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LE «DICTIONNAIRE DES IDÉES REÇUES» DANS L'ŒUVRE DE GUSTAVE FLAUBERT

M. E.-L. Ferrère, ancien élève de l'École normale supérieure, professeur au lycée d'Agen, a eu l'honneur, en janvier 191 3, de présenter officiellement Gustave Flaubert en Sorbonne. Il me pardonnera si je le prends directement à partie à propos du Dictionnaire des idées reçues. Aussi bien, c'est à lui qu'on doit la connaissance de ce document curieux : il l'a, non pas tout à fait découvert parmi les papiers du Maître (car Maupassant, nous le verrons, et d'autres déjà l'avaient signalé), mais publié sous forme de thèse complémentaire de doctorat es lettres, avec Introduction et commentaire (1). Il en a discuté les origines, la portée, et s'est efforcé de lui assigner une place légitime dans l'œuvre de Flaubert. J'ai eu le plaisir d'assister jadis à cette soutenance, j'ai relu depuis le volume de M. Ferrère, et je dois avouer que plusieurs de ses affirmations me semblent très contestables. Je crains surtout que la question ait été dès le début mal posée, incomplètement développée, et je crois possible d'y apporter une solution différente. Il convient, afin de serrer de plus près le problème, de le reprendre dans son entier, c'est-à-dire d'examiner ce qu'est le Dictionnaire des idées reçues, quels sont ses rapports avec les romans de Flaubert, en particulier avec Bouvard et Pécuchet.

Pour M. Ferrère, le Dictionnaire et Bouvard demeurent, en fait et logiquement, inséparables. Non seulement la leçon philosophique qui se dégage du premier, loin de contredire à celle du second, la complète et se fortifie

(1) Le Dictionnaire des Idées reçues a paru pour la première fois, dès le mois de novembre 191 1, dans l'édition Conard de Bouvard et Pécuchet, pp. 415 et suiv.., précédé d'une Notice explicative. L'ouvrage de M. Ferrère : le Dictionnaire des idées reçues, texte établi d'après h manuscrit original et publié avec une introduction et un commentaire (Paris, L. Conard, in-8 ) est seulement de 191 3. Toutefois M. Ferrère expose, dans son « Avis préliminaire », que le texte de 1 édition Conard a été établi d'après sa propre copie, et revendique par suite la priorité de la découverte, sinon de la publication, de l'œuvre de Flaubert. Nous lui maintiendrons ce droit et nous ne distinguerons de sa thèse la Notice de l'édition Conard que lorsque celle-ci fournira des détails négligés par M. Ferrère dans son Introduction.

elle-même à son contact; mais, dans la pensée de Flaubert, le Dictionnaire était destiné à faire partie intégrante de Bouvard, rentrait dans le plan primitif de ce roman, servait à la mise en valeur et au développement final de l'intrigue.

— A quel titre exactement ? En quel endroit, par quelle transition habile se serait opérée l'incorporation d'un livre aussi peu « romancé » que le Dictionnaire dans le récit suivi des mésaventures traversées par les deux Bonshommes ? c'est un point sur lequel M. Ferrère ne s'est pas expliqué nettement.

— Mais, avant de discuter les raisons qui peuvent justifier son opinion, cherchons avec lui un élément d'unité entre les deux œuvres.

Sa thèse peut être ainsi résumée : inspiré à Flaubert par sa haine de la bêtise, du conventionnel, du prétentieux, du banal (haine qui est elle-même une forme de son pessimisme et manifeste un des aspects les plus originaux de son caractère), le Dictionnaire, répertoire du vide intellectuel, bréviaire encyclopédique de stupidité, évoque à l'esprit un type abstrait et impersonnel de « Bourgeois », qui réunit en lui, systématisés et comme étiquetés, tous les ridicules d'expression et de pensée. Ce Bourgeois idéal, pour mieux dire, ne pense point par lui-même et méprise ceux qui pensent. Il se contente de retenir, en chaque matière, des formules stéréotypées, des clichés de langage, des jugements tout faits, et son psittacisme lui tient lieu pratiquement de science et de bons sens. « C'est parce qu'il ne pense pas qu'il accepte, les yeux fermés, toutes les conventions, mondaines ou sociales, dont il ne voit ni l'illogisme, ni l'inutilité, ni le ridicule, et qu'il laisse traîner dans sa conversation les plus plates banalités et les plus vides lieux communs; cela fait passer le temps, et tandis qu'on débite ces inepties creuses, on n'a pas besoin dépenser. Le Dictionnaire, c'est la profession de foi béate de celui qui n'a jamais pensé et qui s'en trouve bien (1) ». Bouvard et Pécuchet, au contraire, sont deux personnages dont le trait dominant est qu'ils essaient de penser; ils ont la curiosité sincère des choses de l'esprit, un vif désir de s'instruire, l'admiration enthousiaste des belles œuvres et des grandes découvertes de l'esprit humain. M. Ferrère l'observe d'ailleurs, et proteste contre l'opinion qui voudrait en faire de purs imbéciles : « Ce sont, dit-il, deux grotesques, ce ne sont pas deux brutes » (2). Ils ont sans doute le goût mauvais, la curiosité intempestive et maladroite, l'admiration irréfléchie et naïve; mais ils se distinguent encore de la masse des hommes qui vivent satisfaits de leur ignorance, et ils restent « intellec-

(1) Ferrère, op. cit., p. 32.

