AU NOMBRE DES PIÈCES QUI DEVAIENT CONSTITUER LE DEUXIEME VOLUME DE
Bouvard (i). — Il est très facile de localiser en quelque sorte matériellement le Dictionnaire dans l'ensemble dont il fait partie... » (2) — mais nulle part n'intervient la démonstration qui a pu nous en instruire. — Mêmes assertions dans la Notice jointe à Bouvard et Pécuchet dans la nouvelle édition Conard (3) ; nous y lisons : « Le second volume devait comprendre le dossier de la bêtise humaine dont fait partie le Dictionnaire des idées reçues... » (4); et plus haut : « (Flaubert) dans le plan du second volume réunit le Dictionnaire à Bouvard. (5) » Mais voilà précisément ce qu'il faudrait d'abord établir, et ce que ni Flaubert dans sa Correspondance , ni les témoins autorisés de sa vie, comme Maupassant, Ed. de Goncourt ou Maxime Du Camp, n'ont jamais dit. Au reste, on devine aisément les motifs qu'a eus M. Ferrère de prendre cette hypothèse pour point de départ. On sait qu'à la mort de Flaubert on retrouva dans ses papiers le plan qui permet de suivre l'intrigue de Bouvard jusqu'au dénouement prévu : après toutes leurs déceptions, et d'autres encore dont ce plan indique la nature, les deux Bonshommes arrivaient à cette constatation : que tout leur a craqué dans la main :
Ils n'ont plus aucun intérêt dans la vie. — Bonne idée nourrie en secret par chacun d'eux. Ils se la dissimulent. — De temps à autre ils sourient quand elle leur vient; puis enfin se la communiquent spontanément : Copier comme autrefois. — Confection du bureau à double pupitre... Achat de livres, d'ustensiles... Ils s'y mettent.
Telle est la dernière phrase du scénario (6). D'autre part, dans ses lettres, Flaubert avait indiqué à diverses reprises que son roman comporterait deux
(i) Ferrère, op. cit., p. 31.
(2) Ibid.
(3) Cette notice précède d'ailleurs le texte même du Dictionnaire; et qu'elle soit en complet .accord avec les idées de M. Ferrère, cela est tout naturel, puisque M. Conard n'a connu le
Dictionnaire que par M. Ferrère. Cf. supra, p. 204.
(6) Bouvard et Pécuchet, p. 394-395.
volumes. Quelques semaines avant sa mort, le 18 avril 1880, il écrivait encore à Mme Roger des Genettes : « Je me flattais d'avoir terminé le premier volume ce mois-ci, il ne le sera pas avant la fin de juin, et le second au mois d'octobre; j'en ai probablement pour toute Vannée 1880 (1) ».
Or, en mars 1910, M. Ferrère se trouvant à la villa Tanit, chez Mme Franklin- Grout (2), eut l'occasion de feuilleter un dossier volumineux et très confus (nous y reviendrons tout à l'heure) de notes, de documents de toutes sortes, dont plusieurs réunis là en vue de Bouvard et Pécuchet. Et dans ce dossier, il «découvrit (3) » le Dictionnaire des idées reçues. La trouvaille, à vrai dire, était un peu ancienne. Dès 1884 Maupassant, dans son admirable Étude (4), avait mentionné l'existence du Dictionnaire parmi les papiers de Flaubert. Cependant M. Ferrère ne prononce pas le nom de Maupassant dans son Introduction; mais, allant beaucoup plus loin que Maupassant lui-même (qui n'avait pas défini nettement la destination de cette œuvre posthume), il s'est cru autorisé à déclarer qu'elle devait rentrer dans le tome II de Bouvard, par cela seul qu'elle dormait, depuis trente ans, à côté d'autres pièces déjà utilisées dans la partie achevée du roman, ou mises en réserve par Flaubert pour la partie qu'il n'eut pas le temps d'écrire.
C'est donc d'une circonstance purement fortuite que dépend, somme toute, l'affirmation de M. Ferrère. Flaubert succombe en pleine activité de travail, et, ne l'oublions pas, à la veille de faire à Paris, un séjour qui devait être de quelque durée (5). Il se hâtait, voulant en finir avec « son éternel bouquin ». Peut-être avait-il déjà rassemblé, un peu au hasard, la documentation qu'il se proposait d'emporter en voyage. Au lendemain de sa mort on pénètre dans son cabinet; la page commencée est encore étalée sur le bureau,
(1) Corresp., IV, 433.
(2) Il y faisait des recherches en vue, nous dit-il, de son autre ouvrage : U Esthétique de Flaubert, Paris, L. Conard, 191 3, in-8°. C'est le dossier donné depuis à la Bibliothèque de Rouen Ci-dessus, page 86.
(3) Le mot est de M. Ferrère, op. cit., avis préliminaire.
(4) En tête des Lettres de Flaubert à George Sand, Paris, Charpentier, 1884, in-12. — Reproduite dans le tome VII de l'édition Quantin des Œuvres complètes de Flaubert. C'est à cette édition que nous renvoyons à propos de l'Étude de Maupassant.
(5) Lettre à sa nièce du 2 mai 1880 : « J'attends une lettre de toi au milieu de la semaine, puis je t'enverrai un mot pour te dire mon arrivée » (Corresp., V, 575). — « Le samedi 8 mai 1880, dit M. Du Camp, je reçus un billet de Gustave Flaubert : Lundi prochain (le 10) j'irai embrasser ta seigneurie... » (Souv. littéraires, I, avant-propos). Flaubert serait donc mort trois jours au plus avant la date projetée pour son départ à Paris.
avec des livres ouverts, des cartons à demi vidés; tout cela dans un désordre tel que sa nièce, Mme Franklin-Grout, enfermant dans une enveloppe quelques-unes de ces précieuses épaves, y met aussitôt cette inscription : « Papiers trouvés çà et là sur la table de travail (i) ». Cependant il faut bien débrouiller cette confusion : on procède à un premier classement provisoire des liasses et des dossiers. Mais la preuve la meilleure que ce classement n'a rien d'absolu, la preuve surtout qu'il n'a pas été arrêté à ce moment d'après les seules indications manuscrites de Flaubert (2), mais un peu arbitrairement déterminé par le désir de rapprocher, après coup, les notes de même nature, d'unifier, de ranger, c'est qu'il n'est plus aujourd'hui le même qu'autrefois : en effet Maupassant, qui consulte en 1884 ce reliquat à Croisset, en donne une nomenclature différente, par son ordre et son contenu, de celle indiquée par la Notice de Bouvard, dans l'édition Conard, et par M. Ferrère, qui en prend communication vingt-six ans plus tard, à Antibes (3).
