ils sont mal engagés, et que leur tentative, à moins d'être très bien conduite, risque fort d'aboutir, comme les autres, à une lamentable déconvenue.
Si maintenant nous examinons de plus près, — et au point de vue des sources livresques utilisées par Flaubert, des procédés réalistes de son art, — le texte du roman, nous apercevons mieux encore les conséquences fâcheuses de cette mauvaise méthode d'études scientifiques de Bouvard et de Pécuchet.
« Après ces lectures [Buffon, Cuvier et Bertrand] ils se figurèrent les choses suivantes :
« D'abord une immense nappe d'eau, d'où émergeaient des promontoires tachetés par des lichens, et pas un être vivant, pas un cri. C'était un monde silencieux, immobile et nu; puis de longues plantes se balançaient dans un brouillard qui ressemblait à la vapeur d'une étuve. Un soleil tout rouge surchauffait l'atmosphère humide. Alors des volcans éclatèrent, les roches ignées jaillissaient des montagnes, et la pâte des porphyres et des basaltes, qui coulait, se figea. Troisième tableau : dans des mers peu profondes, des îles de madrépores ont surgi; un bouquet de palmiers, de place en place, les domine. Il y a des coquilles pareilles à des roues de chariot, des tortues qui ont trois mètres, des lézards de soixante pieds; des amphibies allongent entre les roseaux leur col d'autruche, à mâchoire de crocodile; des serpents ailés s'envolent. Enfin, sur les grands continents, de grands mammifères parurent, les membres difformes comme des pièces de bois mal équarries, le cuir plus épais que des plaques de bronze, ou bien velus, lippus, avec des crinières et des défenses contournées. Des troupeaux de mammouths broutaient les plaines où fût depuis l'Atlantique; le Paleotherium, moitié cheval, moitié tapir, bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre, et le Cervus giganteus tremblait sous les châtaigniers à la voix de l'Ours des cavernes, qui faisait japper, dans sa tanière, le Chien de Beaugency, trois fois haut comme un loup.
IÔO AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »
« Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des cataclysmes, dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie en plusieurs actes, ayant l'Homme pour apothéose » (i).
Telle est la « vision » par laquelle s'ouvre, dans le roman, l'expérience géologique de Bouvard et de Pécuchet. Où Flaubert a-t-il recueilli les notes qui lui ont servi d'éléments pour l'écrire?
Dans les Époques de la Nature de Buffon, auxquelles il faut joindre sans doute la Théorie de la Terre qui en constitue la première partie ; dans le Discours de Cuvier et dans les Recherches sur les ossements fossiles du même auteur; enfin et surtout dans les Lettres de Bertrand. Ce sont les trois sources indiquées par Flaubert lui-même comme consultées par ses copistes; la Correspondance n'en mentionne pas d'autre, ni davantage les listes de ses emprunts à la Bibliothèque Nationale ou à la Bibliothèque de Rouen. Toutefois il n'est pas impossible que d'autres ouvrages aient été aussi feuilletés et dépouillés par lui, dont la trace nous échappe. La question peut se poser en particulier pour le livre de Louis Figuier, la Terre avant le déluge, dont la première édition parut en 1863, chez Hachette, avec des illustrations gravées sur bois par Riou. J'ai eu plusieurs fois l'impression que le passage de Bouvard et Pécuchet qui nous intéresse s'inspirait peut être directement des planches de ce volume, sous lesquelles on est tenté d'inscrire, comme légendes, les phrases, ou les fragments de phrases, du romancier. De même il faut se souvenir qu'à l'époque où Louis Bouilhet écrivait ses Fossiles (1852-1854), Flaubert, qui suivait de très près la composition du poème de son ami, qui en épluchait les détails techniques et, selon sa coutume, proposait même des corrections importantes (2), pouvait avoir eu entre les mains quelques traités de paléontologie ou de géologie. Une réminiscence de ces lectures anciennes lui est-elle revenue, quand il décrivait la « vision » de ses héros ? L'hypothèse est plausible. Toutefois, rien ne la confirme d'une façon certaine. Il faut donc s'en tenir aux faits acquis, et considérer que les trois ouvrages essentiels désignés plus haut lui ont fourni, à eux seuls, les matériaux de la page citée de Bouvard.
