‹ Autour de Bouvard et PécuchetChapitre 14 sur 21 · M. DE CAUMONT ÉCRIT · texte numérisé non relu

M. DE CAUMONT ÉCRIT

« Le calcaire blanc de l'oolithe inférieure [de la côte du Calvados] contient généralement peu de fossiles...

Cependant, dans la falaise des Hachettes, entre Port-en-Bessin et Sainte- Honorine, on y remarque une grande quantité d'épongés, de polypiers, et des débris de crocodile.

— [En note] : M. de Bazoches a découvert une portion de la mâchoire d'un crocodile dans l'oolithe qui forme la base des falaises de Port-en-Bessin, et j'ai vu des vertèbres du même animal à Sainte-Honorine .

En 1825 on a trouvé à deux lieues de Bayeux, dans la commune de Couvert, également dans la partie blanche de l'oolithe inférieure, un crocodile entier dont j'ai pu recueillir un grand nombre de fragments, etc.. » (1).

Le rapprochement des textes n'est ni moins suggestif, ni moins probant, dans le second cas que dans le premier.

Pour l'ensemble de ce passage de Bouvard et Pécuchet, nous nous trouvons donc en présence d'une source unique, dont Flaubert a tiré tous les éléments de son récit. A peine les a-t-il un peu arrangés et combinés entre eux. Cette source, utilisée tant en ce qui concerne la découverte de débris d'éléphant fossile que celle d'un crocodile, (dont l'abbé Jeufroy entretient les héros du roman), est l'Essai de Topographie géognostique de Caumont. Il n'y en a pas d'autre : à lui seul ce savant mémoire justifie toutes les affirmations du Maître, et les indications qu'au début nous pouvions être tentés de supposer fantaisistes.

(1) Mémoires de la Société Linnéenne de Normandie, p. 230, et note.

Mais alors demandons-nous pourquoi, parmi tant de traités, de notes, de volumes relatifs à la même question — qu'il pouvait se procurer sans aucune peine, que ses amis de Rouen étaient à portée de lui signaler ou de lui conseiller

— pourquoi s'est-il arrêté à ce seul Essai? Est-ce ignorance, défaut d'érudition et de culture scientifique ? On ne peut guère l'admettre de sa part. — Pourquoi aussi, puisqu'il avait pris soin de dépouiller et de minutieusement annoter cet Essai (peut-être rencontré par hasard, peut-être consulté à côté de beaucoup d'autres de même nature), n'en a-t-il retenu que deux tout petits faits mentionnés en bas de page, authentiques sans doute, appuyés sur l'autorité d'un géologue réputé, mais somme toute assez peu importants, ne constituant pas, par eux-mêmes, des résultats scientifiques bien considérables, de nature à modifier ou à augmenter sensiblement les notions antérieurement acquises quant au sous-sol du Calvados ; — deux faits isolés, au milieu de bien d'autres dont parle le même M. de Caumont, et dont Bouvard et Pécuchet, ignorant tout des lois générales de la formation des terrains, des positions, et des rapports des fossiles aux couches variées qui les enveloppent, ne pouvaient en aucune manière apprécier la valeur — à supposer même qu'ils aient pu en contrôler sur place la véracité, et que pareille bonne fortune leur fût advenue de découvrir, à leur tour, aux Hachettes, une dent d'éléphant, ou le squelette d'un alligator ?

La question est complexe. Elle ne peut être éclaircie que si l'on se réfère à la fois aux principes rigoureux de l'esthétique de Flaubert, aux nécessités pratiques de composition de son roman, et si l'on tient compte aussi de l'intention critique qui lui a fait imaginer que ses héros, inaugurant leurs études géologiques, allaient se lancer du premier bond à la recherche de fossiles

— et, remarquons-le, de fossiles déterminés dans leur espèce — pour la seule raison, excellente à leurs yeux, qu'on en avait déjà rencontré auparavant de semblables aux mêmes endroits. Comme s'il suffisait de vouloir exhumer tel débris fossile plutôt que tel autre, pour n'avoir qu'à creuser la terre et être assuré du succès !

Quand Flaubert touche aux choses de la Science, il ne le fait jamais à la légère. Toujours il se présente armé de toutes pièces contre les objections possibles des spécialistes, qu'ils se nomment Froehner, ou Maurice Pézard (1) ou Pierre de Trévières (2). Cependant, qu'il s'agisse d'archéologie, d'histoire,

( 1 ) Salammbô et l'archéologie punique ,par Maurice Pézard (Mercure de France, 1 6 février 1 908) . (2) Les erreurs de Salammbô, par M. P. de Trévières. (La Grande Revue, 25 avril 1912).

d'exégèse ou de science pure, nulle part il ne fait un étalage prétentieux et déplacé de son érudition (que tous ses biographes sans exception ont signalée, et que tous s'accordent à proclamer très étendue). Il pouvait aisément, dans ce chapitre de Bouvard et Pécuchet, multiplier les termes techniques, les mots empruntés à la nomenclature, et, rien qu'en faisait une mouture habile de Y Essai de M. de Caumont, grâce à quelques notions rappelées à propos, à une énumération d'autres faits caractéristiques qui y sont cités, donner à son récit une allure beaucoup plus pédante. S'il ne l'a pas fait, c'est avant tout qu'il écrivait un roman, que la véritable Science ne se « romance » pas, que surcharger un roman de détails trop spéciaux, trop précis, trop scientifiques, eût été une faute de goût. Il lui suffisait de bâtir son intrigue sur quelques données rigoureusement historiques, confirmées par l'autorité d'un savant dont le témoignage pouvait, à l'occasion, être invoqué; aussi s'est-il contenté de deux renseignements authentiques, éliminant toutes les autres preuves expérimentales, toutes les autres constations faites par le même M. de Caumont, qui eussent alourdi son texte sans lui donner plus de portée, et qui auraient transformé un épisode littéraire en une démonstration doctrinale.

Qu'on étudie de même les sources de Salammbô, de la Tentation, à' Hérodias, ou de tel autre chapitre de Bouvard, partout on aboutit à une conclusion identique: des bases solides, une documentation vaste, soigneusement établie, un Réalisme très sûr de lui et capable de soutenir la discussion — mais aucune apparence de pédantisme, de tendance au dogmatisme professoral. Aucune lourdeur, aucune sécheresse, aucune aridité technique; partout au contraire une mise en œuvre d'artiste épris du Beau avant tout, qui simplifie, allège, et harmonise — sans qu'il y paraisse, — des notes documentaires rassemblées avec une patience, un labeur et un discernement que n'ont pas toujours, au même degré, les professionnels de la Science.

D'autre part, l'action de Bouvard et Pécuchet, telle qu'il l'avait conçue, prévoyait une excursion des copistes au bord de la mer, une falaise attaquée à coup de pioche, l'intervention d'un douanier et d'un garde champêtre, et l'arrestation momentanée des infortunés géologues. Pour amener cet épisode et le développer suivant le plan qu'il s'était tracé, on voit que Flaubert n'avait pas besoin de déployer beaucoup d'érudition. Mais il lui fallait imaginer et combiner un incident qui servirait de transition et de point de départ, en donnant à ses personnages l'idée d'un petit voyage ayant pour objet la re-

cherche de fossiles. Cet incident, c'est leur rencontre sur la route avec l'abbé Jeufroy, et le récit de découvertes intéressantes aux environs de Chavignolles. Or, YEssai de M. de Caumont relatait précisément, entre bien d'autres faits du même ordre, deux trouvailles authentiques et récentes, qui constituaient bien des résultats scientifiquement acquis : celle de Louis Bloche, et celle de M. de Bazoches. La date, les lieux étaient connus; la curiosité de Pécuchet et de Bouvard pouvait donc être, à bon droit, éveillée. Et ces deux anecdotes citées par AI. de Caumont avaient, pour les besoins du roman, l'avantage essentiel de faire concevoir à Bouvard et à Pécuchet l'effort nécessaire aux études géologiques non pas comme exigeant un travail de cabinet ardu, théorique et froid, devant lequel ils se fussent peut-être rebutés — ou des observations sur le terrain compliquées et lointaines, qu'ils n'auraient pu entreprendre faute de moyens ou d'argent — mais bien plutôt comme une expérimentation toute simple et facile, agréable même, presque une promenade, sans tâtonnements et avec de grandes probabilités de réussite. De là, évidemment, le choix fait par l'écrivain de ces deux événements qui, au point de vue de la vraisemblance du sujet, étaient particulièrement propres à entraîner ses héros dans une expédition aux Hachettes.

Quel bénéfice et quelle gloire pour eux, en effet, si, sans chercher plus loin que Villers ou Port-en-Bessin, ils allaient exhumer à leur tour ces choses vraiment extraordinaires, des débris antédiluviens d'éléphant ou de crocodile, en plein département du Calvados! Qu'ils aient, sur le seul témoignage de l'abbé Jeufroy, conçu aussitôt l'espoir de telles découvertes, ce n'était pas une invention excessive, puisque réellement elles avaient été faites. Larsoneur, consulté par eux quant au bien fondé des propos du prêtre, ne leur fournit rien de plus que les renseignements mentionnés par M. de Caumont. Flaubert n'a rien ajouté; aucune preuve, aucun détail complémentaire, provenant de la même source livresque ou d'une autre analogue, ne vient soutenir ou renforcer la vérité brutale de ces deux faits particuliers. Mais s'il n'a retenu qu'eux seuls de tout YEssai de topographie géognostique, c'est qu'ainsi réduits à eux-mêmes et dépouillés de toutes les considérations vraiment scientifiques qui les encadrent, ces deux incidents, objectivement réels et historiques d'ailleurs, répondaient à la fois aux exigences de son plan et aux principes de son Art.

Et nous arrivons ainsi à une conclusion assez inattendue; Flaubert, — dont c'est une des théories souvent proclamées que l'œuvre d'art n'est

iy6 AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

pas faite pour peindre ou décrire des exceptions, s'écarte de l'accidentel, et tend toujours et partout au général, prend de plus en plus les allures de la Science, — Flaubert s'est ici, pour des motifs d'Art non douteux, appuyé dans ce récit épisodique sur deux événements sinon exceptionnels, au moins très spéciaux. Il en a fait, pendant quelques pages, le ressort de son roman; il les a isolés, dans le travail scientifique qui les relate, d'autres incidents semblables par lesquels ceux-là se complètent; il les a dégagés de tout l'appareil technique, de toutes les idées générales qui leur donnent au point de vue de la géologie, c'est-à-dire de la Science, leur valeur vraie. Ce ne sont donc plus ici des matériaux à proprement parler scientifiques qu'il utilise, mais plutôt des faits-divers, dont son Art littéraire tire le meilleur parti, tout en traitant encore des choses de la Science.