C'est ainsi que Maupassant ne fait aucune allusion à ce « carton spécial » qui, d'après M. Ferrère, renfermait à la fois le Dictionnaire, Y Album (dont nous allons nous occuper), et une quinzaine d'autres dossiers, dont les deux derniers : Résumé et sommaire, — annexe du plan, — se rapportent directement à Bouvard et Pécuchet. Les rubriques de ces dossiers ne sont pas les mêmes dans la liste de M. Ferrère et dans celle de Maupassant, ni citées dans le même rang (4). Maupassant ne parle pas de Y Album, que M. Ferrère distingue des autres liasses qu'il signale. Dès lors, peut-on se contenter du simple fait qu'au milieu de cette paperasserie le manuscrit du Dictionnaire se trouve voisiner avec d'autres notes prises en vue de Bouvard et Pécuchet, pour en conclure qu'il devait rentrer nécessairement dans le tome II de ce roman ? La déduction est au moins risquée. Comment M. Ferrère s'accommode-t-il
(1) Notice de l'édition Conard, p. 406.
(2) Maupassant écrit : « Ce dossier de la bêtise humaine formait une montagne de notes demeurées trop éparses, trop mêlées, pour être jamais publiées en entier. Il les avait cependant classées. Mais il devait revoir cette classification première, la modifier, supprimer au moins la moitié de cet amas de documents » (Étude, en tête de Bouvard et Pécuchet, édit. Quantin, 1885, pp. xxii-xxxiii).
(3) La Notice de l'édition Conard constate ces différences (p. 406, note) et émet l'hypothèse de mélanges possibles dans cette « énorme paperasserie » lors du déménagement de Croisset è Antibes.
(4) Comparez Maupassant, op. cit., pp. xxiii-xxiv; — Ferrère, op. cit., pp. 39-40; — Notice de l'édition Conard, p. 406.
aussi de cette particularité qu'il existe deux rédactions du Dictionnaire : l'une écrite sur le recto seulement de quarante feuillets grand format, réunis dans une même chemise (c'est le manuscrit publié par M. Ferrère); — l'autre sur fiches, au nombre de trois cents environ, contenant des variantes, des définitions non reproduites dans la première rédaction — fiches dont M. Ferrère ne parle pas, d'ailleurs, mais qui ont été retrouvées, nous apprend la Notice de l'édition Conard, au milieu de papiers divers appartenant à un groupe nettement distinct, en dehors du fameux « carton spécial » où sont les notes qu'on peut attribuer avec certitude à Bouvard et Pécuchet (i) ?
Au surplus, nous ne poursuivrons pas plus avant cette discussion aride. Il suffira de comparer la nomenclature de Maupassant, celle de la Notice, et celle de M. Ferrère, pour se convaincre que, du classement des documents recueillis après la mort de Flaubert, il n'y a aucun argument sérieux à tirer pour ou contre la destination possible du Dictionnaire. M. Ferrère s'est trouvé induit en erreur par les conditions matérielles de sa « découverte ». Connaissant le projet du tome II de Bouvard et Pécuchet, et trouvant le Dictionnaire joint à quelques matériaux ayant évidemment servi à la composition du premier volume, il a tout naturellement supposé que l'excédent inutilisé devait trouver place dans la suite non achevée du roman. Mais l'hypothèse, échafaudée sur cette base peu solide, tombe à néant devant un examen plus approfondi des faits (2).
Reprenons donc à notre tour la question à son début, mais sous une forme différente. Bouvard et Pécuchet se décident à « copier comme autre-
(1) Voir la Notice de l'édition Conard, pp. 403-405, pour le premier groupe de documents, parmi lesquels se trouvent les fiches du Dictionnaire; et p. 406 pour le carton spécial où se trouvent les 40 feuillets de la deuxième rédaction. — Il faut ajouter que les fiches représentent bien une version différente du Dictionnaire tel que nous le connaissons, et non pas seulement un premier état, un brouillon de celui-ci. En effet, sur 11 exemples des fiches que cite la Notice de l'édition Conard, 7 ne figurent pas dans le Dictionnaire, 3 s'y trouvent reproduites presque textuellement, et 1 donne une variante assez remarquable de l'idée reçue correspondant au mot étalon.
(2) On pouvait s'attendre à voir M. Ferrère invoquer sur ce point le témoignage de Mmc Franklin-Grout. Il est certain qu'une affirmation de celle-ci trancherait la question délicate de savoir ce qu'il faut penser du classement des papiers de Flaubert, et des changements apportés à ce classement entre 1884 et 1910. De même Mme Franklin-Grout doit avoir son opinion faite sur la destination du Dictionnaire, et ses souvenirs, à ce sujet, seraient précieux. Malheureusement M. Ferrère ne paraît pas avoir songé à s'appuyer sur cette autorité : quand il déclare que le Dictionnaire devait trouver place dans le tome II de Bouvard, il omet de nous dire si cette hypothèse lui est personnelle, ou si elle a reçu l'approbation de Mme Franklin-Grout. Je me permettrai de poser ici la question : Est-ce d'après les indications manuscrites ou verbales de Flaubert que
fois ». Ils s'y mettent. Que vont-ils copier ? Le Dictionnaire des idées reçues, — ou V Album ?
M. Ferrère définit le Dictionnaire : «La liste des idées ou des semblants d'idées qu'il convient d'exprimer dans le monde, si on ne veut pas passer pour un extravagant ou un esprit dangereux (i) ». C'est, dit-il encore, une énumération des principaux sujets de conversation possibles, groupés par lettre alphabétique, « avec, à chaque article, le tableau des phrases qu'il faut prononcer toutes les fois qu'un de ces sujets est en discussion » (2).