Mais devons-nous maintenant essayer de préciser davantage les références livresques de chacun des mots, des qualificatifs, des détails pittoresques de cette «vision» d'ensemble qu'il prête à ses deux Bonshommes ? Est-il possible, est-il même légitime, de prétendre retrouver tous les textes
(1) Bouvard et Pécuchet, p. ioo-ioi.
(2) Cf. Léon Letellier : Louis Bouilhet..., (Paris, 1919 In-8°, Chap X, p. 176.
AUTOUR DE «BOUVARD ET PECUCHET» l6l
de Bertrand, de Cuvier ou de Buffon, d'où il a tiré telle notation de couleur ou d'aspect du globe aux périodes primitives ? Quand il écrit par exemple : « c'était un monde silencieux, immobile et nu » faut-il se demander lequel des trois auteurs, maîtres de géologie de Bouvard et de Pécuchet, a employé avant lui-même, ces épithètes si hautement représentatives, ou les lui a suggérées ?
Ainsi posée, la question ne se discute même pas. Un examen des sources du roman qui tendrait à obtenir un pareil résultat se transformerait rapidement, d'étude critique, en accusation déguisée de plagiat. Flaubert se documente minutieusement, s'appuie partout sur une érudition considérable, vérifiée avec le plus grand soin. Mais il est banal et presque injurieux d'ajouter qu'il n'a jamais besoin du secours d 'autrui, même indirectement sollicité, pour découvrir l'expression juste, mélodique, adéquate au sujet, — la forme parfaite qui traduit sa pensée. Prise dans son ensemble, la « vision » de Bouvard et de Pécuchet présente, au point de vue scientifique, une approximation technique et une homogénéité suffisantes pour correspondre, en effet, à la conception que devaient se faire du passé de notre globe, sur la foi des guides choisis par eux, deux profanes comme les copistes. On constate aisément que ceux-ci ne se «figurent » rien que Buffon, Cuvier ou Bertrand n'aient pu leur suggérer. Cette remarque générale — qu'une lecture, même sommaire, permet de contrôler — résout à elle seule, pour ce passage du roman, tout le problème des sources documentaires de Flaubert.
Si nous voulions toutefois pénétrer plus avant dans le détail, il semble bien que les Lettres de Bertrand aient été, plus que les deux autres livres, mises par le Maître à contribution. En particulier l'alinéa qui commence par: « Troisième tableau : dans des mers peu profondes, etc.. » paraît lui avoir été inspiré par une planche de l'édition in-8° (5e édition, Paris, 1839) de cet ouvrage, gravée par Antoine Tardieu, d'après un dessin de M. de La Bêche; elle représente des « Reptiles, poissons, crustacés et mollusques antédiluviens » dans un paysage exactement semblable à celui de Flaubert. La mer est peu profonde (indication qui se rencontre déjà dans Buffon et dans Cuvier, et que reprend à son tour Bertrand [pages 16, 26, 125 et suivantes] en signalant en outre l'apparition « d'îles de madrépores »). La planche représente ces îles semées, en effet, de quelques « bouquets de palmiers, de place en place ». Les ammonites flottant à la surface des eaux ou reposant sur les fonds ont, à l'échelle du dessin, des dimensions énormes, et peuvent faire penser à des
« roues de chariot ». On ne voit pas de tortues sur la gravure. Mais le texte de Bertrand en parle longuement (pages 236-236) et signale la découverte <( d'un radius de tortue de mer qui indique une carapace de près de 8 pieds de longueur »; Flaubert, quand il écrit « des tortues qui ont trois mètres » s'écarte donc très peu de l'autorité qu'il consulte. Il en est de même pour ses « lézards de soixante pieds »; cependant Bertrand, qui s'étend sur la découverte de plusieurs débris fossiles appartenant aux genres Geosaurus, Cuv. et Megalosaurus, Cuv., donne seulement, comme dimensions, 30 pieds pour