On devine que cette dérogation apparente aux dogmes fondamentaux de son esthétique n'a été, de la part de Flaubert, ni involontaire, ni illogique, ni inconsciente. Je crois bien plutôt qu'elle manifeste un des aspects de la pensée critique et philosophique qu'il exprimait tout à l'heure en disant de son roman qu'il pourrait avoir pour sous-titre : « du défaut de méthode dans les sciences ».

Quelle a été en effet son intention en imaginant que ses copistes, pour le début de leurs études expérimentales, allaient se mettre à rechercher tels ou tels fossiles ?

Nous venons de voir qu'il n'y avait rien d'invraisemblable à supposer qu'un tel projet leur soit venu, après les propos de l'abbé Jeufroy, ni à ce qu'ils aient déployé tant d'ardeur à l'exécuter. Leur caractère, — leurs habitudes de travail, leur curiosité naturelle, le tour de leur esprit, leur enthousiasme pour ce qui est nouveau, leurs manies, en un mot tout ce que nous savons par ailleurs de leur psychologie — justifie la soudaineté de cette expédition aux Hachettes. Mais, au degré où ils en sont de leurs connaissances géologiques, au moment du départ, demandons-nous ce que représentait exactement pour eux cette notion de fossiles? Nous comprendrons mieux alors comment Flaubert, en bâtissant tout un épisode avec les anecdotes historiques de l'éléphant de Villers et des crocodiles de Port-en-Bessin, n'a fait en somme que développer et souligner une fois de plus l'erreur initiale de ses héros.

La découverte de fossiles animaux ou végétaux, même appartenant à des variétés inconnues ou mal identifiées, ne constiue pas — en soi et par .elle-même — un acte de géologie transcendante. Elle n'implique de progrès

appréciable dans le domaine de cette science que si l'on sait déduire ensuite, de trouvailles ainsi faites, — peut-être par hasard, — les conséquences générales, les confirmations, les preuves qu'elles comportent. Un terrassier peut, au cours de sa vie, avoir découvert des centaines de fossiles très rares et très précieux; personne ne dira cependant qu'il possède, à cause de cela, la moindre notion de géologie.

Bouvard et Pécuchet, partant aux Hachettes, ou «retournant des silex sur la grande route », ressemblent fort à ce terrassier.

Ils ignorent tout de la stratigraphie, de la pétrographie, de l'anatomie comparée, et de tant d'autres branches de la Science qui, avec des moyens d'investigation différents, concourent toutes à reconstituer cette histoire du globe terrestre qui est, en somme, l'objet propre de la géologie. Ils ne possèdent aucune des notions fondamentales sans lesquelles ni les limites, ni le but de cette science ne se peuvent comprendre, et faute de quoi elle inspire même souvent, dans le public, un sentiment inavoué de défiance. Sans doute, par le Discours de Cuvier, ils ont bien appris que « c'est aux fossiles seuls qu'est due la naissance de la théorie de la Terre ; que sans eux l'on n'aurait peut-être jamais songé qu'il y ait eu, dans la formation du globe, des époques successives et une série d'opérations différentes (1) ». Mais comme ils sont aussi incapables de reconnaître et de classer, dans la série zoologique ou botanique, un fossile quelconque, que d'apprécier la précision de l'instrument chronographique constitué par la paléontologie appliquée à la stratigraphie, on ne saurait aucunement les approuver d'inaugurer, par la recherche de fossiles, leur étude de la géologie. Ils agissent en cela comme ces faux savants dont parle avec ironie le même Cuvier, qui « étudient, à la vérité, des débris fossiles de corps organisés, qui en recueillent et en font représenter par milliers, mais dont les ouvrages ne seront, en fin de compte, que des collections précieuses, parce qu'ils regardent ces pétrifications et ces fossiles comme des curiosités de cabinet plutôt que comme des documents historiques » (2). Telle est, exactement, la signification critique de cet amusant voyage des copistes aux Hachettes, intercalé par Flaubert dans son récit.

De nouveau se manifestent donc ici les conséquences inévitables de ce que j'ai appelé plus haut leur défaut initial de méthode, ou plutôt d'esprit scientifique. Ils ont commencé par se faire, en dehors de toute observation sur le

(1) Discours, p. 59.

(2) lhid.

o AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

terrain une idée préconçue, systématique, de l'histoire de la Terre à travers les âges A présent qu'ils s'en vont à la recherche de fossiles,leur désir est bien moins de poursuivre une expérience vraiment scientifique que de garnir les vitrines de leur petit musée, et d'encombrer de curiosités leur maison de Chavignolles, pour le plus grand ébahissement des visiteurs. En effet, un fossile représente pour eux non pas un document, un témoin une preuve, ou même le point de départ d'une hypothèse plus ou moins féconde, mais une bizarrerie un cas anormal, une anomalie un peu troublante, qu il y a quelque mérite à mettre au jour. Supposez qu'au lieu d'un .Ammonites nodosus pesant bien seize livres », détaché par eux de la falaise - trouvaille qui pouvait, en fait, présenter quelque intérêt, et à laquelle cependant ils n'attachent aucune importance - ils aient eu la bonne fortune d'exhumer une dent d éléphant, comme Louis Bloche, ou un os d'alligator, comme M. de Bazoches, ils auraient pris volontiers pour un brevet de compétence et de vrai savoir ce qui n aurait été après tout, que le résultat fortuit d'un hasard heureux.

' Ils partent à la recherche de fossiles sans soupçonner le moins du monde en quoi la rencontre d'un fossile peut servir aux progrès de la géologie, m comment cette rencontre, indifférente en elle-même doit, par voie de conséquences, ouvrir ou confirmer des aperçus nouveaux à l'horizon de cette science. Ils ne trouvent, aux Hachettes, aucun des fossiles qu'ils espéraient, et ils se désolent - comme si tel ou tel fossile déterminé se présentait nécessairement sur commande, surtout quand on ignore la nature et la formation du sous-sol qu'on explore. Ils en découvrent d'autres, des Térébratules, des Éponges, qu'ils négligent, comme si, dans le domaine infini de la Science, le plus petit fait expérimental n'avait pas sa valeur propre, au même titre que les observations les plus inattendues et les plus compliquées. Un fossile représente pour eux V exception, et c'est bien pourquoi, sans s'en rendre compte, ils s intéressent aux fossiles. Ainsi, c'est en s'efforçant de collectionner des exceptions qu'ils prétendent faire œuvre de Science véritable. Ils prennent pour l'essentiel ce qui n'est qu'un aspect particulier et secondaire du problème pour la fin ce qui n'est que les moyens. Là est leur erreur; par la se révèlent les lacunes primordiales de leur concept et de leur méthode. C est 1 erreur et ce sont les lacunes de tous les amateurs - et ils sont légion - qui croient, en se distrayant, s'adonner vraiment à la Science.

Dans un tout autre ordre d'idées cette fois, sur le terrain de la pratique et des

conditions même de leur expérience géologique, la suite du roman nous donne une preuve supplémentaire, et bien amusante, de cette méprise fondamentale sous l'empire de laquelle les héros de Flaubert poursuivent leur apprentissage.

On sait comment se termine l'épisode de la promenade aux Hachettes : faute de papiers, on arrête Bouvard et Pécuchet, dont l'imprudence a failli causer l'éboulement de la falaise calcaire qu'ils explorent (1). Ils ne sont relâchés qu'après avoir donné « leurs noms, prénoms et domicile, avec l'engagement d'être à l'avenir plus circonspects ».

Et Flaubert ajoute :

« Outre leur passeport, il leur manquait bien des choses ; et, avant d'entreprendre des explorations nouvelles, ils consultèrent le Guide du Voyageur géologue, par Boue » (2).

Ce n'était pas un mauvais guide ; sa lecture pouvait leur être profitable, à la fois pour les renseignements d'un intérêt pratique immédiat qu'ils désiraient se procurer, et aussi au point de vue général de leurs études. Certes, Ami Boue reste loin de compter au premier rang des savants de son époque. Cependant son livre n'est pas sans valeur; averti, sérieux, au courant des questions qu'il traite, Boue expose son sujet d'une façon claire, impartiale et suffisamment bien informée. Ce n'est pas chez lui, sans doute, qu'il faut chercher ces hypothèses originales, ces aperçus d'ensemble qui révèlent un grand esprit; mais il rend un compte fidèle des résultats acquis par ses de-

(1) L'arrestation de Bouvard et Pécuchet par les autorités du lieu de leurs fouilles n'a rien d'arbitraire et ne constitue en rien un incident comique inventé par Flaubert, pour le besoin du tour grotesque qu'il voulait imprimer à son livre. Tous les géologues savent que pareille mésaventure est au contraire fréquente. Peut-êtie un fait de ce genre, plus retentissant, mais que j'ignore, survenu aux environs de Rouen, vers l'époque où il composait son livre, a-t-il inspiré l'écrivain. Je tiens de M.Paul Lemoine, professeur de géologie au Muséum, les deux anecdotes suivantes. Deux élèves de l'Ecole Normale supérieure, MM. Chudeau et Dereims, faisaient, il y a une trentaine d'années, des recherches géologiques dans le Plateau Central. Arrêtés, ils eurent beau déclarer noms et qualités, on les incarcéra. Il fallut correspondre avec Pasteur, directeur de l'Ecole, pour obtenir leur élargissement. — M. Gosselet, professeur à l'Université de Lille, officier de la Légion d'honneur, géologue de réputation mondiale, fut arrêté de même aux environs de Rethel, où il étudiait les terrains. Il passa 24 heures à ia maison d'arrêt. On lui reprocha même d'avoir assassiné le véritable M. Gosselet, et de s'être emparé de ses papiers et de sa décoration.

(2) Guide du géologue voyageur, sur le modèle de V «Agenda Geognostica » de M.Léonhard,... par Ami Boue. — Paris, G. Levrault, 1835-1836. 2 vol. in 12. — Boue fut un des fondateurs de la Société géologique de France, avec Prévost, Deshayes, etc. Outre son Guide, il publia entre autres, de 1849 à 1858, un Essai d'une carte géologique du globe terrestre.

vanciers, et développe avec netteté ces notions élémentaires et fondamentales de la géologie que Pécuchet et Bouvard ont un si grand besoin de connaître. Au reste, son livre est conçu moins comme un traité dogmatique que comme un questionnaire. Respectant le plan du savant de Heidelberg, M. de Léonhard, qui lui sert de modèle, Ami Boue soumet à son lecteur les problèmes à résoudre, et lui indique, sur chaque point particulier, d'après l'état actuel de la science, les réponses les plus probables qu'on peut y faire. Il éveille ainsi et satisfait en même temps la curiosité des débutants et des profanes qui le consultent.