Veut-on savoir ce qu'il faut penser du « cognac », quand on se pique d'être honnête homme, ou plutôt si l'on n'est qu'un bourgeois au sens où l'entendait Flaubert?
Cognac : Très funeste.
Excellent dans plusieurs maladies. Un bon verre de cognac ne fait jamais de mal. Pris à jeun, tue le le ver de l'estomac.
— du Lait ? Dissout les huîtres.
Attire les serpents.
Blanchit la peau. Des femmes, à Paris, prennent un bain de lait tous les matins.
— de Wagner ? Ricaner quand on entend son nom et faire des plai-
santeries sur la musique de l'avenir.
Et ainsi du reste. Le Dictionnaire est donc un catalogue d'opinions toutes faites, de préjugés courants, d'erreurs banales, de lieux communs, de jugements définitifs, de vérités premières, de comparaisons défraîchies, de notions superficielles, à l'usage des beaux parleurs qui s'écoutent, pontifient, posent pour avoir de l'instruction et des idées saines, et qui, ne sachant rien, veulent ne rester jamais à court. C'est encore un recueil d'axiomes pratiques, utiles pour tous les événements de la vie, produits d'un empirisme grossier ou d'une induction hâtive, tels que ne manque pas d'en formuler
le Dictionnaire a été joint à d'autres documents relatifs à Bouvard? Mme Grout a-t-elle souvenir que son oncle lui ait jamais expliqué ses intentions quant à l'emploi du Dictionnaire ?
(1) Ferrère, op. cit., p 14.
(2) Ibid.
à tout propos cette espèce particulière de fâcheux qu'est «le donneur d'avis»; par exemple :
Champignons : Ne manger que ceux qui viennent du marché. Chaleur : Ne pas boire quand il fait chaud.
Air : Toujours se méfier des courants d'air.
Et c'est enfin (nous le verrons mieux par la suite) comme un carnet de notes où Flaubert avait consigné le résultat de ses observations psychologiques et morales, les sottises qu'il entendait répéter autour de lui, les gestes caractéristiques des indiv-idus dans certaines circonstances, toutes les lacunes et toutes les prétentions du moyen bon sens, du caractère bourgeois dans ce qu'il a de plus général : on l'a dit très justement (et sur ce point il n'y a rien à ajouter au commentaire de M. Ferrère), c'est le dossier de la bêtise humaine, constitué par un homme qui avait à la fois la haine de cette bêtise et l'impérieux besoin de la constater, de l'étudier, de s'en repaître.
La première idée du Dictionnaire est très ancienne. — Très ancien aussi d'ailleurs serait le projet de Bouvard et Pécuchet, s'il fallait en croire Maxime Du Camp, qui affirme :
Dès 1843, Flaubert me parlait du désir qu'il éprouvait d'écrire l'histoire de deux expéditionnaires qui, héritant par hasard d'une petite fortune, se retirent à la campagne, essayent de tout pour se distraire, meurent d'ennui, et finissent par se remettre à copier du matin au soir (i)...
Mais Du Camp soutient une thèse : il veut arriver à démontrer que jamais Flaubert n'a été un homme de génie, tout au plus un écrivain de talent; que ses conceptions les plus heureuses, ses idées les plus originales datent de la vingtième année — (c'est-à-dire à peu près de l'époque où lui-même» Du Camp, entre en relations avec lui, et peut se flatter par conséquent d'exercer sur sa formation littéraire une influence décisive); — que sa terrible maladie nerveuse, en embrouillant son écheveau intellectuel ', l'a fixé et rendu stationnaire (2); que dès ce moment, jusqu'à sa mort, il n'a plus fait que piétiner sur place; qu'il a tourné dans le même cercle (3), usant sa vie à élaborer,
(1) Souv.Litt.,1, 185.
(2) Souv.Litt., I, 183.
(3) lbid., 185.
on sait avec quelles difficultés, les plans ébauchés au beau temps de l'adolescence. Or, ce parti pris de Du Camp de ravaler ainsi la gloire de son ami, très sensible dans le contexte du passage cité plus haut, rend un peu suspect le renseignement relatif aux origines de Bouvard. C'est seulement en 1872, nous l'avons dit, qu'on trouve dans la Correspondance une allusion formelle à ce roman. — Au contraire, dès 1850, il y est question du Dictionnaire des idées reçues. Et Flaubert, qui voyage alors en Palestine, en parle à Louis Bouilhet comme d'un projet antérieurement discuté entre eux :
Tu fais bien de songer au Dictionnaire des idées reçues. Ce livre complètement fait (1), et précédé d'une bonne préface où l'on indiquerait comme quoi l'ouvrage a été fait dans le but de rattacher le public à la tradition, à l'ordre, à la conversation générale, et arrangée de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se f... de lui, oui ou non, ce serait peut-être une œuvre étrange et capable de réussir, car elle serait toute d'actualité (2).
Voilà donc, bien avant Bouvard, une date précise; et l'on remarque aussitôt que l'idée du Dictionnaire n'est pas associée ici à celle d'un autre livre, quel qu'il soit. Flaubert a bien l'air de le considérer comme devant se suffire à lui-même et ayant son unité de composition. S'il faut une Préface pour le présenter au public, c'est évidemment qu'il n'était pas destiné, dans sa pensée (3), à être expliqué lui-même par un roman qui lui aurait servi de cadre.
Deux ans s'écoulent; et de nouveau Flaubert revient à son projet dans une lettre à Louise Colet dont il faut retenir ce passage important :
J'ai quelque fois des prurits atroces d'engueuler les humains, et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d'ici, dans quelque long roman à cadre large; en attendant, une vieille idée m'est revenue, à savoir celle de mon Dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c'est) ? La préface surtout m'excite fort; et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre, quoique j'y attaquerais tout; ce serait la glorification historique de tout ce qu'on approuve; j'y démontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. J'immolerais les grands hommes à
(1) C'est Flaubert qui souligne.
(2) Corresp. I., 445 (4 septembre 1850). — Du Camp, op. cit., p. 169, signale aussi le Dictionnaire au nombre des projets littéraires dont Flaubert lui a parlé en 1843. Notons aussi qu'il existe une parenté certaine entre le Bourgeois à idées reçues, et le type du Garçon, dont la création date de l'enfance de Flaubert. Cf. Maynial, La Jeunesse de FI., p. 296 et suiv.