l'un et «plus de 45 » pour l'autre. — La phrase suivante du roman : « des amphibies allongent entre les roseaux leur col d'autruche à mâchoire de crocodile ; des serpents ailés s'envolent » est la transcription, en style, des croquis de la planche de Bertrand représentant les monstres antédiluviens, Ichthyosaures, Plésiosaures et Ptérodactyles. — De même encore pour les premiers mammifères du globe, tels que les imaginent Bouvard et Pécuchet, en particulier pour le « paleotherium, moitié cheval, moitié tapir, qui bouleversait de son groin les fourmilières de Montmartre » ; une autre planche des Lettres de Bertrand nous montre deux paleotheriums , adulte et petit, avec des « membres difformes comme des pièces de bois mal équarries » — tels en un mot que les décrit Flaubert. Toute une Lettre de Bertrand, la XIVe, est consacrée à ces pachydermes et aux genres voisins; et l'auteur spécifie expressément (page 207) : « Ce qui, relativement à ces animaux, peut ajouter pour nous à l'intérêt de leur découverte, c'est qu'ils ont vécu dans les lieux même que nous habitons... La plupart des lieux qui forment aujourd'hui les carrières à plâtre de nos environs leur servirent de tombeau, et Montmartre, en particulier , fut leur dernier refuge. »
Enfin, la dernière phrase de cet alinéa de Bouvard : « le Cervus giganteus tremblait sous les châtaigniers, à la voix de l'Ours des Cavernes, qui faisait japper dans sa tanière le Chien de Beaugency, trois fois haut comme un loup » provient, sans aucun doute cette fois, de la note suivante récoltée par Flaubert au bas de la page 219 des Lettres de Bertrand :
« On a trouvé à Avaray, près de Beaugency, dans une couche qui renfermait des ossements de mastodonte, d'ours, de rhinocéros, et de Dinoihtrium, quelques débris d'une espèce gigantesque du genre Chien qui, en supposant l'animal construit dans les proportions du Loup, était deux fois plus grand, à peu près. Il devait en effet n'avoir pas moins de 8 pieds depuis le bout du museau jusqu'à la racine de la queue, sur au moins 5 pieds de hauteur au train de devant. »
On voit, par ces exemples, qu'il ne serait peut-être pas impossible de préciser toutes les références des sources livresques utilisées par Flaubert dans ce paragraphe. Les rapprochements que nous venons de faire permettent en tous cas de se rendre compte de la façon dont il se documente, et de pénétrer ses procédés de composition.
Avant tout, — - nous avons eu déjà l'occasion de le remarquer, mais on ne saurait trop insister — il se substitue à ses personnages, se transpose en eux, voit par leurs yeux, raisonne avec leur cerveau, sent et éprouve avec leur caractère. C'est tout le secret de son Art réaliste, partout soutenu par le travail créateur de sa propre imagination. Ce que Pécuchet et Bouvard « se figurent », après avoir lu Buffon, Cuvier et Bertrand, c'est, bien entendu, ce que Flaubert lui-même « se figure » après les mêmes lectures, car Bouvard et Pécuchet sont des personnages conventionnels, fictifs, dépourvus de toute existence réelle objective, et ne pensant que ce que Flaubert veut bien leur faire penser. Mais encore faut-il bien préciser; dire que «leur vision» n'est autre, au fond, que la propre « vision » de Flaubert n'est pas tout à fait un truisme, car jamais, chez lui, ses héros de roman ne servent de masques et de porte-paroles dissimulant sa propre personnalité; jamais ils n'expriment ou ne miment son «moi» pensant et sentant; jamais les événements de l'intrigue — plus ou moins vraie en fait, — à laquelle ils sont mêlés dans l'œuvre, ne sont les événements vrais de la vie de Flaubert. C'est ce qu'il faut bien comprendre quand on parle de son art impersonnel et impassible.