Une telle méthode était excellente dans le cas des deux copistes. Elle pouvait les engager dans la voie d'expérimentations fécondes, provoquer de leur part des réflexions et des raisonnements fructueux, faire en un mot travailler leur cerveau et les amener progressivement à une conception de la géologie, de son objet et de ses moyens, toute différente de celle qu'ils avaient puisée jadis dans Cuvier ou dans Bertrand. Malheureusement, ils négligent la partie vraiment scientifique de l'ouvrage de Boue et semblent, dans le roman de Flaubert, n'en avoir feuilleté que les premières pages, tout à fait accessoires, quoique remplies de bons conseils et d'avis précieux. Ils y cherchent non pas ce qu'un géologue, qui commence ses études par le commencement, peut voir et observer autour de lui, quels aspects de la configuration du sol s'offrent à ses yeux, quelle enquête il doit approfondir, et ce que signifient les particularités qu'il remarque. Ils y cherchent seulement comment il convient qu'un vrai géologue soit habillé, quel est le détail de son accoutrement, quel matériel il emporte, et les préceptes de conduite qu'il doit suivre en voyage pour s'éviter bien des ennuis. La Science, évidemment, n'a rien à faire dans tout cela; ce n'est même pas un aspect indirect et dérivé de celle-ci, mais son envers, ou plutôt sa négation. Mais précisément Bouvard et Pécuchet s'y trompent encore; ces « à-côtés » de la question en deviennent pour eux le principal. Peu s'en faut que munis de ces quelques recommandations comme d'un viatique, ainsi préparés par la lecture de Boue à entreprendre des excursions nouvelles, ils ne se considèrent, d'ores et déjà, comme parvenus à l'apogée de leur connaissance géologique, et n'ayant autant dire plus rien à apprendre.

Ils revêtent, en somme, l'habit du géologue modèle beaucoup moins pour la géologie elle-même que parce qu'il leur semble que le savoir du géologue tient tout entier dans son habit, en dépend, ne peut s'acquérir sans

lui, et que, s'habiller de la sorte, c'est déjà devenir beaucoup plus savant. L'intention critique est ici évidente. Flaubert s'amuse aux dépens de ses héros et étale à plaisir leur ridicule. En fait, ce ridicule est une fois de plus le résultat de cette erreur initiale de jugement et d'intelligence scientifique, en conséquence de laquelle ils passent leur temps à méconnaître le but véritable, les procédés et les limites des diverses branches de la Science qu'ils abordent. Quant aux détails de ce paragraphe relatif à l'ouvrage de Boue, Flaubert n'a rien inventé, rien exagéré. Quelques citations, en regard de son propre texte, permettront de le constater et de retrouver, une par une, les sources livresques de sa documentation :

Flaubert

(Bouvard et Pécuchet, p.

106). « Il faut avoir, premièrement un bon havre-sac de soldat, puis une chaîne d'arpenteur, une lime, des pinces, une boussole et trois marteaux passés dans une ceinture qui se dissimule sous la redingote et « vous préserve ainsi de cette apparence originale que l'on doit éviter en voyage. » (i)

Ami Boue

— «Pour les voyages à pied, il faut avoir un havre-sac en peau avec une couverture de toile cirée ou garnie de poils, et à plusieurs compartiments. Pour porter le havre-sac, la meilleure méthode est celle des soldats. » (Page 73.)

— « Instruments supplémentaires : une chaîne d'arpenteur ». (Page 75.)

— « Une lime peut être quelquefois nécessaire pour les essais au moyen de la raclure ». (Page 45.)

— « La tenaille-pince est une chose encore plus rarement employée. Cependant, elle peut être utile pour extraire et couper de grandes plaques de roches fossiles, telles que des schistes bitumineux à poissons ou plantes fossiles, des schistes calcaires lithographiques, etc. » (Page 33.)

— « Instrument pour déterminer la direction et l'inclinaison des couches : le compas ou boussole du mineur diffère de celle du navigateur... C'est un instrument indispensable». (Page 34.)

(i) Les guillemets sont dans le texte de Flaubert.

— « On ne peut avoir moins de deux marteaux. L'un doit être du poids de 2 à 2 livres 1/2 jusqu'à 8 livres pour casser des roches, et l'autre du poids de 16 à 20 onces pour achever d'arranger les échantillons. » (page 29.)

— « Le géologue ayant à l'ordinaire deux marteaux, le plus gros se porte à la main, et le petit dans la poche. Cet arrangement a l'avantage qu'en faisant passer le bois de son marteau dans sa manche d'habit, on peut traverser les villes et arriver dans les auberges sans être sujet à des questions ou des réceptions désagréables... Certains géologues ont une espèce de ceinture ou un baudrier de cuir pour porter leurs marteaux; je pense que c'est se charger inutilement, s'embarrasser dans les pas difficiles, et surtout se donner un air singulier, chose si importante à éviter pour quelqu'un qui parcourt en détail un pays. » (Pages 32 et 33.)

— « Un bâton de bois solide et léger, ayant 6 à 7 pieds de long, et avec une pointe de fer, est un objet indispensable pour des excursions alpines. » (Page 75.)

— « Pour se garantir de la pluie et de la neige, le meilleur préservatif est d'avoir avec soi un parapluie de soie à plusieurs branches, qui ne soit pas trop pesant, et qui puisse servir en même temps de bâton et de parapluie. » (Page 72.)

— « La chaussure est un des objets les plus importants en voyage... Les souliers doivent être faits plutôt de cuir de buffle, ou d'Amérique, que de cuir de bœuf, car il y a une grande différence de résistance entre ces deux espèces de cuir. » (Page 70.)

avec des guêtres, — « Pour donner au pied un pas sûr et

(1) Je n'ai pas retrouvé, dans le Guide de Boue, l'origine de ce détail noté par Flauhert.

Comme bâton, Pécuchet adopta franchement le bâton de touriste, haut de six pieds, à longue pointe de fer.

Bouvard préférait une canne-parapluie, ou parapluiepolybranches dont le pommeau se retire pour agrafer la soie, contenue à part dans un petit sac. (1)

Ils n'oublièrent pas de forts souliers,

chacun « deux paires de bretelles, à cause de la transpiration » (i),

et, bien qu'on ne puisse « se présenter partout en casquette », ils reculèrent devant la dépense « d'un de ces chapeaux qui se plient et qui portent le nom du chapelier Gibus, leur inventeur » (i).

Le même ouvrage donne des préceptes de conduite :

« Savoir la langue du pays que l'on visitera. » Ils la savaient

« Garder une tenue modeste ». C'était leur usage (i).

« Ne pas avoir trop d'argent sur soi »; rien de plus simple (i).

Enfin, pour s'épargner toutes sortes d'embarras, il est bon de prendre « la qualité d'ingénieurs» (i). — Eh bien!

nous la prendrons !

empêcher l'entrée des pierres, de la boue et de l'humidité dans les souliers, les guêtres paraissent l'habillement le plus convenable, d'autant qu'elles servent contre les intempéries du temps. » (Page 71.)

— « Il est bon d'avoir deux paires de bretelles pour pouvoir changer quand on en a mouillé une par la transpiration. » (Page 68.)

— « On ne peut pas se présenter partout avec un bonnet, et, en général, on ne peut rien mettre dedans, tandis que le fond du chapeau offre toujours au géologue une dernière ressource pour mettre son mouchoir, des objets précieux, et même certains échantillons, quand le havre-sac et les poches sont remplies. Lorsqu'un voyage se fait en partie en voiture et en partie à pieds, une bonne manière, c'est d'avoir un bonnet dans la voiture, et un chapeau ordinaire, dit Gibus, se pliant en claque, qui n'embarrasse pas dans un équipage comme un chapeau ordinaire, etc.. » (Page 70.)

— «Il faut tâcher, autant que possible, de savoir la langue du pays qu'on visite; si cela ajoute infiniment à l'agrément des voyages, on s'épargne aussi beaucoup de vexations de différents genres. » (Page 89.)

— « En voyage, il faut une tenue modeste et sans recherches. » (Page 88.)

— « Il faut s'arranger de manière à n'avoir jamais de trop fortes sommes sur soi, etc.» (Page 90.)

— « Se donner le titre de mineur ou d'ingénieur des ponts et chaussées est une chose utile qui épargne au géologue voyageur bien des questions oiseuses, etc. » (Page 89.)

(1) Même observation que plus haut à propos des guillemets.

Comme on le voit par ces rapprochements, la trame documentaire du récit de Flaubert est, ici comme ailleurs, minutieusement et solidement tissue. Tout cet alinéa relatif au Guide d'Ami Boue est le résumé, la mise en œuvre littéraire, d'une série nombreuse de notes, de citations, d'extraits recueillis par le romancier au cours de son travail préparatoire, combinés ensuite, arrangés, fondus entre eux. Et, nous devons le redire ici, s'il n'invente rien, il n'ajoute rien non plus aux indications fournies par la source qu'il consulte. Il abrège au contraire beaucoup, condense, en un mot ou en une phrase, des pages entières de son auteur, en dégage l'élément essentiel, caractéristique, original ou comique, selon la nuance qu'il a dessein d'exprimer. — Pour en finir avec Ami Boue, deux observations générales, suggérées par l'emploi que Flaubert a fait de son Traité du géologue voyageur, semblent trouver ici leur place.

Nous avons déjà, au précédent chapitre, indiqué la première; c'est qu'il faut un peu se méfier, en lisant Bouvard et Pécuchet, des phrases imprimées entre guillemets dans les éditions. Elles ne sont pas toujours — à beaucoup près — des citations textuelles, littérales. Cependant, il est certain que ce procédé typographique, employé par les éditeurs, doit correspondre à une particularité du manuscrit. Je n'ai pas eu celui-ci sous les yeux. J'ignore donc si ces guillemets des éditions traduisent, en réalité, une indication due à la main du Maître (et c'est une question que je pose). Mais je suis tenté de supposer bien plutôt qu'ils résultent d'une interprétation défectueuse de passages seulement soulignés sur l'autographe.

