‹ Autour de Bouvard et PécuchetChapitre 17 sur 21 · FÉNELON · texte numérisé non relu

FÉNELON

Les inondations de la Loire sont dues aux excès de la presse et à l'inobservation du dimanche.

(Évêque de Metz, Mandements, décembre 1846.)

(1) Corresp., IV, 369 (à Charpentier, 1879).

(2) Ibid., 387, 390 et passim, V, 541.

(3) Ibid., 410. Cette lettre, qui n'est pas datée dans l'édition Conard, porte dans l'édition Charpentier 24 janvier 1880 : date exacte, comme on peut le vérifier par le contexte relatif à la publication du Château des cœurs dans la Vie Moderne.

(4) En regard des mots : Bouddhisme, Dieu, Dessin, Faute. Et c'est tout avec quelques adages comme : Auri sacra famés , Cogito, ergo sum, ou Aima mater.

(5) Ferrère, op. cit., p. 40.

(6) Maupassant, Étude sur Flaubert, pp. xxiv-xxxvil.

(7) Ci. Bouvard et Pécuchet p. 446 et suiv. — P. 406, ces Extraits sont désignés également par le terme général Album.

Quand la borne est franchie, il n'est plus de limites.

(Ponsard.)

Je remarque sur les poissons que c'est une merveille qu'ils puissent naître et vivre dans l'eau de la mer, qui est salée, et que leur race ne soit pas anéantie depuis longtemps.

(Abbé Gaume, Catéchisme de persévérance.)

Toutefois, il convient d'étendre ici considérablement le sens du mot Album, si l'on veut se rendre compte de ce qu'aurait pu être la seconde partie de Bouvard. Les 24 feuillets ainsi désignés par M. Ferrère ne représentent qu'une ébauche, tout au plus un commencement de mise au point; ils marquent le degré d'avancement du travail de Flaubert, quand la mort vint le surprendre : mais à eux seuls ils restent bien insuffisants pour épuiser la matière du tome II de son roman, tel qu'il se proposait de l'écrire.

Dans ce volume, en effet, auraient sans doute figuré, d'une façon générale, toutes les « Curiosités » du genre de celles-là, que depuis longtemps il avait amassées au cours de ses prodigieuses lectures ou que réunissaient pour lui ses amis (1). Il en avait constitué une collection formidable : phrases grotesques, bévues de style, anachronismes, erreurs matérielles, coq-à-1'âne, pompeux aphorismes, audaces ou naïvetés de langage et de pensée échappées aux meilleurs auteurs, comme aux plus obscurs manœuvres de la plume (2),

(1) C'est surtout à propos de Y Album qu'il faudrait parler de la collaboration de Laporte. Celui-ci en effet a pris une part active et très grande à sa confection, tantôt en recopiant les textes que lui signalait Flaubert, tantôt en dépouillant et en annotant lui-même des volumes, pour y trouver des citations dignes de figurer dans la collection. Les papiers de Laporte en font foi (voir notre : Autour de Flaubert, II, p. 80-83). M. Ferrère dit, d'après Mme Franklin-Grout, avoir reconnu l'écriture de Jules Duplan sur le manuscrit de Y Album. L'identification me semble a priori fort douteuse. D'abord parce qu'il n'est fait, dans les lettres de Flaubert à Duplan qui nous sont parvenues, aucune allusion à un projet quelconque de Y Album, ni à des lectures, à des annotations entreprises par Duplan pour les besoins de son ami. Ensuite parce que Duplan est mort le Ier mars 1870, c'est-à-dire à une date où Flaubert, n'ayant pas commencé Bouvard et Pécuchet, devait se préoccuper assez peu de Y Album. Dans celui-ci, d'ailleurs, figurent de nombreuses citations extraites de volumes qui n'ont été publiés qu'après 1870.