Comment Flaubert lui-même, considéré individuellement , se représentait-il les diverses étapes parcourues par notre planète, depuis la condensation de la nébuleuse primitive jusqu'à l'apparition de l'homme et à la période historique ? Quelle « vision » ses connaissances scientifiques, ses lectures très étendues, ses observations personnelles, sa réflexion, lui permettaient-elles d'en concevoir? Il ne l'a pas dit, et ce n'est assurément pas de Bouvard et Pécuchet qu'on aurait le droit de déduire la moindre notion à ce sujet. Le problème est tout différent.
Ce qui nous intéresse, c'est l'origine, la nature et les formes des connaissances ou des rêveries géologiques qu'il attribue à son Bouvard et à son Pécuchet. Les trois auteurs principaux qu'il a consultés, les sources qu'il cite comme ayant servi à l'initiation des deux copistes, Buffon, Bertrand et Cuvier, nous sont connues. Les ouvrages annotés sont identifiés. Ceci
étant acquis, il semble que Flaubert a dû procéder de la manière suivante : dépouillant sa propre personnalité, — tous les éléments de son jugement, de sa raison, de sa critique, étant mis de côté, — il a lu, dépouillé, confronté les trois auteurs, comme auraient pu le faire et comme devaient le faire logiquement, réellement, Bouvard et Pécuchet, esprits simplistes, naïfs, ignorants en la matière. Il s'est appliqué à noter et à retenir ce qui n'aurait pas manqué d'attirer V attention de ses copistes et d'être retenu par eux, ce qui parlait le mieux à leur imagination, ce qui était davantage susceptible d'évoquer à leurs yeux des aspects pittoresques de paysages, de les étonner, de leur laisser une impression de monstruosité, d'étrangeté, d'hétéroclite. Un dossier plus ou moins volumineux de notes a été ainsi constitué; il représentait le résultat de ces lectures faites, si l'on peut ainsi dire, par Flaubert « dans la peau » de Bouvard et de Pécuchet. Après quoi, l'art consommé du romancier est intervenu : il a consisté, précisément, à fondre et à amalgamer, en un tableau d'ensemble où tout se tient et s'unit harmonieusement, les plus caractéristiques de ces notes — celles qui pouvaient, comme il le dit quelque part ailleurs, « laisser la même impression au plus grand nombre ». — Ces notes préparatoires, par elles-mêmes, étaient sèches, arides, disparates; prises isolément, elles n'offraient aucune qualité plastique; réunies bout à bout, elles auraient trahi l'érudition factice et la documentation de commande. Il a donc fallu que, sur la masse de ces notes livresques, une représentation d'ensemble s'organise dans l'esprit de Flaubert; c'est le travail de création subjective qui lui est propre et dénote son génie. Cela fait, il ne lui restait plus qu'à projeter au dehors de lui-même, c'est-à-dire à exprimer en style, ce tableau, transposé dans le cerveau et dans l'imagination d'un Bouvard et d'un Pécuchet, et présenté comme étant « leur vision » et non pas la sienne.
D'une part, un soutien constant de l'imagination par le réel, — c'està-dire ici par des faits ou par des renseignements scientifiques empruntés à des ouvrages de savants — d'autre part une transposition du réel par l'imagination, une élaboration subjective des matériaux accumulés, un transfert, en des âmes fort différentes de la sienne, du résultat obtenu par ce travail créateur, — tel me paraît être le double processus qui résume son art réaliste et qui en assure la plénitude et l'équilibre.
Bouvard et Pécuchet ne commencent vraiment leur expérience géologique qu'après avoir achevé en eux-mêmes le travail de construction théo-
rique et de systématisation a priori qui aboutit à cette notion assez incohérente de l'histoire de la Terre à travers les siècles. Alors, seulement, sont entreprises les recherches et les observations — bien simplifiées d'ailleurs — qui leur procureront, peut-être, les matériaux indispensables à l'édifice déjà tout bâti dans leur esprit. C'est du moins dans cet ordre que Flaubert a présenté la succession des faits; et cet ordre, conçu avec une intention évidente, constitue à lui seul une critique très nette du défaut de méthode des deux copistes. J'ai essayé, jusqu'ici, d'exposer pourquoi, en agissant de la sorte, ils semblaient mal engagés dans l'étude de la science nouvelle offerte à leur curiosité; ils l'ont abordée à contre-pied et en amateurs. Si nous examinons maintenant la suite du récit, nous voyons se développer les conséquences fâcheuses et inévitables de cette erreur. Le roman soulève en outre, au point de vue de la documentation livresque sur laquelle s'appuie l'érudition scientifique de notre auteur, plusieurs questions intéressantes. On y voit enfin se manifester et se confirmer les procédés déjà connus de son Art. J'en signalerai chemin faisant l'emploi, mais je m'appliquerai surtout à déterminer et à contrôler ses sources, et pour cela je serai obligé de suivre de plus près encore le texte, et de multiplier les citations et les indications bibliographiques, au risque de paraître faire étalage d'une compétence prétentieuse en la matière.