S'il en était ainsi, leur signification serait, selon les circonstances, très différente. Des guillemets inscrits par Flaubert voudraient dire qu'il a prétendu reproduire exactement le texte de l'auteur qu'il discute ou dont il rapporte l'opinion. Or, le contrôle démontre qu'il n'en est pas toujours ainsi. Les phrases entre guillemets de Bouvard et Pécuchet sont plus souvent des adaptations et des transcriptions plus ou moins fidèles que des citations. Au contraire, le fait d'avoir souligné seulement, sur son manuscrit, les passages litigieux, indiquerait plutôt qu'il ne s'est pas donné, — lui, Flaubert, ni davantage ses copistes, ce qui revient au même — comme responsable de telle ou telle idée baroque, de telle ou telle invention drolatique mentionnée dans le roman, mais qu'il faut en attribuer la paternité à l'auteur étranger dont il parle. Il aurait pu souligner ainsi, dans ses propres notes, au cours de son travail de documentation, pour mettre en vedette ce qui l'avait frappé davantage, ce dont il escomptait l'utilisation pour l'avenir, au moment où

il se mettrait à écrire; — puis, plus tard, en composant avec son dossier devant lui, il n'aurait eu qu'à relever sur ses notes les passages essentiels soulignés, comme exprimant et résumant au mieux la pensée de l'auteur consulté; il aurait enfin souligné pareillement sur ses manuscrits, afin de mieux s'y reconnaître lui-même, ou, peut-être, de ne plus raturer à cette même place. Son intention aurait été alors de se rappeler, et de prévenir éventuellement ses lecteurs, qu'il reproduisait l'esprit, mais non la lettre d'autrui; de tels passages, s'ils ont été soulignés seulement par Flaubert, comme je le crois, auraient dû dans les éditions paraître en italiques, comme il est d'usage, et non entre guillemets.

Je donne pour ce qu'elle vaut cette hypothèse, appuyée sur la vérification rigoureuse de la plupart des phrases présentées comme étant des citations dans le texte imprimé de Bouvard et Pécuchet. Sans savoir si l'examen attentif du manuscrit la démentirait ou la confirmerait, elle offre au moins pour avantage d'expliquer tant bien que mal ce fait d'expérience et de constatation courante que, là où nous lisons des guillemets dans Bouvard et Pécuchet, il est rare que Flaubert cite, à proprement parler, le livre dont il parle ; ce signe typographique est donc loin d'avoir ici la valeur qu'on est convenu de lui attribuer.

L'autre remarque, dont le Manuel gymnastique d'Amoros nous a déjà fourni des éléments nombreux, a trait au choix que Flaubert sait faire dans la masse des notes par lui recueillies, et à la mesure extrême — je dirais volontiers, à la discrétion, — qui préside à ce choix.

On lui a reproché l'ironie voulue de son roman, et d'avoir fait exprès de ne retenir, des nombreux ouvrages qu'il passe en revue, que les opinions les plus grotesques, les inventions les plus baroques, les balourdises les plus épaisses, des auteurs examinés. On a blâmé la partialité de son récit et l'intention mordante de son exposé. On a dit qu'il dénaturait et faussait à plaisir le sens et la véritable portée scientifique des livres qu'il discute, en montrant toujours ses héros indifférents aux aspects sérieux, neufs, profonds, de ces ouvrages, attachés au contraire à leurs aspects 'triviaux, naïfs ou stupides. On a parlé de parti pris et répété qu'il cherchait moins à faire rire au dépens de ses copistes — dont c'était d'ailleurs le rôle — qu'aux dépens de tous les écrivains, littérateurs, orateurs, théologiens, historiens ou savants, qui défilent devant lui, et dont Bouvard et Pécuchet absorbent les œuvres. Pour se dispenser de reconnaître à son livre une haute portée critique et phi-

l86 AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

losophique, on a objecté ce don spécial, ce talent particulier, cette manie et ce besoin qu'il avait de dépister partout, sans indulgence, avec une habileté rare doublée d'une érudition très étendue, la bêtise humaine, l'erreur, la banalité des opinions partout où il en rencontrait la trace, du premier coup d'œil, et avec une sûreté et une maîtrise incroyables. Chacun connaît, à ce propos, l'anecdote fameuse du discours de réception de Scribe à l'Académie

Française. Flaubert y avait relevé cette phrase : « La Comédie de Molière

nous parle-t-elle de la révocation de l'Edit de Nantes ? » Aussitôt il avait noté au-dessous : « Révocation de l'Edit de Nantes, 1685. Mort de Molière, 1673. » Ces deux dates, assurément, en disaient plus que de longs et savants commentaires.

Qu'il ait eu naturellement ce don et cette tendance, le Dictionnaire des Idées reçues et V Album, dont nous parlerons plus loin, le démontrent assez. L'édition Conard de Bouvard et Pécuchet donne, en appendice, sous le titre : « Extraits d'auteurs célèbres » un grand nombre d'énormités du genre de celle de Scribe, découvertes par Flaubert, et signées non seulement du nom des maîtres, mais parfois du nom d'auteurs de très modeste envergure; il s'en délectait. C'était le « parc aux huîtres » où il aimait pêcher des perles. Il y a bien, dans ce genre de critique, la marque d'un tour très particulier et très accentué de son esprit. Mais ce trait de caractère, cette forme spéciale de son talent, de son érudition, de son jugement — très apparente dans les Lettres où il s'abandonne sans contrainte, — est tempérée ailleurs et limitée par des considérations d'art et de bon goût. Grâce à cela, dans ses romans, alors même que sans aucun doute Flaubert s'amuse et prend plaisir à se moquer de la sottise ou de l'ignorance d'autrui, jamais il n'abuse d'une ironie facile; il se contente d'indications typiques et généralement brèves, et ménage, en quelque sorte, celui qu'il a l'air de prendre à parti.

L'exemple, frappant déjà pour le cas du Manuel d'Amoros, ne l'est pas moins pour le Guide d'Ami Boue. Toute la première partie de ce traité, intitulée « Préparatifs et instructions préliminaires pour les voyages géologiques » lui offrait une matière bouffonne des plus abondantes, où il n'avait qu'à puiser, sans scrupules, pour la plus grande joie de son lecteur et pour la sienne. Le chapitre des Vêtements est un des plus réjouissants du livre, comme aussi celui des Passeports avec la distinction faite entre les « pays à Gendarmes » et les «pays sans Gendarmes» et aussi celui de VHygiêne du voyageur géologue. Cependant il s'est borné aux quelques éléments dont

nous avons recherché tout à l'heure l'origine livresque, et il a laissé de côté les textes dont l'absurdité comique aurait pu tenter un humoriste qui n'aurait pas été doublé, comme lui, d'un artiste. Son sens esthétique, la mesure classique de son Art, l'ont empêché d'accumuler des détails qui, même d'une drôlerie authentique, auraient surchargé son récit et forcé la note. Dans Boue comme dans Amoros, ou plutôt dans les matériaux rassemblés en consultant ces deux auteurs, il a choisi juste ce qui était nécessaire, pour montrer à la fois et l'erreur de ses héros et le grotesque des livres mis en cause. Ce tact, cette modération dans l'ironie et dans la critique, semblent partout, chez Flaubert, les marques distinctives de son génie.

Arrivés à ce point dans l'examen que nous poursuivons, essayons avant d'aller plus loin de résumer ce qu'ont été jusqu'à présent les études et les expériences géologiques de Bouvard et de Pécuchet.

Ils ont commencé par la triple lecture de BufTon, de Cuvier et de Bertrand, grâce à laquelle s'est échafaudé dans leur esprit un système complet de l'histoire de la Terre. Après quoi, ils ont complété leur instruction première par la lecture d'un Manuel Roret, probablement celui de Marcel de Serres. Puis, sans s'éloigner beaucoup de chez eux, ils ont fait quelques promenades à la recherche de fossiles, explorant les cailloux des routes et visitant les talus des sentiers, aux environs même de Chavignolles. Ils entreprennent ensuite une expédition plus importante et plus sérieuse à la falaise des Hachettes ; elle leur réussit assez mal. Sitôt de retour, ils s'emparent du Guide de Boue, afin d'y découvrir les causes de leur insuccès. Mais ils négligent toute la partie vraiment scientifique de l'ouvrage et n'en retiennent que des conseils élémentaires, bons pour la pratique et la commodité des voyages. Ainsi prémunis — ou croyant l'être — contre les ennuis et les dangers possibles de nouveaux déplacements, ils vont cependant continuer leurs efforts, multipliant les observations, abordant de nouvelles lectures, plus épris que jamais de géologie.

Le paragraphe relatif au livre d'Ami Boue marque donc, dans ce chapitre du roman, une étape et une transition. Il met fin à la première partie du récit de Flaubert et ouvre la seconde. En fait, Bouvard et Pécuchet, persuadés alors de posséder déjà bien plus que les rudiments de la science étudiée, ne savent rien et échouent partout. Ils n'ont rien découvert d'intéressant, rien au moins de ce qu'ils voulaient découvrir. Leur système explicatif du

l88 AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

passé géologique de notre globe est de leur part une rêverie de l'imagination qui ne repose sur aucune connaissance solide et raisonnée. Nous les avons vus constamment se méprendre et donner des preuves répétées de leur inaptitude à saisir le but véritable et l'objet propre de la géologie, les procédés et la méthode de cette science. La suite du chapitre ne fait que confirmer cette opinion et fournit des témoignages nouveaux de la même erreur perpétuée.

Cependant ils semblent, tout d'abord, s'engager en meilleure voie. Loin d'être diminuée par l'incident fâcheux des Hachettes, leur ardeur apparaît comme stimulée. Leurs courses deviennent de plus en plus fréquentes; ils s'absentent quelquefois pendant huit jours et ('passent leur vie au grand air » (i). C'était un excellent moyen pour apprendre et retenir, bien préférable aux lectures et à la théorie écrite, qu'on ne comprend pas toujours, et qu'on déforme ensuite en voulant y réfléchir. Dans les conditions assez précaires où ils étaient à même de le faire, observer et expérimenter sur le terrain était encore la meilleure manière de cultiver cette étude qui les passionnait.

« Tantôt, sur les bords de l'Orne, ils apercevaient, dans une déchirure, des pans de rocs dressant leurs lames obliques entre des peupliers et des bruyères, ou bien ils s'attristaient de ne rencontrer le long du chemin que des couches d'argile. Devant un paysage, ils n'admiraient ni la série des plans, ni la profondeur des lointains, ni les ondulations de la verdure, mais ce qu'on ne voyait pas, le dessous, la Terre » (2).

Notons au passage ce mot : ils s'attristaient. Il renseigne immédiatement sur les résultats qu'il faut attendre d'un si beau zèle. Le savant qui s'attendrit ou se dépite, qui met de la sentimentalité dans ses observations et dans ses recherches, est encore bien loin de franchir le seuil de ces templa serena qu'exige la vraie connaissance scientifique. Éprouver joie ou tristesse parce que la Nature offre à nos yeux tel phénomène plutôt que tel autre, c'est montrer qu'on s'efforce moins d'en comprendre le spectacle et de l'expliquer objectivement, que d'associer indirectement le monde extérieur aux désirs et aux émotions accidentels de sa propre personnalité. Toutes proportions gardées, il y a des traces de romantisme latent dans cette petite désillusion des copistes-géologues à ne rencontrer, le long du chemin, que des couches d'argile.

(2) Ibid.