(3) Ni dans la pensée de Bouilhet sans doute ; on peut se demander en effet, d'après ce passage, si la conception du Dictionnaire n'appartient pas à Pouilhet autant qu'à Flaubert.
tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrances, à fusées. Ainsi, pour la littérature, j'établirais, ce qui serait facile, à savoir que le médiocre, étant à la portée de tous, est le seul légitime, et qu'il faut donc honnir toute espèce d'originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d'un bout à l'autre, pleine de citations, de preuves (qui ne prouveraient rien) et de textes effrayants (ce serait facile), est dans le but, dirais-je, d'en finir avec les excentricités, quelles qu'elles soient. Je rentrerais par là dans l'idée démocratique moderne d'égalité, dans le mot de Fourier que les grands hommes deviendront inutiles; et c'est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc, par ordre alphabétique, sur tous les sujets possibles, tout ce qu'il faut dire en société pour être un homme convenable et aimable. Ainsi on trouverait :
ARTISTES : Sont tous très désintéressés.
LANGOUSTE: Femelle du homard.
FRANCE : Veut un bras de fer pour être régie.
BOSSUET : Est l'aigle de Meaux.
FÉNÉLON : Est le Cygne de Cambrai.
NÉGRESSES : Sont plus chaudes que les blanches.
ÉRECTION : Ne se dit qu'en parlant des monuments (1), etc.
Je crois que l'ensemble serait formidable comme plomb. Il faudrait que, dans tout le cours du livre, il n'y eût pas un mot de mon crû, et qu'une fois qu'on l'aurait lu on n'osât plus parler, de peur de dire naturellement une phrase qui s'y trouve. Quelques articles, d'ailleurs, pourraient prêter à des développements splendides, comme ceux de homme, femme, ami, politique, mœurs, magistrat. On pourrait d'ailleurs en quelques lignes faire des types, et montrer non seulement ce qu'il faut dire, mais paraître (2).
Cette longue citation confirme la précédente : elle apporte aussi des précisions nouvelles. A supposer même que le roman à cadre large, auquel songe déjà Flaubert, — (tout en préparant d'ailleurs Madame Bovary), — soit devenu plus tard Bouvard et Pécuchet, on voit du moins que, dans sa pensée, il n'y a encore rien de commun entre ce roman et l'idée du Dic-
(1) Le passage souligné ne figure pas dans l'édition Charpentier de la Corresp., ni dans l'édition Conard. Cependant il a été cité en tête de la Notice de Bouvard et Pécuchet dans cette édition Conard (p. 397-398), mais incomplètement; je rétablis le texte de la lettre d'après l'autographe même de Flaubert.
(2) Corresp., II, 184-185; lettre datée sur l'autographe 16 décembre 1852, de la main de Louise Colet.
2l6 AUTOUR DE «BOUVARD ET PÉCUCHET»
tionnaire proprement dit : rien, que le désir de soulager une bonne fois sa mauvaise humeur, l'indignation que lui causent les ignorances et les platitudes de ses contemporains. Toutefois, les deux vengeances qu'il médite sont à échéances bien différentes : il réserve son roman pour l'avenir, dans quelque dix ans d'ici : mais en attendant, dès le présent, il travaille au Dictionnaire. Quelques articles de celui-ci rédigés dès ce moment, ne seront plus modifiés par la suite : nous les retrouvons en effet mot pour mot dans le texte publié par M. Ferrère.
Plusieurs lettres de la même époque témoignent d'une préoccupation analogue; la notion de Vidée reçue l'obsède, et il ne manque pas, chemin faisant, d'en collectionner des exemples. Ainsi, à propos du discours de Musset à l'Académie, il cite ce vers :
Un beau trait nous honore encore plus qu'un beau livre,
et ajoute aussitôt :
Idée reçue, et généralement admise, quoique l'un soit plus facile à faire que l'autre (i).
Ailleurs :
Idée reçue, que l'idée de la tombe : il faut être triste là, c'est la règle, etc. (2).
Dans un fragment inédit d'une autre lettre à Louise Colet, nous lisons :
Il [Alfred de Musset] peut te prendre pour une coquette. Il est dans les idées reçues qu'on ne va pas se promener avec un homme au clair de lune pour admirer la lune, et le sieur de Musset est diablement dans les idées reçues, etc.. (3).
De même :
(1) Corresp., II, 104 (à Louise Colet, 30 mai 1852).
(2) Corresp., Il, 165 (à la même, Ier octobre 1852).
(3) Fragment inédit. Voir Corresp., II, III. Je souligne les premiers mots publiés de cette lettre. L'édition Conard la distingue avec raison de celle qui figure page 100, avec laquelle elle se trouvait faire corps dans l'ancienne édition Charpentier (II, 80). C'est un exemple des mutilations et des arrangements qu'on a fait subir au texte de Flaubert, sans que rien en avertisse le lecteur.
... Laquelle idée, d'Italiennes, s'associe à celle de volcan ; on voit toujours le Vésuve sous leur jupon. Erreur, l'Italienne se rapproche de l'Orientale... Mais n'importe, c'est une idée reçue (i).
Ailleurs encore il déclare qu'il vient de faire par écrit le plan de la Préface qui le tourmente (2). Il en avait entrevu déjà et calculé, nous le savons, toute la portée (3). Pleine de citations, de preuves., elle se serait distinguée nettement du reste de l'ouvrage, conçu lui-même comme une simple liste alphabétique de définitions plus ou moins développées. Admettra-t-on que cette Préface, qui à elle seule eût formé tout un livre, puisse être confondue avec le roman à cadre large de la lettre à Louise Colet (4), ou avec Bouvard, tel que la Nouvelle revue l'a publié en 1881 ? En présence des textes que nous venons de citer, cette interprétation n'est guère défendable. Et il s'en dégage bien plutôt cette conclusion : dès 1852 ou 1853, c'est-à-dire vingt-cinq ans environ avant qu'apparaisse dans la Correspondance le thème de Bouvard, le Dictionnaire est déjà délimité dans son contenu : l'œuvre a même reçu un commencement d'exécution; ce que Flaubert en dit alors suffit à caractériser un ensemble littéraire complet et homogène; et rien n'autorise à supposer une connexité étroite entre ce projet et celui d'un roman, dont l'idée demeure encore embryonnaire, surtout quand Flaubert lui-même prend soin de bien spécifier qu'il s'agit de deux choses différentes.