« Ils furent stupéfaits, dit Flaubert, d'apprendre qu'il existait sur les pierres des empreintes de libellules, de pattes d'oiseaux. Et, ayant feuilleté un des manuels Roret, ils cherchèrent des fossiles. »
Ce manuel n'est pas autrement désigné. Rien, par ailleurs, ne permet de l'identifier avec une absolue certitude. Flaubert a-t-il songé au Nouveau manuel complet de géologie, par J.-J.-N. Huot, édition revue par Ch. d'Orbigny (Paris, 1852), ou au Nouveau Manuel complet de paléontologie, en deux volumes, par Marcel de Serres (Paris, 1846)? Ces deux ouvrages font en effet partie de la collection Roret; ils étaient publiés à l'époque où Pécuchet et Bouvard sont censés s'occuper de géologie; ils mentionnent également ces empreintes qui les étonnent. Le livre de Marcel de Serres, en particulier, parle des «coprolithes, lesquels sont des excréments de bêtes pétrifiés», dont il est question aussitôt après dans le roman; ce savant a en effet, le premier, signalé l'existence de débris de ce genre dans des couches tertiaires, en a décrit complètement un exemplaire recueilli près d'Issel, et déterminé sa provenance d'une manière qui est, aujourd'hui encore, généralement admise.
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Mais comme il ne semble pas que Flaubert ait tiré, des Manuels Roret, d'autres indications que les quelques lignes citées plus haut, la vérification de cette source reste assez peu importante. Il n'en est pas de même pour le passage suivant, qu'il convient d'abord de rappeler tout au long :
« Un après-midi, comme ils [les copistes] retournaient des silex au milieu de la grande route, M. le Curé passa. »
[Interrogés, ils avouent que leurs enquêtes, jusqu'alors, n'ont pas été bien fructueuses :]
« J'ai entendu dire, répliqua l'abbé Jeufroy, qu'autrefois on avait trouvé à Villers la mâchoire d'un éléphant. »
« Du reste, un de ses amis, M. Larsoneur, avocat, membre du barreau de Lisieux et archéologue, leur fournirait peut-être des renseignements. Il avait fait une histoire de Port-en-Bessin où était notée la découverte d'un crocodile.
« Bouvard et Pécuchet échangèrent un coup d'œil ; le même espoir leur était venu... Ils attendirent durant trois semaines la réponse de Larsoneur. Enfin elle arriva.
« L'homme de Villers qui avait déterré la dent de mastodonte s'appelait Louis Bloche; les détails manquaient. Quant à son histoire, elle occupait un des volumes de l'Académie Léxovienne, et il ne prêtait point son exemplaire, dans la peur de dépareiller sa collection. Pour ce qui était de l'alligator, on l'avait découvert, au mois de novembre 1825, sous la falaise des Hachettes, à Sainte-Honorine, près de Port-en-Bessin, arrondissement de Bayeux.
« Suivaient des compliments. »
Devant cette accumulation de détails précis, le lecteur hésite ; il est d'abord tenté d'accepter à la lettre tout ce que Flaubert lui raconte; puis, l'instant d'après, il se demande, au contraire, si on ne se moque pas un peu de lui. Nous sommes en effet en plein roman, et tout ceci pourrait bien n'être que de l'invention pure. Toutefois, on sait Flaubert si solidement documenté par ailleurs, et généralement si véridique, que cette page, en raison même de sa précision, sollicite le contrôle. Il paraît facile. Les indications du texte sont si nombreuses que la première recherche semble devoir permettre de retrouver l'origine des renseignements utilisés et de vérifier les faits allégués. Flaubert cite des noms propres, des lieux déterminés, une date, une référence bibliographique. Quelle est, dans tout ceci, la part de la vérité historique et scientifique, et la part de son imagination d'écrivain ?