(2) Ibid., p. 33.

tuellement et moralement bien supérieurs aux bourgeois et aux rentiers qui les entourent, les Faverges,les Foureau, les Vaucôrbeil et les Marescot» (i). Leur défaut, la cause véritable de leurs malheurs et de leurs désillusions, c'est qu'ils travaillent sans méthode, digèrent mal et trop vite ce qu'ils absorbent, manquent d'esprit critique, et demandent à la Science ce qu'elle n'est pas faite pour donner, un bonheur tangible et complet, des certitudes immédiates et définitives. Leur tort, nous l'avons démontré tout à l'heure, c'est de confondre Science et compilation laborieuse de notions superficielles; d'aborder la Science avec un esprit intéressé, avec la préoccupation d'idées ou de réalisations pratiques étrangères à son véritable objet, de ne pas cultiver la Science pour la Science, comme on doit faire de l'Art pour l'Art.

Dès lors, n'y aurait-il pas contradiction entre le « Bourgeois » du Dictionnaire des idées reçues et les deux bourgeois, si différents de caractère et plus individualisés, que sont Bouvard et Pécuchet ? M. Ferrère ne le croit pas. Flaubert, selon lui, non content de montrer le danger qu'il y a à penser mal, d'une façon désordonnée, aurait voulu en même temps signaler le péril aussi grand qu'il peut y avoir à ne pas penser du tout. Son roman, dans sa forme achevée, n'eût pas été, comme on l'a dit, un réquisitoire sans appel dirigé contre la pensée humaine prise en soi; mais, raillant du même coup la bêtise résultant de l'apathie intellectuelle, et celle qui peut être la conséquence d'un usage défectueux de l'entendement, il aurait, par deux voies opposées en apparence, en réalité convergentes, voulu stigmatiser deux manifestations très voisines d'un même ridicule, la prétention à tout connaître, à tout s'assimiler, à trancher de tout avec autorité. « En même temps qu'il flétrissait V inaptitude scientifique et esthétique du bourgeois dans le Dictionnaire, il indiquait nettement dans Bouvard que la science et Fart perdraient leur véritable caractère {qui est, selon lui, de n'être accessibles qu'à une élite), si, par un désir d'aveugle vulgarisation, on les mettait trop facilement à la portée d'hommes également incapables d'en pratiquer les véritables méthodes et d'en pénétrer le véritable esprit (2). »

C'est donc toujours dans la haine de la sottise humaine, c'est-à-dire dans le pessimisme de Flaubert, en dernière analyse, que M. Ferrère croit apercevoir un élément de conciliation entre le Dictionnaire et Bouvard.

(1) Eux-mêmes en ont conscience : cf. Bouvard et Pécuchet, p. 77 : « La comparaison qu'ils firent d'eux-mêmes avec les autres les consola. Ils ambitionnaient de souffrir pour la science.

(2) Ferrère, p. 37.

Et cette interprétation ingénieuse et séduisante paraît, d'abord, fort exacte. Elle a le mérite incontestable de respecter l'unité fondamentale de la pensée du Maître. Malheureusement, elle ne résoud pas du tout le problème; si adroitement présentée que soit l'argumentation de M. Ferrère, elle n'est pas suffisante, en effet, pour justifier des assertions comme celle-ci : « Flaubert se promettait à lui-même de faire entrer ce Dictionnaire dans le tome II de Bouvard» (p. 14); — elle n'explique pas davantage cette autre proposition, dont la forme interrogative dissimule mal la même pétition de principe : « quelle devait être exactement la place du Dictionnaire, et de quelle manière Flaubert comptait-il l'utiliser « dans ce deuxième volume de Bouvard ?» (p. 22).

Ne voit-on pas que la charrue est mise ici devant les bœufs ? que tout repose sur ce postulat : « Le Dictionnaire est une partie du tome II de Bouvard », — et que répondre comme M. Ferrère : « Il n'y a aucune contradiction entre la leçon philosophique de l'un et celle de l'autre », c'est commencer par supposer la question tranchée, ou plutôt passer à côté de la question et donner, en quelque façon, des coups d'épée dans l'eau. Car enfin, de ce que ces deux œuvres, telles que nous les possédons aujourd'hui, ne sont point en désaccord logique, s'ensuit-il forcément qu'elles aient été de tout temps destinées à être réunies, fondues ensemble ? On démontrerait, par un raisonnement analogue, qu'il n'y a pas davantage conception opposée entre le «Bourgeois à Idées reçues » et M. Homais; faut-il donc conclure que le Dictionnaire a eu primitivement sa place désignée dans Madame Bovary? Et si M. Ferrère a bien expliqué l'origine et la portée du Dictionnaire par le pessimisme de Flaubert, que ne l'a-t-il aussi rapproché d'autres œuvres, comme l'Education sentimentale, ou le Candidat, toutes imprégnées du même pessimisme, et dans lesquelles les bourgeois ne sont guère mieux traités ? Possédait-il donc, en FAIT, des raisons décisives de considérer le document important qu'il mettait au jour comme l'appendice nécessaire (et ébauché comme tel par Flaubert) de Bouvard et Pécuchet?

Si ces raisons existent, si M. Ferrère peut nous fournir la preuve authentique (ou l'aveu formel de Flaubert) que le Dictionnaire devait être réuni au tome II de Bouvard, son Introduction garde toute sa valeur critique. Sinon, l'édifice qu'il a pris la peine d'élever s'écroule, et sa thèse porte à faux. La question préjudicielle des origines et de la destination du Dictionnaire devient, en d'autres termes, plus importante que le débat lui-même, puisqu'elle doit en fixer la nature et orienter la discussion.

Or, cette question préjudicielle, M. Ferrère ne semble pas s'être douté un instant qu'elle pût être soulevée. On trouve, dans son volume, plusieurs affirmations catégoriques dans le genre de celles que nous avons citées : « Nous savons, écrit-il encore, qu'il (le Dictionnaire) avait été rangé par Flaubert

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