Au surplus, pendant très longtemps, Madame Bovary, Salammbô, V Éducation Sentimentale tiennent l'écrivain en haleine; et les lettres où nous
(1) Fragment inédit, dont le contexte s'intercale, Corresp., II, 157, à la fin de la lettre.
(2) Corresp., II, 204. — De même, ibid., 21 5. Ces deux lettres sont de 1852-1853.M. Ferrère déclare {op. cit., p. 13) avoir cherché vainement trace de cette préface dans les papiers conservés à la villa Tanit.
(3) Au Dictionnaire des idées reçues proprement dit aurait été joint le Catalogue des Idées chic, dont M. Ferrère a retrouvé et publié le sommaire à la suite du Dictionnaire {op. cit., p. 95. Voir aussi Notice de Bouvard et Pécuchet, p. 445). Ce catalogue en est, d'ailleurs le complément nécessaire : il résume ce qu'il faut non seulement dire, mais paraître, comme l'écrivait Flaubert à Louise Colet dans la lettre citée plus haut.
(4) On peut se demander d'ailleurs si le roman à cadre large dont il est ici question ne désigne pas le même projet que celui dont il entretient Louise Colet dans une autre lettre, Corresp., II, 229-230 (datée sur l'autographe : 31 mars 1853). On sait que ce roman métaphysique et à apparitions, dont il parle en ce dernier passage, se serait appelé la Spirale (voir à ce propos E.-W. Fischer, Etudes sur Flaubert inédit, p. 119 et suiv. et Michel Aube, Un roman que Flaubert n'écrivit point, dans le Figaro [suppl.litt.], 13 juin i9o8).Or,/a Spirale, pas plus que Bouvard, ne peut être confondue avec la Préface du Dictionnaire, ni jamais avoir été destinée à servir de cadre à celui-ci.
2l8 AUTOUR DE «BOUVARD ET PECUCHET»
suivons pas à pas la genèse de ces chefs-d'œuvre ne contiennent plus aucune allusion au Dictionnaire. Plus tard, après la guerre, il aborde enfin Bouvard et Pécuchet. Si l'hypothèse de M. Ferrère était fondée, la Correspondance devrait en fournir dès ce moment la justification. Quand il écrit à sa nièce, à George Sand, à ses intimes, Flaubert n'hésite pas, nous le savons, à les mettre au courant de ses lectures, de tous les progrès de son travail. On s'attend donc à trouver une ligne au moins sur le Dictionnaire, une simple mention permettant de constater le rapport direct de ces deux œuvres, s'il est vrai que, depuis un quart de siècle, conçues ensemble comme les deux parties d'un roman unique, elles soient associées dans son esprit. Or, de 1872 à 1880, il est souvent question de Bouvard dans la Correspondance ; on n'y découvre, en revanche, aucune indication relative au Dictionnaire. Cependant l'argument qu'on pourrait tirer de ce silence n'est pas irréfutable : il faut tenir compte aussi des lettres inédites, et peut-être, si l'on publie un jour toutes celles dont l'existence est connue pour cette période, M. Ferrère y trouverat-il une confirmation à l'appui de sa thèse. Dans celles que Flaubert adressait à Edmond Laporte, j'ai relevé plusieurs passages assez vagues qui se rapportent à notre sujet; voici ces textes :
Il écrit un jour : « ... Et il n'y a pas à me répondre : Maisf / Docteur... ».
L'apostrophe figure dans le Dictionnaire, au mot Docteur : « Toujours précédé
de « bon », et, entre hommes, dans la conversation familière, de «/. » : Ah !
f / docteur. »
De même cette autre phrase, en post-scriptum d'un billet de 1878, sans aucune explication :
« Tonner contre : on ne sait pas ce que c'est. »
La locution tonner contre se lit dans le Dictionnaire, en face des mots Féodalité et Sybarite, par exemple.
Ailleurs l'allusion est plus précise: le 19 juin 1877, Flaubert écrit à son ami :
« Il m'est venu à l'esprit des travaux pour vous, puisque vous en demandez. Mais les livres manqueraient. Il vous faudrait pour moi toute une bibliothèque imbécile. Le carton des curiosités se classe-t-il ? Et les idées reçues, quid ? (1) ». Cette citation est suffisante pour permettre d'affirmer que Flau-
(1) Lettre inédite. La phrase que je reproduis ici a seule été citée dans la Notice de Bouvard, p. 403, par M. Conard, à qui je l'avais signalée, avec l'assentiment de M. René Dumesnil, possesseui de l'autographe.
bert, à cette date, songeait toujours au Dictionnaire en même temps qu'il composait son roman. Mais doit-on en déduire qu'il avait précisément repris le Dictionnaire DANS L'INTENTION de l'annexer à Bouvard et Pécuchet? une telle conclusion dépasserait sans doute les prémisses.
J'ai dit le rôle de secrétaire bénévole, intelligent et dévoué, que Laporte a rempli auprès de l'écrivain pendant les dernières années de sa vie. Nul n'a été, pour cette période qui suit la mort de Bouilhet, mieux informé des travaux et des projets du Maître. Que Laporte ait été initié au projet du Dictionnaire^ c'est de toute évidence. Il y a même collaboré, si l'on peut appeler collaboration le fait d'aider Flaubert à recopier, à rédiger peut-être, quelques articles : M. Ferrère déclare avoir relevé des traces de son écriture sur le manuscrit qu'il a publié (1). Dans les papiers qu'il a laissés on a retrouvé également, tout entières de sa main, des définitions analogues à celles du Dictionnaire, et qui devaient s'intercaler parmi celles que nous connaissons aujourd'hui. Enfin, Laporte s'intéressait si bien à l'avenir de cette œuvre, qu'il avait signalé à Flaubert deux livres capables, pensait-il, d'en compromettre un peu l'originalité. L'un était le Parfait causeur, petit manuel rédigé en langue parisienne, par Quatrelles [Ernest l'Epine], dont l'auteur venait de présenter la 4e édition (2) comme un vocabulaire spécialement destiné au monde élégant. « Cet ouvrage, disait l'avant-propos, est un reflet fidèle de la vie des gens de qualité durant les trois quarts du xixe siècle. Il est le produit de vingt-cinq années de recherches, d'observations et de veilles. » — L'autre ouvrage, d'Eugène Vivier, avait pour titre : Très peu de ce qu'on entend tous les jours, avec une préface de Philippe Gille (3).