Ainsi posé, le problème des sources offre mieux qu'un simple intérêt de curiosité ou d'amusement. Il ne se limite plus à ce seul fragment de Bou-
vard et Pécuchet; sa portée devient assez générale, car de sa solution dépendent un peu la confiance et l'opinion qu'on gardera de la valeur critique du roman tout entier, pour d'autres chapitres où les affirmations de l'auteur sont aussi nettes, aussi catégoriques, et engagent, comme ici, la question des bases réelles de sa prodigieuse érudition.
Or, du premier coup, on constate qu'il n'a jamais existé d'Académie Léxovienne, dans les travaux de laquelle aurait pu paraître une histoire de Port-en-Bessin ou de la région avoisinante. Aucune autre société savante du Calvados, que je sache, n'a rien publié de semblable au moins avant 1880. Nulle part je n'ai pu trouver trace d'une monographie historique ou géographique de Port-en-Bessin, à laquelle Flaubert aurait voulu faire ici allusion. En outre, ce Larsoneur, comme Pécuchet, comme Bouvard (comme leur ami Dumouchel peut-être) est un personnage imaginaire dont on chercherait en vain le souvenir dans les biographies locales ou dans les annales judiciaires du département. Dès lors que faut-il penser du contexte, de ce Louis Bloche, l'homme de Villers-sur-Mer, inventeur de la mâchoire de mastodonte, — et du crocodile, — et, en général, de la prétendue découverte de tels fossiles dans le sous-sol du pays normand ? Les résultats négatifs d'une première vérification rapide incitent à croire que le Réalisme de Flaubert, d'ordinaire si rigoureusement établi, a cédé le pas ici à sa fantaisie.
Il n'en est rien cependant. Ce passage du roman est aussi solidement charpenté que les autres; non seulement, la vraisemblance scientifique s'y trouve, dans l'ensemble, parfaitement respectée; mais la plupart des détails eux-mêmes sont authentiques; il est possible de déterminer les faits historiques sur lequel s'est appuyé le romancier, et de préciser ses sources. Les Lettres d'Alexandre Bertrand lui ont sans doute inspiré, en premier lieu, l'idée de stimuler, par l'espoir de découvrir un crocodile fossile, l'ardeur géologique de ses personnages.
Bertrand écrit en effet :
« Les crocodiles paraissent avoir été très communs, au moins dans les environs de Caen, à l'époque reculée qui nous occupe, car depuis quelques années seulement que l'attention est fixée sur les débris fossiles qu'on rencontre dans ces parages, on a recueilli les restes d'au moins dix individus de la même espèce (1) ».
(1) Lettres, p, 233.
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Au surplus, la bibliographie relative aux crocodiles du Calvados était déjà fort abondante à l'époque de Flaubert, et il n'avait que l'embarras du choix. En particulier Cuvier, dont il avait consulté le Discours sur les révolutions du globe, parle longuement des sauriens fossiles de ce département dans son ouvrage : Recherches sur les ossements fossiles ■, suite du Discours. Dans un autre travail, intitulé: « Sur les ossements fossiles de crocodiles et particulièrement sur ceux des environs de Honfleur et du Havre » paru en 1808 dans les Annales du Muséum (1), le même savant développait la question. Il signalait la découverte de débris de ce genre d'abord dans les assises kimméridgiennes du cap de la Hève, puis dans des couches supérieures aux précédentes, et connues sous le nom de «marnes à Ptérocères » et «argiles de Criquebœuf » ; enfin, dans les assises oxfordiennes de Villers-sur-Mer et de Dives.il dénommait {Recherches, tome V), «crocodile de Caen » l'animal reconstitué par lui, que Ducrotay de Blainville discutait d'ailleurs peu de temps après et qualifiait, dans une de ses lettres, de « monstre anatomique ». — On sait que les travaux de Cuvier ont été le point de départ de toute une controverse. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire, dans les Annales des Sciences naturelles (tome XXIII) et dans les Mémoires du Muséum (1831) reprit à son tour le problème. Puis les allemands, avec Bronn et Kaup, s'appliquèrent à l'identification et à la diagnose de ces débris; il en résulta une série de. genres, Teleosaurus, Steneosaurus, Mystriosaurus, également qualifiés Cadomensis, ce qui indique assez que les habitants attribués à ces animaux antédiluviens n'étaient pas éloignés des lieux où se passe l'action de Bouvard et Pécuchet.