Toutefois, leurs excursions ne sont pas tout à fait inutiles; ils y recueillent un nombre considérable d'échantillons:

«A la fin du jour, ils haletaient sous le poids... mais, intrépides, les rapportèrent chez eux. Il y en avait le long des marches, dans l'escalier, dans la chambre, dans la salle, dans la cuisine ; et Germaine se lamentait sur la quantité de poussière » (1).

Constituer une collection de roches, de minéraux, de pierres de toutes sortes, c'est bien un point de départ sérieux et une base solide pour des études qu'on a l'intention de poursuivre (2). C'en est même un élément essentiel, au même titre qu'une bibliothèque nombreuse et tenue à jour. Mais il n'y a de collection scientifique digne de ce nom que rangée, ordonnée, classée. Pécuchet et Bouvard essaient de cataloguer la leur — et constatent bientôt que ce n'est pas une « mince besogne ». Ils se montrent ici, tout à coup, fort inférieurs à leur tâche. Flaubert l'indique en une courte phrase qui reste une des critiques les plus sévères formulées par lui sur l'ignorance et l'incapacité scientifique de ses héros. « La nomenclature, dit-il, les irritait. »

Si la nomenclature semble, à première vue, n'être pas toujours la partie la plus séduisante de la Science, il y a cependant de très grands savants — notamment des entomologistes — qui ne font, en matière de science, que de la nomenclature, et n'aiment leur science que pour elle. En tous cas, elle est partout, dans toutes les branches, indispensable; étant donné la complexité des phénomènes et le nombre infini des individus à étudier, il n'y aurait pas de sciences naturelles possibles sans une nomenclature nettement et dûment établie. En particulier la géologie a fait d'autant plus de progrès au cours du XIXe siècle que les répartitions des terrains par étages, assises, couches, etc., ont été mieux précisées, mieux définies, qu'on a dû, par suite, multiplier les termes servant à désigner les divisions, subdivisions, ordres et sous-ordres, et que, parallèlement, on a distingué scientifiquement des variétés de plus en plus nombreuses de roches, de minéraux et de fossiles caractéristiques. La complication de la classification, c'est-à-dire en somme de la nomenclature géologique, a marché de pair avec l'évolution et les progrès quotidiens de cette science.

Peu de temps avant l'époque où Bouvard et Pécuchet sont censés s'occuper de géologie, un pas en avant venait d'être réalisé en ce sens par un savant

(1) Bouvard et Pécuchet, pages 107-108.

(2) N'oublions pas d'ailleurs que Dumouchel leur a procuré un microscope.

IÇO AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

sur l'autorité duquel ils vont s'appuyer cependant — faute de le comprendre — - pour faire bon marché de la nomenclature. Omalius d'Halloy a proposé, vers 1830, une classification qui lui appartient en propre et dont les principes et les mots diffèrent de ceux sur lesquels reposent les classifications antérieures. Il est si loin de nier la valeur et l'importance des divisions géologiques qu'il y consacre tout un chapitre de ses Éléments de géologie (1) et qu'en manière de conclusion, pour fixer les idées, il dresse, à la fin de son livre, selon sa méthode, trois tableaux synoptiques, — l'un des propriétés et des caractères qui servent à distinguer les minéraux et les roches, l'autre des roches ellesmêmes, le troisième enfin des terrains repartis en classes, ordres, groupes spéciaux, étages, systèmes et « membres » — le tout accompagné de termes techniques le plus souvent créés par lui-même. — Mais Bouvard et Pécuchet ne prêtent aucune attention à ces tableaux ni aux discussions qui s'y rapportent. Du livre entier de ce géologue, qui n'est pas sans avoir quelques idées originales, ils n'ont retenu que cette boutade : «77 résulte de cet état de choses que toutes ces divisions que Von a établies pour classer les terrains ont éprouvé beaucoup de variations et que, loin d'être d'accord à ce sujet, chaque géologiste a pour ainsi dire sa méthode particulière » (2). La phrase — qui n'est pas très française — constate un fait regrettable; mais elle n'équivaut pas du tout à la négation de l'importance que peut avoir une bonne et complète nomenclature géologique. Bouvard et Pécuchet s'y trompent une fois de plus; ils exagèrent tout au moins beaucoup quand ils déclarent « qu'Omalius d'Halloy nous prévient qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques » (3). A la vérité, ils se sont tout simplement emparés, sans en comprendre le contexte, d'une réflexion qui semblait les dispenser eux-mêmes d'essayer plus longtemps de s'assimiler des notions arides où ils s'embrouillaient: preuve nouvelle de la méconnaissance profonde qu'ils ont des nécessités de la véritable géologie. Immédiatement après cette allusion à Omalius d'Halloy vient, dans le roman, un bref alinéa qui demande encore quelques commentaires. Flaubert écrit :

« Cette déclaration [qu'il ne faut pas croire aux divisions géologiques] les soulagea; et, quand ils eurent vu des calcaires à polypiers dans la plaine de Caen, des phyllades à Balleroy, du kaolin à Saint-Biaise, de l'oolithe par- Ci) Paris, Levrault, 1831. In-8".

(2) Éléments de géologie, p. 80.

tout, et cherché de la houille à Cartigny et du mercure à la Chapelle-en- Juger, près Saint-Lô, ils décidèrent une excursion plus lointaine, un voyage au Havre, pour étudier le quartz pyromaque et l'argile de Kimmeridge » (i).

Pourquoi Flaubert a-t-il imaginé de telles excursions ? quelle signification prennent-elles dans la critique générale qui est l'objet du roman ? et quel intérêt pour les études des deux copistes (2).

Telles qu'elles sont racontées en quatre lignes, elles apparaissent non pas comme des observations proprement dites, des expériences scientifiques dont les copistes auraient eu l'initiative, mais bien plutôt comme des vérifications et des contrôles de faits, qu'ils pouvaient avoir vu signalés dans des livres ou qui leur auraient été rapportés. Elles répondent, semble-t-il, à cette question qu'ils se seraient posée à eux-mêmes : « Est-il vrai, comme on le dit, qu'on trouve de la houille à Cartigny et des phyllades à Balleroy ? — Allons nous en rendre compte par nous-mêmes. »

(1) Bouvard et Pécuchet, p. 108.

(2) Au point de vue des sources de sa documentation, Flaubert a trouvé la plupart de ces indications géologiques à la fois dans l'Essai de topographie géognostique de M. de Caumont, dont nous avons déjà parlé (Mémoires de la Société Linnéenne de Normandie, tome IV, 1828) et dans un autre travail du même auteur intitulé Mémoire géologique sur quelques terrains de la Normandie occidentale, également publié dans les Mémoires de la Société Linnéenne, tome II, 1825. Il est question longuement du « calcaire à polypiers » de Caen dans l'Essai, pp. 198 et suiv. Il est exact que Balleroy, chef-lieu de canton de l'arrondissement deBayeux,est situé sur des schistes appelés en géologie « phyllades » ou « « grauwackes »; Caumont en parle p. 305, et cite plusieurs autres localités avoisinantes où cette assise se continue. Par contre, le « kaolin de Saint Biaise » reste d'origine douteuse. Il y a dans le Calvados un Saint-Biaise, hameau de la commune de Moutiersen-Auge; le sous-sol fertile de cette vallée d'Auge est constitué par une couche argileuse très importante qui apparaît au-dessous du « forest-marble » à Sallenelles, sur les bords de l'Orne, et se prolonge jusque dans le département de ce nom. On appelle généralement cette couche « argile de Dives » et on l'emploie à faire d'excellentes tuiles. Mais ce n'est pas là, à proprement parler, le « kaolin de Saint-Biaise » de Flaubert. Dans cette même région de la Normandie, le gisement le plus important de kaolin est celui des Pieux, près du bourg de ce nom, à une quinzaine de kilomètres sud-ouest de Cherbourg. Il était encore exploité pour la porcelainerie de Bayeux à l'époque où Flaubert écrivait son roman. Cf. : G. Bonissent, Essai géologique sur le département de la Manche (Cherbourg, 1870), pages 109 et 11 8- 11 9). Mais c'est dans le département de la Manche. Il y a encore du kaolin en un lieu dit en effet « Saint-Biaise» faubourg d'Alençon, où il est utilisé depuis le XVIIe siècle. Mais cette fois nous sommes dans l'Orne, assez loin par conséquent du pays qu'habitent les deux copistes. Il paraît peu probable que Flaubert ait voulu désigner cette localité comme but d'une de leurs excursions géologiques. M. de Caumont ne parle nulle part de kaolin. Mais, dans son Mémoire, p. 539, il indique que « les argiles les plus onctueuses sont employées à faire de la poterie à Noron, Bernesq, Lison (Calvados), à la Chapelleen- Juger, et à Saucemesnil (Manche) ». De même, dans son Essai, p. 145 : « L'argile est employée

Ce n'est là, assurément, qu'une nuance, mais à mon avis, importante, et qui revêt peut-être une réelle portée. La pensée de Bouvard et de Pécuchet (pour mieux dire, celle que me paraît intentionnellement leur prêter Flaubert) n'est donc pas ici de s'instruire eux-mêmes; ils ne désirèrent pas accroître, par des découvertes et des études personnelles, leur bagage géologique; ce qu'ils veulent bien plutôt, c'est savoir s'il est exact, comme l'affirment les auteurs, que le sous-sol de Caen, de Saint-Biaise, de la Chapelle-en- Juger, est réellement ainsi constitué. Une arrière-pensée les stimule et les pousse, celle de constater la véracité ou le mensonge d'autrui, l'erreur ou le bienfondé de certains propos entendus, d'assertions émises, de faits plus ou moins scientifiquement établis — et aussi, par contre-coup, l 'arrière-pensée ou de surajouter au témoignage des autres géologues l'autorité de leur propre témoignage, ou bien, au contraire, de se ménager la gloire et la satisfaction de rectifier une opinion fausse.