Et Flaubert, recevant ce double renseignement, de rassurer aussitôt son ami :
J'ai lu l'ouvrage de Quatrelles, le Causeur parisien. Rien à craindre, c'est idiot. Ah ! non ! le Dictionnaire est plus fort que ça ! -- Quant au livre de Vivier, en repassant par Paris, voyez cela et achetez-le pour moi. Au fond, ça m'inquiète peu. Il en sera comme pour celui de Quatrelles sans doute (4)!
(1) Ferrère, op. cit., p. 40.
(2) Paris, J. Hetzel, 1879, in-16.
(3) Paris, impr. de Motteroz, 187g, in-16.
(4) Lettres inédites, sans date, communiquées par M. René Dumesnil. — Flaubert ne se trompait pas en estimant que l'ouvrage de Quatrelles ne pouvait contrarier en rien son projet. Le Parfait causeur n'est pas conçu en effet dans le même esprit que le Dictionnaire, et il n'y a rien de commun entre eux. Quatrelles se contente de reproduire des conversations entendues
Cependant cette dernière phrase, pas plus que les précédentes, ne constitue encore la preuve décisive dont nous aurions besoin pour adopter l'opinion de M. Ferrère. Une seule certitude s'en dégage : après 1872 Flaubert n'a pas abandonné l'ancien projet qu'il soumettait à Bouilhet dès 1850. Il met à profit la bonne volonté de Laporte et se préoccupe de classer, d'organiser, les matériaux du Dictionnaire des idées reçues. Mais dans quel but y revient-il, nous n'en savons rien. Est-ce en vue du tome II de Bouvard? tout nous empêche de le supposer a priori, non seulement l'absence d'indication formelle en ce sens dans la Correspondance, mais aussi cette particularité remarquable que, là où il est question du Dictionnaire, il n'est pas question de Bouvard, et inversement que là où Flaubert expose les difficultés et les progrès de son roman, il ne fait nulle part la moindre allusion au Dictionnaire; bien mieux, qu'il continue d'en parler toujours comme s'il s'agissait d'une œuvre isolée, ayant par elle-même son individualité propre.
au jour le jour, banales assurément pour la plupart, mais qui ne caractérisent pas plus l'esprit bourgeois que l'esprit des gens du monde, et qui sont surtout spéciales à des individus d'un caractère déterminé, bien plutôt que représentatives d'un type moral ou psychologique. Quatrelles n'est pas assurément un mauvais observateur. Mais il veut avant tout amuser son lecteur, et retient sur un sujet déterminé les réflexions comiques, les attitudes bizarres, les pensées exceptionnelles, bien plutôt qu'il n'essaie d'en dégager le mot ou le geste communs au plus grand nombre. Il vise à l'anecdotique, et non au général. C'est tout le contraire de ce que fait Flaubert: on en aura la preuve en comparant ce que ce dernier inscrit dans son Dictionnaire, en face du mot mer, avec le chapitre n de Quatrelles : Ce que la mer inspire. En voici quelques phrases, prises au milieu du dialogue : « Il est indispensable de ne pas rester comme une bête, la bouche ouverte, le cerveau vide, lorsqu'on se trouve en face de la mer... J'aime la mer parce que ça vous change... La mer me rend poétique... Elle me fait prendre les hommes en horreur... Elle me fait peur... »
Au contraire il y a plus d'analogies entre le Dictionnaire et l'œuvre de Vivier : Très peu de ce que Von entend tous les jours. Ressemblance extérieure tout d'abord ; ce n'est pas, comme le livre de Quatrelles, une série de saynettes dialoguées, de tableaux de mœurs à plusieurs personnages, : c'est une succession de boutades très courtes, de mots à l'emporte-pièce, anonymes, et devant lesquels on mettrait aisément une vedette, comme sont disposés les articles du Dictionnaire des idées reçues. En outre, il est certain que Vivier a dans une bonne mesure l'esprit généralisateur et l'intention critique qui ont inspiré à Flaubert son travail. Philippe Gille présentait ainsi son œuvre : « Ce que Vivier offre aujourd'hui, ce sont quelques-uns des mille échantillons de la paresse de l'esprit humain... c'est le recueil des petits poncifs du discours, de ces petits paquets qu'on entend débiter tous les jours par ceux qui ne savent que répéter ce qu'ils ont entendu... Ce carnet n'est qu'un recueil des inutilités du langage, une sorte d'herbier contenant quelques centaines de ces plantes parasites, sèches et banales, qui germent dans notre conversation et viennent y prendre la place des mots de valeur, de ceux qui sont toujours expressifs et neufs parce qu'ils ont leurs racines dans la conscience, dans le cœur ou dans l'esprit." Trois qualités dont on sait assez qu'était dépourvu le Bourgeois, aux yeux de Flaubert. On a
La question demeure donc entière après examen de ce premier groupe de textes authentiques : que devaient copier, en fin de compte, Bouvard et Pécuchet ?
La solution du problème (il faut dès maintenant l'avouer pour parer à toute objection) risque de demeurer toujours un peu conjecturale. Flaubert n'a pas eu le temps d'achever son livre, et la mort a emporté son secret. Nous ne saurons peut-être jamais exactement de quoi eût été composé le tome II de Bouvard. Cependant il n'est pas impossible, en l'état actuel de la documentation, d'en deviner le contenu, tout au moins d'une façon approximative, ni interdit de raisonner sur les textes, sur les indications laissées par Flaubert lui-même.
Or, un premier fait acquis, c'est que Bouvard et Pécuchet devaient copier quelque chose : rappelons-nous la fin du scénario retrouvé dans les papiers de l'écrivain. Et il paraît bien qu'on n'ait pas attaché assez d'importance à ce mot copier, qui vient à propos nous mettre sur la voie.