D'autres naturalistes comme Quenstedt, Hermann von Meyer, Richard Owen, s'emparèrent ensuite de la même question et ne réussirent qu'à la compliquer davantage. Enfin Eudes-Deslongchamps, en 1863, — dix ans avant l'époque où Flaubert préparait son roman — publia à Caen ses copieux et savants « Mémoires sur les Téléosauriens de VÉpoque Jurassique du département du Calvados », où, s 'appuyant sur ses propres observations et sur celles de ses devanciers, il distinguait jusqu'à 18 espèces de crocodiles fossiles dans cette région; les uns, disait-il, provenaient des carrières des environs de Caen, établies dans les bancs calcaires correspondant stratigraphiquement au fuller's earth des Anglais; d'autres, des bancs du lias supérieur de Curcy, de la Guaine, d'Amayé-sur-Orne, villages peu éloignés
(1) Tome XII.
de Caen; d'autres du terrain callovien de Sannerville et de Mesnil-sur- Bavant et de l'oxfordien de Dives; d'autres enfin avaient été recueillis aux environs de Falaise, dans les carrières de Bazoches et d'Aubigny, et dans l'oolithe de Ran ville et de Luc (i).
Mais, un fait plus récent encore, d'une importance considérable pour l'histoire des fossiles du Calvados, avait, très peu de temps avant V époque où Flaubert commençait son roman, remis à l'ordre du jour la question spéciale des crocodiles antédiluviens de la région. En effet, en 1871, Morel de Glanville découvrit dans les falaises des Vaches-Noires, près de Dives (Calvados), enfermées dans les bancs de l'oxfordien inférieur (zone à Ammonites athleta et A. Duncani, callovien de d'Orbigny), une superbe tête de saurien fossile, d'une espèce encore non décrite, qui est une des plus belles pièces de la galerie de paléontologie du Muséum de Paris. Il avait appelé ce crocodile Steneosaurus Heberti, du nom du savant professeur de l'époque à la Sorbonne. La découverte fit beaucoup de bruit, surtout dans les milieux scientifiques normands : et il n'est pas douteux que les amis de Flaubert, Pennetier ou Pouchet (ce dernier membre d'honneur de la Société des Sciences naturelles de Rouen), en aient été dès le premier moment avertis. Cinq ans plus tard, Morel de Glanville rendait compte de sa découverte dans le Bulletin de la Société géologique de France (2) et s'exprimait ainsi :
« Les côtes de la Manche sont des contrées favorisées où les géologues peuvent chercher en toute confiance. Ils y satisferont leur désir de connaître, et leurs persévérantes investigations pourront être récompensées par le plaisir d'exhumer quelque nouveau spécimen de ces anciens sauriens qui vivaient si nombreux et si variés, sur les rivages des mers anciennes.»
N'est-ce pas là exactement le programme de l'expédition que Flaubert fait entreprendre à ses copistes, sur la côte des Hachettes, dans l'espoir d'y découvrir, eux aussi, des débris de crocodiles ?
Ceci cependant n'implique pas que Flaubert ait connu la Note de Morel de Glanville, ni les travaux d'Eudes-Deslongchamps, ni les autres traités dont les titres viennent d'être rappelés. La bibliographie, sur ce sujet des
(1) Du même Eudes-Deslongchamps, il avait paru encore, dans les Mémoires de V Académie impériale des Sciences, arts et belles-lettres de Caen en 1869 (p. 31), une « Notice sur les animaux fossiles de la famille des Téléosauriens recueillis en Normandie » où le même problème est repris et discuté, particulièrement pour les couches géologiques des environs de Caen.