En d'autres termes, si je ne me trompe, il rentre moins de curiosité scientifique véritable et désintéressée dans ces quelques excursions de Bouvard et de Pécuchet, que de suspicion méfiante, inquiète, et toute prête à s'enorgueillir démesurément de sa prudence, si par hasard elle se trouve, à l'ex-

à faire de la poterie et à dégraisser les frocs; le premier genre d'industrie est en activité à Saint-Désir, Prédauge et Manerbe; les produits sont connus en Basse-Normandie sous le nom de poterie deLisieux. » Mais tout cela ne nous explique pas le kaolin de Saint-Biaise de Flaubert, dont j'ignore l'origine exacte. — L'oolithe se rencontre en si grande quantité aux environs de Caen et de Baveux qu'il était légitime de supposer que Bouvard et Pécuchet en trouvent partout; le mot revient constamment dans l'Essai de Caumont, notamment pages 196 à 219 et 227 à 238. — Il n'y a pas de houille à Cartigny même (c'est à dire à Cartigny-l'Epinay, hameau de la commune d'Issigny, à 6 kilomètres est de la station de Lison). Mais cette localité est située entre Littry où la houille a été exploitée depuis le XVIIIe siècle jusqu'en 1878 environ, et Moon, où des sondages ont en effet rencontré la houille. Pour se renseigner sur l'existence des terrains houillers du Calvados, Flaubert n'avait qu'à ouvrir le Mémoire de Caumont, pages 548 à 551^ et l'Essai, pages 274 à 280. Enfin, quant à la présence du mercure à la Chapelle-en-Juger, près de Saint-Lô, il était abondamment documenté par le Mémoire de Caumont, où on lit, pages 544 et 547 :

« A deux lieues et demie de Saint-Lô, à l'extrémité du terrain du grès bigarré, on trouve l'ancienne mine du Mesnildot, commune de la Chapelle-en-Juger, d'où l'on a extrait du mercure a différentes époques. La mine de la Chapelle-en-Juger est la seule mine de mercure qui ait jamais été exploitée en France. Les travaux ont été entrepris et abandonnés trois fois. Les premières excavations eurent lieu il y a environ ioo ans, les secondes vers l'année 1730, et elles furent considérables, car l'exploitation dura près de 12 ans... Les derniers travaux que l'on a faits à la mine de la Chapelle-en-Juger ne remontent guère au delà de 25 ou 30 ans; ils furent bien moins intéressants que les premiers, produisirent peu, et furent bientôt abandonnés. » — En résumé, les indications géologiques de Flaubert sont parfaitement exactes, et (sauf pour le « kaolin de Saint-Biaise »), les sources de sa documentation ne sont pas douteuses.

périence justifiée. — Certes, l'esprit critique est non seulement légitime mais essentiel en matière de sciences : toutefois, croire à la parole des maîtres qu'on s'est choisis, quand ils sont sérieux, ce n'est pas faire preuve d'une crédulité naïve, dans l'impossibilité matérielle où l'on se trouve généralement de pouvoir tout expérimenter par soi-même. On a dit de Flaubert qu'en écrivant Bouvard et Pécuchet il avait voulu se moquer un peu de lui-même, montrer, par le ridicule et les déconvenues de ses personnages, les tendances périlleuses de son propre esprit. Ici les deux copistes manifestent qu'ils sont bien plutôt sceptiques par parti pris que géologues curieux, avides d'études, compétents, ou en train de le devenir. Ils veulent surtout se démontrer à leurs propres yeux que leur savoir est aussi vaste que celui des vrais savants, — et peut-être, — et surtout, — prouver à leurs concitoyens qu'ils sont bien plus savants encore que les autres, puisqu'ils sont au besoin capables de les corriger et de remettre après eux les choses au point. Un discernement plus éclairé, une confiance plus modeste, est ici ce qui leur manque.

Jusqu'à ce jour, Bouvard et Pécuchet ont été nettement partisans de la théorie de Cuvier. On se rappelle la conclusion de leur vision systématique de l'histoire de la Terre : « Toutes ces époques avaient été séparées les unes des autres par des cataclysmes dont le dernier est notre déluge. C'était comme une féerie en plusieurs actes, ayant l'Homme pour apothéose.» On ne saurait mieux résumer, et en moins de mots, les idées du Discours sur les révolutions de la surface du globe. De même, quand Flaubert nous montre ses héros explorant les bords de l'Orne, « toutes les collines, dit-il, étaient pour eux encore une preuve du déluge » (1). Il suffit d'ailleurs de rappeler ce qu'ils ont retenu surtout de leurs lectures et de leurs observations personnelles, depuis le début de leurs études, pour constater que leur conception géologique repose tout entière sur le catastrophisme.

Ce qui les a frappés, ce sont des faits isolés, assez rares, ou du moins dont nous connaissons un nombre relativement restreint d'exemples ; assez étranges, et même d'un caractère un peu mélodramatique (autant qu'on peut appliquer cet adjectif à des phénomènes naturels); des faits par lesquels restent un instant surpris et déroutés les témoins — ou les lecteurs — non avertis de la réalité scientifique, — un peu comme, au théâtre, les changements soudains de décors et les transformations à vue peuvent dérouter et surprendre (1) Bouvard et Pécuchet, p. 107.

ceux qui n'ont jamais vu les coulisses ni pénétré dans les dessous du plateau. A dire vrai, ces faits sont parfaitement compréhensibles et explicables; loin de s'en étonner, les vrais savants y reconnaissent les manifestations régulières, et souvent prévues, de lois très générales. Mais les héros de Flaubert sont toujours aux antipodes de la Science. Dès que leur imagination entre en jeu, ils ont une tendance instinctive à considérer comme inconciliable avec l'ordre normal des choses tout ce qui ne rentre pas dans la mesure de leur commun et ordinaire bon sens. Plus un phénomène leur paraît insolite, leur semble revêtir des formes antinomiques et contradictoires, dans le spectacle quotidien du monde, et plus ils s'y intéressent, plus ils lui accordent d'importance. Et comme ils s'empressent toujours de conclure du particulier au général, la somme de leur bagage géologique n'est plus constituée bientôt que par une série incohérente de cataclysmes, d'accidents locaux, de bouleversements partiels, entre lesquels ils ne se préoccupent d'établir d'ailleurs aucun lien. C'est par exemple l'apparition, en 1836, au large de la côte de Sicile, entre le point où sont situées les sources minérales de Sciacca et l'île volcanique de Pantellaria, de l'île Julia. C'est la production, en 1538, à la suite d'une explosion violente, d'un boursouflement du sol auprès du Vésuve, auquel on a donné le nom de Monte-Nuovo. C'est le tremblement de terre de Lisbonne, fameux par l'étendue des ruines qu'il a causées, et auquel un chapitre de Candide a donné droit de cité dans la littérature. C'est encore bien d'autres événements du même genre, moins sensationnels. Bouvard et Pécuchet se souviennent d'avoir lu tous ces détails dans Bertrand où ils sont en effet longuement relatés (1). Il n'en faut pas davantage pour fortifier en eux cette opinion que le monde, depuis sa naissance, est soumis à un régime ininterrompu de catastrophes brutales, subites, défiant toutes les précautions et toutes les règles, et que, par suite, notre globe ne présente, pour les malheureux humains, aucune sécurité. Ces destructions successives se poursuivent sous nos pas. Elles procèdent par périodes de durée inégale, que rien, dans l'état actuel de la science, ne permet de calculer (2). On se rappelle la peur de Bouvard, aux pieds duquel tombe soudain, du haut de la falaise de Fécamp, « une pluie de graviers » (3) :

(1) Lettres, page 52 à 55, 65 et suivantes, 401 (note VI) et passim.

(2) Bertrand leur a appris que « le retour des grands tremblements de terre n'est soumis à aucune périodicité, dans quelque pays que ce soit » (Lettres, page 58).

(3) Cette '< pluie de graviers » réveille probablement dans sa mémoire un souvenir de Ber-

« Pécuchet l'aperçut qui détalait avec violence, comprit sa terreur, cria de loin : « Arrête ! Arrête ! la période n'est pas accomplie. » Et, pour le rattraper, il faisait des sauts énormes avec son bâton, tout en vociférant : « La période n'est pas accomplie ! La période n'est pas accomplie ! »

Aucun raisonnement scientifique, bien entendu, aucune observation directe, aucune vérification probante ne justifie la conception catastrophique des héros de Flaubert. Elle résulte d'impressions, de souvenirs de lectures mal digérées; elle est affaire de sentiment et non de déductions serrées ou d'expériences confirmées. Bouvard et Pécuchet sont catastrophistes, parce que les catastrophes, quelles que soient les formes qu'elles revêtent et les causes qui les produisent, paraissent toujours, dans l'ordre courant des choses, des anomalies, des exceptions, et que leur spectacle frappe l'imagination bien plus vivement que le tableau d'une évolution lente, insensible, suivie et régulière, des phénomènes. Ils sont catastrophistes de la même manière que, tout à l'heure, ils cherchaient partout des fossiles. S'il leur faut cependant une explication du volcanisme, c'est encore dans le domaine de l'exception — ou pour mieux dire de la fantaisie — qu'ils iront la chercher. La théorie de Buffon qui justifie le soulèvement des montagnes par la combustion profonde des pyrites et de la houille, l'expérience fameuse du chimiste Lémery la leur fournissent,toujours grâce à Bertrand dans les Lettres duquel ils en prennent connaissance (i). On sait comment Lémery prétendait avoir trouvé le moyen de fabriquer des volcans artificiels dans son laboratoire; il creusait un trou en terre, le remplissait de fer et de soufre, humectait le mélange et y mettait le feu ; il en résultait aussitôt un dégagement de gaz, la production d'une chaleur considérable, et une explosion proportionnée à la quantité des matières employées. Pour simpliste qu'elle soit, cette façon de rendre compte des volcans suffit à la curiosité des Bonshommes, incapables du reste de la discuter ; comme Pécuchet objecte à son ami que des bouleversements comparables à ceux auxquels sont dus l'île Julia, le Monte- Nuovo ou le tremblement de terre de Lisbonne, n'intéressent pas la région tranquille du Calvados, Bouvard réplique aussitôt : « Dans nos pays, les mines de houille et de pyrite martiale sont nombreuses et peuvent très bien, en se

trand : « Non seulement ces terribles tremblements de terre détruisent les hommes et les habitations, mais ils ont encore assez de puissance pour changer, au point de le rendre méconnaissable, l'aspect du sol qu'ils ont ébranlé. Ils précipitent du sommet des plus hautes montagnes d'énormes rochers » {Lettres, page 54).

(1) Lettres, pp. 25-27 et 61.

Iç6 AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET »

décomposant, former des bouches volcaniques. Les volcans d'ailleurs éclatent toujours auprès de la mer » (i). Pas un instant ils ne soupçonnent qu'une telle explication n'explique rien du tout, ni l'émission des laves, ni les tremblements de terre à grande distance, ni la durée des éruptions volcaniques, ni la composition similaire des matières rejetées par des volcans souvent fort éloignés les uns des autres; mais elle les affole par l'idée du danger permanent qu'elle semble impliquer, et c'est la principale raison pourquoi ils l'adoptent. A peine a-t-il répondu à Pécuchet que Bouvard, promenant sa vue sur les flots, « croit déjà distinguer au loin une fumée qui montait vers le ciel ».