En effet, le Dictionnaire n'est pas une œuvre susceptible d'être copiée, au sens rigoureux du terme, un fragment que les deux Bonshommes pouvaient se contenter de transcrire fidèlement, après l'avoir découvert au cours de leurs lectures. Tel que nous le connaissons, le Dictionnaire ne saurait passer pour être le résultat de cette application machinale, de cette besogne de scribe,
remarqué, dans cette citation de Philippe Gille, plusieurs phrases qui seraient bien à leur place dans un commentaire du Dictionnaire des idées reçues. Vivier s'était donné pour règle de ne recueillir un lieu commun qu'après l'avoir entendu répéter au moins 200 fois : c'est une preuve de son désir de faire une œuvre générale, et non, comme Quatrelles, de la psychologie anecdotique. Voici enfin quelques-unes de ses réflexions, avec, entre crochets, les mots qui peuvent y correspondre dans le Dictionnaire de Flaubert : [estomac] : « Que vous êtes heureux d'avoir un bon estomac» (p. S); — [exercice] : « Parbleu, mon cher, c'est tout naturel, vous ne faites jamais d'exercice, comment ne voulez-vous pas engraisser» (p. 17); — [barbe]: « Laissez-donc repousser votre barbe, ça vous allait bien mieux » (p. 43), etc.
Le rapprochement s'impose donc entre le livre de Vivier et celui de Flaubert. Toutefois, la différence essentielle, c'est que Vivier se contente de noter les clichés de langage, tandis que Flaubert dégage partout l'opinion qu'on a communément des choses. La portée de son œuvre est, par là, toute autre. — ■ A titre de curiosité, je signale deux articles parus dans le supplément littéraire du Figaro, nos des 12 août et 19 août 191 1, et qui ne sont pas sans analogies avec les ouvrages de Quatrelles et de Vivier. L'un est intitulé: Petit musée de la conversation, par ' Félix Castigat et Victor Ridendo »; l'autre, Des phrases qu'on entend, est signé « Pierre ou Paul ». On connait enfin le curieux ouvrage de Léon Bloy : Exégèse des lieux communs (Paris, 1902), dont il faut au moins rappeler le titre à propos du Dictionnaire des idées reçues.
dont l'accomplissement quotidien a d'abord rempli leur propre vie pendant tant d'années, qu'ils ont ensuite abandonnée pour une série d'expériences lamentables, et qu'en dernier lieu ils décident de reprendre, le jour où ils s'aperçoivent qu'elle est nécessaire à leur hygiène physique et morale, qu'elle est devenue, par la force des habitudes anciennes, un besoin de leur nature, la condition de leur repos et de leur bonheur: telle est bien, en effet, dans ses grandes lignes au moins, l'action du roman. Les mésaventures des deux commis ont sans doute une portée philosophique plus haute, prises en ellesmêmes. Mais l'intrigue, dégagée de ses péripéties, se réduit en somme à peu de chose; et pour que le Dictionnaire des idées reçues y puisse trouver place encore faudrait-il en modifier les données essentielles.
Il faudrait supposer que Bouvard et Pécuchet, conscients de leurs erreurs et des causes multiples de ces erreurs, beaucoup plus psychologues et moralistes qu'ils ne le sont en réalité dans la partie achevée du roman, — désireux aussi de mériter l'estime, la confiance, des bourgeois qui les entourent, en se mettant à leur niveau intellectuel, — dégoûtés de passer pour des esprits extravagants, renonçant à s'instruire, découragés de penser par eux-mêmes, et rejetant d'un seul coup le bagage assurément chaotique, mais formidable, des connaissances qu'ils ont accumulées, — se contraignent à rédiger, pour leur usage personnel, ce manuel de notions banales, de préjugés, d'opinions prudentes, suffisantes aux besoins ordinaires de la conversation, ce catéchisme de sottises et d'ignorances qu'est le Dictionnaire.
Il faudrait par suite supposer qu'ils renient leur propre caractère dans ce qu'il a de plus distinctif, de meilleur, et qu'après avoir tant essayé pour dépouiller en eux le « Bourgeois», ils se donnent enfin comme règle de conduite de représenter, aux yeux de leurs contemporains, le type idéal du bourgeois.
Mais il faudrait alors nécessairement supposer qu'ils entendent ce mot «Bourgeois» au sens où Flaubert l'entendait lui-même, et qu'ils entreprennent de composer le Dictionnaire des idées reçues avec une intention critique, une ironie évidentes. Si l'on refuse, en d'autres termes, d'admettre qu'à cet endroit du roman Flaubert et les deux commis n'auraient plus fait qu'un, — que l'auteur, renouvelant soudain la psychologie de ses personnages, leur ait prêté son esprit, son admirable puissance de généralisation synthétique, son scepticisme, ses indignations, sa haine de la bêtise, — il devient impossible de comprendre comment Bouvard et Pécuchet auraient pu concevoir et exécuter jamais le Dictionnaire.
Car ce n'est pas là, encore une fois, un simple document qu'on puisse se borner à reproduire, après l'avoir emprunté à autrui, mais une œuvre originale au premier chef, qu'il est besoin de penser, de méditer, dont le projet seul implique une intelligence dont Pécuchet ni Bouvard n'ont jamais fait preuve, un sens étrangement avisé du ridicule, une amertume bien profonde de l'âme, toute une vie d'observations prises sur le vif, une remarquable aptitude à dégager, des différences individuelles, l'élément spécifique d'une attitude, d'une situation, d'un caractère; bref, une œuvre inexplicable à qui ne connaît pas la pensée intime de Flaubert, ses théories d'art, son amour du Vrai et du Beau. Prétendre que le Dictionnaire des idées reçues ait jamais été destiné à figurer dans le second volume du roman, au nombre des pièces justificatives, des notes que copient Bouvard et Pécuchet, c'est donc fausser la psychologie de ceux-ci et se tromper sur la véritable signification du Dictionnaire ; c'est oublier aussi le principe de l'impersonnalité dont Flaubert avait fait son dogme littéraire, puisque cette prétention équivaudrait à déclarer possible une fusion soudaine et complète entre lui-même et ses fantoches, une absorption réciproque d'eux par lui-même, et de lui-même par eux; c'est en somme bouleverser le dénouement prévu, et corriger la leçon du roman, puisque c'est attribuer au geste final de Bouvard et Pécuchet : copier comme autrefois, une valeur d'initiative critique, une intention didactique, contraires au plan de l'ouvrage, démenties par son développement, incompatibles avec le tempérament et avec la capacité intellectuelle des personnages.