(2) Avril 1876 : 3e Série, tome IV, p. 342 et suiv. L'étude est intitulée : « Sur la cavité crânienne et la position du trou optique dans le Steneosaurus Heberti ».
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sauriens fossiles du Calvados, est, nous l'avons dit, extrêmement abondante, et je n'ai voulu citer ici que des exemples, à titre de sources possibles, toutes étant antérieures, par leurs dates de publication, à l'époque où notre auteur écrivait le chapitre géologique de son Bouvard. — Qu'il ait consulté de tels ouvrages de pure science, ces études très techniques — qu'il en ait même connu l'existence — rien n'autorise à l'affirmer. Mais c'est une hypothèse possible, dont il faut par conséquent faire état dans l'examen critique et analytique que nous poursuivons. On voit tout au moins qu'il avait, au point de vue de la vérité scientifique — c'est-à-dire au point de vue du Réalisme de son art et de la vraisemblance de son récit — d'excellentes raisons pour imaginer que ses héros, mis par l'abbé Jeufroy sur la piste de crocodiles fossiles dans les environs de Chavignolles, allaient se mettre en campagne pour essayer d'en découvrir, à leur tour, des vestiges.
Il convient d'ailleurs, — à propos de l'érudition scientifique de Flaubert, — de faire ici une remarque générale très importante, car à défaut de documents authentiques, elle permet de deviner — de supposer comment il a pu, pour l'ensemble de ce passage de son roman et bien d'autres sans doute qui traitent de sciences naturelles, être documenté et renseigné.
A Rouen même, à l'époque où il préparait Bouvard et Pécuchet, entre 1870 et 1880, il entretenait avec des savants comme Pennetier et Pouchet, sans parler de son frère Achille, médecin, des relations de camaraderie très cordiales et très suivies. Son secrétaire bénévole, Edmond Laporte, se trouvait de même lié avec la plupart de ces naturalistes. Or, Rouen n'ignorait rien des découvertes géologiques et paléontologiques faites dans la région de Caen; les amis de Flaubert s'intéressaient certainement aux controverses soulevées, à propos d'elles, dans tous les milieux scientifiques de France. Une trouvaille comme celle de Morel de Glanville ne passait pas inaperçue. Elle rendait au problème des crocodiles, en particulier, un regain d'actualité dont l'écho même affaibli devait arriver jusqu'à l'ermite littéraire de Croisset. Une conversation a-t-elle orienté et déterminé, sur ce point, les recherches et la documentation livresque de Flaubert ? C'est non seulement une conjecture plausible, dont il faut tenir compte, mais elle est, de plus, assez vraisemblable; s'occupant de géologie, ayant à parler des observations géologiques réalisables dans le Calvados, Flaubert était à même de se renseigner sur place, et il devait être, par ses amis, très bien renseigné.
Il me paraît probable que les choses se sont ainsi passées. Ce n'est pas de lui-même, peut-être, que Flaubert a été chercher, dans les Mémoires de la Société linnéenne de Normandie (1), année 1828, V Essai de Topographie géognostique du Calvados par M. de Caumont, travail considérable et classique, qui est, à l'exclusion de toute autre étude scientifique, la source de ce passage entier de Bouvard et Pécuchet. Est-ce Achille Flaubert ? Georges Pouchet ? ou Pennetier qui le lui a signalé ? Nous ne le saurons sans doute jamais, et peu importe. Ce qui est certain, c'est que cet Essai du savant géologue a été par lui dépouillé de très près, soigneusement annoté, et lui a fourni tous les détails historiques et précis du fragment qui nous intéresse.
Pour bien nous en rendre compte, comparons les textes respectifs, en distinguant entre les deux découvertes révélées par l'abbé Jeufroy à Bouvard et à Pécuchet, — celle de débris d'éléphant fossile d'une part, — ensuite celle de débris de crocodile. Voici d'abord pour le premier fait :