La notion de ce feu central, cause des cataclysmes les plus variés, ils l'ont apprise dans Buffon et dans Bertrand ; elle devient une obsession : « il a brisé la croûte du globe, soulevé les terrains, fait des crevasses. C'est comme une mer intérieure ayant son flux et reflux, ses tempêtes ; une mince pellicule nous en sépare. On ne dormirait pas si l'on songeait à tout ce qu'il y a sous nos talons » (2). Ainsi raisonnent nos deux copistes, que les théories géologiques du plutonisme ont plongés dans un état d'anxiété et d'inquiétude vraiment douloureux. N'est-ce pas d'ailleurs Bertrand qui parle « des désastres dont nous pouvons nous-mêmes, d'un moment à l'autre, devenir les victimes ?» (3). Jamais, jusqu'alors, ils n'y avaient songé; à présent qu'ils sont avertis, qu'ils connaissent (ou croient connaître) la cause profonde et constante de ces catastrophes, ils prennent peur et entrevoient aussitôt, comme une menace suspendue au-dessus de leur tête, la possibilité de nouveaux bouleversements qui les engloutiront, eux aussi, peut-être :

« Puisque l'île Julia, reprit Pécuchet, a disparu, des terrains produits par la même cause auront peut-être le même sort. Un îlot de l'Archipel est aussi important que la Normandie, et même que l'Europe. »

Bouvard se figura l'Europe engloutie dans un abîme.

— « Admets, dit Pécuchet, qu'un tremblement de terre ait lieu sous la Manche; les eaux se ruent dans l'Atlantique; les côtes de la France et de l'Angleterre, en chanchelant sur leur base, s'inclinent, se rejoignent, et v'ian! tout l'entre-deux est écrasé ! » (4)

(1) Bouvard et Pécuchet, p. no. — Comparez Bertrand,2>M>rs,p.7o: «La moitié au moins des volcans dont la situation nous est connue se trouvent sur les îles de l'océan, et la plupart de ceux qui composent l'autre sont situés au bord de la mer, ou à peu de distance des côtes. »

(2) Bouvard et Pécuchet, p. 109.

(3) Lettres, p. 125.

(4) Bouvard et Pécuchet, p. m.

Ainsi travaille leur imagination; en même temps, leur nervosité s'accroît. Le résultat, c'est la fuite éperdue de Bouvard, épouvanté par quelques cailloux dégringolés de la falaise devant lui, et la poursuite non moins amusante de Pécuchet. Mais, si nous demandons d'où provient, en dernière analyse, cet état d'esprit anxieux, tourmenté, qui n'a rien de scientifique — et qui, certes, ne marque pas un progrès dans leurs études — il semble que nous devions l'attribuer toujours à ce manque d'intelligence et de compréhension initiales qui, après les avoir d'abord entraînés à la découverte de fossiles déterminés, d'une dent d'éléphant ou de vertèbres de crocodile, — non pas pour l'intérêt chronographique et paléontologique de ces débris, mais à titre de curiosités, de raretés, et au détriment de toute observation directe et bien conduite, — leur fait également considérer quelques exemples authentiques de désastres localisés, de cataclysmes heureusement assez rares, comme exprimant la règle générale de l'histoire, le destin inévitable de notre planète, sans cesse menacée dans son existence, instable, incertaine et fragile.

Ici et tout à l'heure, leur erreur consiste donc à accorder une importance prépondérante à des phénomènes accidentels et spéciaux, et à prendre ces phénomènes exceptionnels pour la matière même de la Science, l'objet unique de ses investigations, le résultat le plus remarquable de ses découvertes. Leur tort est de croire qu'on bâtit toute une science avec un ou deux cas particuliers, et qu'un fait isolé, si extraordinaire, si incompréhensible même qu'on le suppose, constitue, à lui seul, une vérité proprement scientifique, et suffit pour vérifier une loi régissant, dans son ensemble, la marche fatale de tous les faits du même ordre. La tératologie est une partie de la physiologie générale, mais ne forme pas, à elle seule, toute la physiologie. Pécuchet et Bouvard, cherchant un ossement d'alligator, où s'effrayant du retour possible d'un désastre comme celui de Lisbonne, font non pas de la géologie, mais une espèce de tératologie géologique, qui n'a presque rien de commun avec cette science.

Il y a plus encore; à y regarder de très près, on s'aperçoit en outre que pas un instant, depuis le début de leurs études, leur effort et leur zèle n'ont été tout à fait désintéressés.

C'est pour contenter leur ami Dumouchel qu'ils se sont lancés dans la géologie. C'est pour ébahir les habitants de Chavignolles — en particulier l'abbé Jeufroy — qu'ils ont recherché des fossiles et commencé une collée-

tion d'échantillons. Ils se sont donné, en fait, beaucoup de mal pour un profit minime; cependant le bénéfice de leurs études a été réel pour eux, quoique inavoué. Ils vont pouvoir, aux yeux de leurs concitoyens faire étalage de prétendue science et marquer par là leur supériorité sur la masse des petits bourgeois qui les entourent.

Le catastrophisme, qu'ils ont admis jusqu'alors, laisse au Déluge biblique toute son importance. Il suppose même beaucoup de déluges successifs et partiels, parmi lesquels un seul, le dernier en date, plus considérable, s'est commémoré jusqu'à nous, grâce à la tradition sacrée. Or, brusquement, le soir même de cette excursion à Fécamp où le souvenir des grands cataclysmes les a hantés,

« au Havre, en attendant le paquebot, ils virent, au bas d'un journal, un feuilleton intitulé : « De renseignement de la géologie » (i).

« Cet article, plein de faits, exposait la question comme elle était comprise à l'époque.

« Jamais il n'y eut un cataclysme complet du globe, mais la même espèce n'a pas toujours la même durée, et s'éteint plus vite dans tel endroit que dans tel autre. Des terrains de même âge contiennent des fossiles différents, comme des dépôts très éloignés en renferment de pareils. Les fougères d'autrefois sont identiques aux fougères d'à présent. Beaucoup de zoophytes contemporains se retrouvent dans des couches plus anciennes. En résumé, les modifications actuelles expliquent les bouleversements antérieurs. Les mêmes causes agissent toujours, la Nature ne fait pas de sauts, et les périodes, affirme Brongniart, ne sont après tout que des abstractions » (2).

A peine ont-ils lu ce feuilleton, que leur conception catastrophique du monde s'effondre. Subitement ils inclinent vers l'évolutionnisme, surtout lorsqu'à quelques jours de là, par des biographies et des extraits, ils ont pris teinture des doctrines de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Cuvier qui «jusqu'à présent leur était apparu dans V éclat d'une auréole, au sommet d'une science indiscutable » perd d'un coup tout son prestige. Et ce revirement est en somme légitime et naturel. L'idée qu'ils s'étaient faite de l'histoire géologique de la Terre ne s'appuyait pas sur assez de preuves évidentes, sur assez de vérifications décisives, pour résister à la tentation d'une opinion

(1) Je n'ai pu retrouver nulle part ce « feuilleton » auquel Flaubert fait allusion. Il ne dit pas d'ailleurs qu'il s'agisse d'un journal du Havre plutôt que de tout autre pays. Dès lors la recherche est presque impossible.

(2) Bouvard et Pécuchet, pages 112-113.

tout à fait opposée, d'une croyance contraire qui n'offrait plus les mêmes menaces que l'autre. Au surplus, le savant incapable de reconnaître qu'il s'est trompé n'est pas un vrai savant; et ce n'est pas en abjurant le catastrophisme que les deux copistes témoignent qu'ils n'ont pas l'esprit scientifique. Mais on peut rester surpris qu'une volte-face aussi complète s'accomplisse en eux aussi vite, sans autre motif déterminant que la lecture rapide et vague d'un journal, à l'opinion duquel aucune observation directe n'apporte un supplément de preuve. Et le plus curieux, — et ce qui explique au fond la soudaineté de leur engouement — c'est le bénéfice immédiat qu'ils escomptent de ces théories nouvelles du transformisme et de l'actualisme :

« Tout cela contrariait les idées reçues, l'autorité de l'Église. » Bouvard en éprouva comme l'allégement d'un joug brisé : « Je voudrais voir maintenant ce que le citoyen Jeufroy me répondrait sur le déluge ! » (i).

N'oublions pas qu'il y a beaucoup du matérialisme et de l'athéisme de Homais dans le caractère de Bouvard et de Pécuchet. A peine initiés au système évolutionniste, leur pensée se retourne contre les croyances auxquelles l'évolutionnisme peut sembler porter atteinte. C'est le résultat le plus clair, et instantané, de ce pas en avant qu'ils viennent d'accomplir. Cet élargissement du champ de leur horizon scientifique se traduit aussitôt par une polémique anticléricale.

[Ils s'emparent des textes sacrés, discutent la Bible, et taxent Moïse d'exagération :]

« Que signifiaient, dans la Genèse « V abîme qui se rompit » et « les cataractes du ciel? » Car un abîme ne se rompt pas, et le ciel n'a point de cataractes! » (2).

Sur ces entrefaites surviennent d'autres comparses du roman, Girbal, Heurteaux, Beljambe l'aubergiste, Langlois l'épicier, enfin le comte de Faverges; et la discussion, ainsi amorcée, se poursuit.

Bouvard et Pécuchet ne se soucient guère, en ce moment, de démêler qui a raison, de Cuvier ou de Lamark, ni quelle conception géologique, (ca-

(1) Bouvard et Pécuchet, page 113.

(2) Ceci est sans doute une réminiscence de Bertrand, qui au début de ses Lettres expose le système de l'anglais Whiston : Nouvelle théorie de la Terre, conforme au texte des saintes Écritures sur la création du monde en six jours, le déluge universel et la configuration générale (Londres, 1916) et emploie presque mot pour mot les objections dont se servent contre l'abbé Jeufroy les copistes de Flaubert.

tastrophisme ou évolutionnisme) correspond le mieux aux apparences réelles, scientifiquement établies, du monde extérieur. Leur seule préoccupation est de reprendre tour à tour, contre l'abbé et le gentilhomme conservateur et traditionnaliste, tous les arguments subversifs et « révolutionnaires » qu'ils ont retenus çà et là de lectures hétéroclites (i). Ils veulent écraser sous une avalanche de faits plus ou moins authentiques, ceux qui les écoutent. Ils citent des témoignages au hasard, sans suite, tirent parti de tout ce qui paraît favorable à leur thèse, et n'ont d'autre but que de « rouler le prêtre ». Ils vont à bâtons rompus, d'un point à un autre, sans logique, sans déductions enchaînées, guidés seulement par une idée fixe, qui n'a rien de scientifique, mais qui trahit au contraire une intention de propagande confessionnelle : c'est à savoir que le Déluge biblique, auquel ils ne croient plus, n'est qu'une invention des sacristies, l'Écriture sainte un tissu de mensonges et d'absurdités, l'origine révélée du monde un non-sens en présence des faits réels aujourd'hui démontrés. C'est, en résumé, que les curés sont des imposteurs, que Dieu n'a rien créé du tout, ni l'Univers, ni l'homme — et que probablement Lui-même n'existe pas.