Je crois que M. Ferrère n'aurait pas aventuré cette hypothèse, s'il avait soupçonné les invraisemblances qu'elle entraîne dès qu'on pousse à fond l'analyse. La difficulté n'est pas supprimée par le seul fait qu'on ne découvre aucune antinomie logique entre la leçon philosophique de Bouvard et celle du Dictionnaire , pris chacun isolément. Elle surgit à nouveau sitôt qu'on se demande comment deux œuvres aussi différentes auraient pu esthétiquement constituer un même ensemble littéraire.
Mais surtout, M. Ferrère n'aurait pu se méprendre sur le contenu du tome II du roman, s'il avait tenu compte des renseignements fournis sur ce point par Maxime Du Camp, par Maupassant et par la Correspondance.
Les deux commis, disent les Souvenirs littéraires, lorsqu'ils ont pris le parti de se remettre à copier, veulent copier avec intelligence, pour eux-mêmes, pour s'instruire, et non plus à l'état de machines qu'ils étaient autrefois. Ils
font un recueil de « grandes pensées »; ils lisent tous les ouvrages modernes, œuvres de science, de poésie, d'imagination ou d'histoire, en font des extraits, c'est-à-dire, entraînés par leur médiocrité naturelle, y recueillent le plus grand nombre de bêtises et d'erreurs possible. Toutes les fois que, dans une de ses lectures ou dans ses souvenirs, Flaubert découvrait un vers baroque, une phrase mal faite, une idée sotte, une bourde en un mot, il la notait et disait : « Ça, c'est pour mes deux Bonshommes. » Le second volume n'était fait que de citations, empruntées aux lieux communs, aux phrases toutes faites, qu'il avait récoltées dans la littérature de nos jours. Il n'avait ménagé personne; les plus grands noms eussent figuré dans ce panthéon du prudhomisme; ses amis n'avaient point été épargnés; il m'avait dit : « J'ai une quinzaine de phrases de toi qui sont d'une belle niaiserie... » Si l'on a retrouvé le manuscrit de ce second volume, réunion de pièces justificatives expliquant le premier, on ne l'a pas publié, etc.. (i).
Remarquons en passant que Maxime Du Camp connaissait le projet du Dictionnaire des idées reçues et qu'il n'en parle pas ici, à propos de Bouvard. Le fait qu'il n'en prononce pas le titre est assez significatif. Notons aussi, pour y revenir bientôt, cette phrase : « Le second volume n'était fait que de citations. »
Maupassant de son côté écrit :
Quand Bouvard et Pécuchet, dégoûtés de tout, se remettaient à copier, ils ouvraient naturellement les livres qu'ils avaient lus, et, reprenant l'ordre de leurs études, transcrivaient minutieusement des passages choisis par eux dans les ouvrages où ils avaient puisé. Alors commençait une effrayante série d'inepties, d'ignorances, de contradictions flagrantes et monstrueuses, d'erreurs énormes, d'affirmations honteuses, d'inconcevables défaillances des plus hauts esprits, des plus vastes intelligences. Quiconque a écrit sur un sujet quelconque, a dit parfois une sottise. Cette sottise, Flaubert l'avait infailliblement trouvée et recueillie; et la rapprochant d'une autre, puis d'une autre, il en avait formé un faisceau formidable qui déconcerte toute croyance et tout affirmation (2).
Enfin, dans la Correspondance , Flaubert fait souvent allusion à ce second volume, qui sera celui des notes (3), déjà très avancé tandis que le premier
(1) Souvenirs littéraires, II, 393. — Le 20 septembre 1879, Flaubert disait à Edmond de Goncourt : « J'ai encore deux chapitres à écrire... alors les notes de mon supplément, et mon bouquin paraîtra au commencement de 1881 » (Journal des Goncourt, VI, 86). Il est certain que le mot notes s'applique mal au Dictionnaire.
(2) Étude sur Flaubert, pp. xxn.
(3) Corresp., IV, 343 (à Mmp des Genettes. 1878).
s'achève — Je n'ai plus, dit-il, que des attaches à y mettre (i) — qui ne lui demandera guère plus de six mois de travail (2) ; il ajoute à Mme Roger des Genettes :
Je commence mon dernier chapitre; quand il sera fini (à la fin d'avril ou de mai) j'irai à Paris pour le second volume... Il ne sera presque composé que de citations (3).
Il est certain que ni ce passage, ni celui de Maupassant, ni celui de Du Camp ne peuvent s'appliquer au Dictionnaire des idées reçues qui, en fait de citations, en contient deux ou trois à peine (4). Mais comment des textes de cette importance ont-ils pu échapper à M. Ferrère ? ils éclairent le problème d'un jour nouveau. Ce qu'auraient copié Bouvard et Pécuchet, ce n'est pas, cela ne pouvait être à aucun titre le Dictionnaire, mais seulement I'Album.
Ce nom a été donné par M. Ferrère à une liasse de 24 feuilles doubles écrites au recto seulement, avec beaucoup de soin, sur beau papier rayé, dans une forte chemise (5) retrouvée à côté du Dictionnaire dans le carton spécial dont nous avons parlé tout à l'heure. Sur ces feuillets sont notées quelquesunes des énormités relevées par Flaubert chez différents auteurs de valeur très inégale : c'est de là que Maupassant a tiré la plupart des exemples reproduits dans son Étude (6) ; ce sont aussi des fragments de cet Album que M. Conard a publiés à la suite de Bouvard sous la rubrique Extraits d'auteurs célèbres (7). On y découvre des joyeusetés dans le goût de celles-ci :
L'eau est faite pour soutenir ces prodigieux édifices flottants que l'on appelle des vaisseaux.