En d'autres termes, Bouvard et Pécuchet, évolutionnistes, utilisent tout

(i) La principale paraît avoir été celle des Lettres de Bertrand, comme on jugera par quelques détails : la « pluie qui dépassait les plus hautes montagnes, lesquelles mesurent deux lieues » (B.P., p. 114) est notée par Bertrand exposant la théorie de Whiston, pages 13 et 32. — La phrase du roman (pages 114-115) : « Le poids de l'atmosphère, la science nous le démontre, est égal à celui d'une masse d'eau qui ferait, autour du globe, une enveloppe de dix mètres. Par conséquent, si tout l'air condensé tombait dessus à l'état liquide, il augmenterait bien peu la masse des eaux existantes » résume ce paragraphe de Bertrand {Lettres, page 337) : « Le baromètre prouve qu'une colonne d'air depuis la terre jusqu'à la plus haute élévation de l'atmosphère, équivaut à celui d'une colonne semblable d'eau de dix mètres de hauteur. Le poids total de l'atmosphère est donc égal au poids d'une masse d'eau suffisante pour entourer le sphéroïde terrestre à dix mètres d'élévation. Par conséquent si l'air se condensait et tombait liquide sur la terre, il n'augmenterait pas d'une quantité bien notable la masse des eaux existantes. » — Celle-ci, du roman, page 115 : « Nierez-vous qu'on ait trouvé des coquilles sur les montagnes? qui les y a mises, sinon le déluge! » rappelle cette autre, des Lettres : « Fabio Colonna et d'autres disent expressément que les coquilles fossiles n'avaient pu être portées dans les lieux où on les trouve que par les eaux du déluge » (page 10). — Cette autre : « Mais si votre déluge, repartit Bouvard, avait charrié des coquilles, on les trouverait brisées à la surface, et non à des profondeurs de 300 mètres quelquefois » (B.P., p. 115) répond assez exactement à ce que dit Bertrand à propos du géologue anglais Woodward : « // sentit bien qu'il était impossible de supposer que toutes les couches qui, à diverses profondeurs, renferment des fossiles, se fussent formées par dépôts réguliers, dans l'espace d'une année, et d'autre part il avait assez bien observé ces débris d'animaux pour voir que leur accumulation n'était pas le résultat d'un transport tumultueux qui les eût brisés. » (Lettres, pages 10-11.) Etc..

ce qu'ils viennent d'apprendre en géologie comme autant d'armes de combat contre le dogme catholique. Ils transforment la Science — ce qu'ils croient être la Science — en schisme, et la personne de l'abbé Jeufroy, celle du comte de Faverges, les intéresse ici beaucoup plus que la VÉRITÉ établie, démontrée, historique du passé de la Terre. Rien ne montre mieux que ce dialogue combien ils méconnaissent toujours l'esprit véritable et le but de la Science, puisqu'ils ne se servent d'elle que pour l'opposer à la Foi d'un prêtre. A bout d'arguments, et ne parvenant pas à convaincre leurs interlocuteurs, ils essaient enfin de les étourdir en frappant un dernier coup. Ils invoquent une autorité bien imprévue, — tout à fait fantaisiste d'ailleurs en matière de géologie — à laquelle les adversaires, qui certainement l'ignorent, ne répliqueront pas — qui, par son nom à consonnance exotique, fera sans doute impression sur eux, en augmentant d'autant l'opinion que les Chavignollais emporteront de leur compétence :

— « Moi, je vais plus loin, s'écria Pécuchet: l'homme descend des poissons! Des rires éclatèrent. Mais, sans se troubler :

— " Le Telliamed! Un livre arabe !... » (i).

Malheureusement l'effet attendu est manqué. La discussion tourne court, l'assemblée se disperse, et Bouvard etPécuchet, mécontents, déçus, trouvent encore moyen de remporter à leurs propres yeux une victoire d'amour-propre, en se répétant que l'abbé Jeufroy a « le cachet du jésuitisme ! » Monsieur Homais n'aurait pas conclu autrement.

(i) Bouvard et Pécuchet, page 117. — Ce livre n'a rien d'arabe que dans l'imagination de Bouvard et Pécuchet : il s'agit de Telliamed, ou Entretiens d'un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, la formation de la Terre, de l'origine de l'homme, mis en ordre par J.-A. G*** [Guet]. — Amsterdam, 1748, 2 tomes, en 1 vol. in-12. — L'auteur est Benoit Maillet, dont Nodier a dit qu'il était le seul «qui se soit avisé de maculer d'un anagramme le frontispice d'un livre de sciences ». La vérité, c'est qu'il n'y a pas l'ombre de science dans le livre de Maillet; c'est la compilation la plus fantaisiste qui soit de légendes, de racontars, de contes bons à effrayer les enfants, — hommes à queue, hommes à une jambe et à une seule main, hommes marins, sirènes, géants et pygmées, pour ne parler que du chapitre de l'origine de l'espèce humaine, auquel il est fait allusion dans Bouvard et Pécuchet. Ceux-ci ne l'ont probablement pas lu, et c'est encore par les Lettres de Bertrand qu'ils auront connu sans doute le Telliamed. Bertrand écrit : « Quoique l'opinion de Maillet sur l'origine de la race humaine ressemble à celle d'un célèbre naturaliste de nos jours [en note : M. de Lamarck], je n'ose presque la faire connaître tant je sens qu'elle paraîtra ridicule et choquante. Suivant lui, nos premiers ancêtres ont été des poissons qui, devenus d'abord animaux amphibies quand les premières terres furent mises à sec, se sont transformés enfin en animaux tout à fait terrestres. Il ne craint pas d'appuyer son opinion sur les contes les plus ridicules, etc.. » (page 19-20)

Cette discussion termine presque le chapitre du roman que nous avons analysé en détails, tant au point de vue des sources de Flaubert que de la pensée critique et philosophique du récit. Les deux copistes sont alors près d'abandonner la géologie. Ils font encore une dernière lecture, celle du Manuel de d'Orbigny. Mais c'est moins parce qu'ils sont curieux de connaître les divisions géologiques ou paléontologiques, ou d'y chercher la description d'un fossile, que dans l'espoir de confondre à nouveau l'abbé Jeufroy dont la « lumière boréale » les inquiète. Ils voudraient y trouver, contre lui, un argument triomphant, décisif, et toujours se prouver à eux-mêmes que ni cet ecclésiastique, ni les gens de son bord, ne sont plus savants qu'eux, mais méritent au contraire d'être considérés comme des imbéciles.

Après quoi, fatigués, découragés, en proie aux doutes et aux contradictions qu'ils ne peuvent résoudre, « las de Véocène et du miocène, du Monte- Nuovo, de Pile Julia, des mammouths de Sibérie et des fossiles invariablement comparés dans tous les auteurs à « des médailles qui sont des témoignages authentiques » (i), ils n'essaient même plus de continuer leurs études. La passion du début est tombée. Ils ont perdu l'illusion en même temps que la curiosité, l'attrait du nouveau. Cette dérobade et ce dégoût suffiraient, à eux seuls, pour montrer ce qu'avait de factice et de faux, dans son principe comme dans ses résultats, l'intérêt qui depuis plusieurs mois, les attachait à la géologie. Ils y renoncent : « Mieux vaudrait nous occuper d "autre chose » /

Telle est la conclusion lamentable, et prévue, de cette expérience; c'est d'ailleurs celle de toutes les tentatives scientifiques successives qu'ils entreprennent. Celle-ci ne diffère des autres que par l'importance que Flaubert lui a donnée dans son roman, et par le caractère drolatique de certains épisodes. Pour le surplus, elle ressemble aux précédentes et aux suivantes en ce qu'elle trahit, de la part de Bouvard et de Pécuchet, les mêmes prétentions ridicules, le même défaut absolu de méthode, la même incompréhension totale de ce qu'est la Science étudiée et des résultats qu'elle se propose d'atteindre, — en' somme, les mêmes raisons profondes d'insuccès.

« A qui se fier?.. La géologie est trop défectueuse, a C'est le mot de la fin,

qui résume leurs erreurs et exprime leur désillusion. N'est-ce pas plutôt

leur manière de pratiquer la géologie qui a été défectueuse ? Et, s'ils s'en

détournent maintenant, s'ils n'osent plus, après tant d'efforts, se fier à qui

(i) La phrase est de Fontenelle.

que ce soit, n'est-ce pas avouer par là même, implicitement, que leur point de départ a été faux, autant que décevant leur point d'arrivée. En se livrant à cette étude très spéciale, ils ont entendu se ménager à eux-mêmes, par curiosité autant que pour satisfaire leur amour-propre, un savoir d'emprunt, formé de notions mal définies glanées un peu partout, un ensemble plus ou moins homogène d'idées superficielles, plus mnémotechniques que raisonnées. Mais ils n'ont rien fait de ce qu'il aurait fallu faire pour fonder, sur des connaissances solides et des expérimentations complètes, les explications que réclamait leur impatience de savoir. Ils se sont montrés travailleurs, énergiques, entreprenants, audacieux même, dans une certaine mesure. Mais ils ont eu l'esprit d'amateurs, et non de savants. A aucun moment ils n'apparaissent sous les traits de géologues dignes de ce nom. Par tous les incidents groupés dans ce chapitre, par des mots ironiques, des détails ridicules, des critiques directes à peine dissimulées sous la forme impassible et impersonnelle qu'exigeait son art littéraire, Flaubert s'est amusé à faire bonne justice des ambitions téméraires de ces deux médiocres fourvoyés dans le labyrinthe des sciences. J'ai essayé, chemin faisant, de déceler les intentions critiques du romancier en paraphrasant son texte, en même temps que je m'efforçais de préciser les sources très réelles et authentiques de sa documentation. Qu'on ne s'y trompe pas : l'échec de Pécuchet et de Bouvard, en matière de géologie, n'atteint pas plus le prestige et la valeur de cette science que leur échec sur le terrain de l'histoire n'atteint l'histoire ou, dans le domaine de la chimie, la chimie. Flaubert n'a pas voulu, ici plus qu'ailleurs, proclamer la faillite de la Science. Elle sort intacte de Bouvard et Pécuchet. Tout au plus ce roman, considéré sous un autre angle, soulève-t-il le problème tout différent de la relativité de la Science. On en a cité ici même une preuve, par une phrase incidente qui trahit la pensée profonde du Maître: « A peine, se disent ses héros en manière de consolation, connaissons nous quelques endroits de l'Europe. Quant au reste, avec le fond des océans, on l'ignorera toujours ! » Mais c'est une autre question, qui met en cause la portée philosophique du livre tout entier. Je me réserve d'en parler brièvement aux dernières pages de cette étude.

Page 1