(2) M. Ferrère (p. 13) écrit : « [Les citations les plus nombreuses] sont des absurdités pures, des âneries de pensée ou d'expression, qui se sont naturellement rencontrées sous la plume de quelque besogneux de lettres ou de quelques simples d'esprit. » Ce jugement paraîtrait un peu vif s'il s'appliquait uniquement à ce qu'on a publié de Y Album, dans YÉtude de Maupassant ou dans la Notice de Bouvard (édit. Conard), car parmi les auteurs cités on trouve Bossuet, Descartes, Lamartine, Chateaubriand, A. Dumas, et d'autres encore, tout aussi glorieux ou célèbres; il faut donc penser que dans les autres dossiers qu'il a feuilletés, et qui devaient compléter Y Album, M. Ferrère a rencontré en effet beaucoup d'écrivains de moindre envergure.

il conservait tout, recherchait tout, avec un soin jaloux et une joie renouvelée par chaque trouvaille intéressante. Tantôt il prenait la peine de recopier le passage entier; tantôt il découpait à même le volume ou le journal, isolait d'un coup de ciseaux l'article ou la page dont une ligne, un alinéa, renfermait la sottise qui lui sautait aux yeux, et qu'il soulignait en marge, impitoyablement. De toutes ces notes, et pour se reconnaître lui-même au milieu de leur diversité, il avait constitué des dossiers distincts, sous des rubriques très générales : sciences, médecine, hygiène, religion, éducation, morale, etc.. La Notice de l'édition Conard en a dressé l'inventaire (i),et cette nomenclature, quoique sans doute fort abrégée (2), peut donner une idée du nombre des auteurs dépouillés et de la consistance des matériaux ainsi tenus en réserve. Pour les utiliser dans le tome II de Bouvard, un cadre de classement plus complet, plus détaillé, eût été nécessaire : Flaubert en avait arrêté le schéma, et commencé même d'en remplir les compartiments; les douze ou treize liasses décrites par M. Ferrère (exception faite du Dictionnaire proprement dit, et de ce qu'il appelle au sens étroit Y Album) correspondent précisément aux grandes divisions du plan sur lequel était conçu ce sottisier gigantesque. Et

(1) Pp. 403-405. — Quant aux rubriques de ces dossiers, elles avaient été déterminées par Flaubert lui-même, pendant qu'il composait sa première partie, et non en vue d'établir le plan de la seconde partie. Il écrit à ce propos, dans une lettre à sa nièce datée de 1879 (Corresp., V, 51 1-512 ) : « Maintenant je refais pour la troisième fois les tables de mon dossier intitulé : philosophie. Ce sont les notes de mes notes que je coordonne pour dresser le plan de mon chapitre...» Ce chapitre est le vnie du roman.

(2) Et surtout très confuse. On remarquera en effet que cette liste mentionne en même temps que des dossiers de « bêtises », que des extraits relevés en vue de l'Album, quantité d'autres pièces qui n'avaient pas évidemment la même destination : des lettres adressées à Flaubert par ses amis; des renseignements à lui communiqués; des notes servant à la documentation de son roman, mais qui ne constituaient pas des « curiosités » au sens propre du mot. — Ajoutons d'ailleurs qu'une comparaison intéressante serait à faire entre les fragments de Y Album cités par Maupassant, et ceux que publie l'édition Conard sous le titre : Extraits d'auteurs célèbres. Sur 57 citations qu'on trouve dans Maupassant, 34 sont reproduites exactement dans la Notice Conard, pp. 446-450, et sous les mêmes rubriques. Cette Notice ne donne, d'ailleurs, aucune citation qui ne figure déjà dans l'Étude de Maupassant. Cependant, pp. 450-452, intervient un nouveau groupe de textes que la Notice a l'air de distinguer des précédents, et qu'elle désigne sous le terme plus spécial d'Album. Ces textes ne sont pas dans l'Étude de Maupassant, et c'est la partie dans laquelle la Notice publie réellement de l'inédit. Mais, quant à l'origine de ce second groupe de documents, je crois qu'il n'y a pas lieu de distinguer. Il est possible qu'on les ait découverts dans un dossier différent de celui qu'a consulté Maupassant. Mais ils appartiennent toujours, comme les premiers, à l'ALBUM.au sens large du mot cette fois, ainsi qu'il est expliqué ci-dessus.

les 24 feuillets mentionnés tout à l'heure n'en sont eux-mêmes qu'un très mince fragment, quelque chose comme un premier essai de rédaction.

Par album, il faut donc entendre la totalité des éléments destinés à constituer ce sottisier, bien plutôt que le seul dossier où certains d'entre eux, mis en place, semblent déjà avoir été transcrits par Pécuchet ou par Bouvard.

Mais l'essentiel est pour nous de retenir, en prenant pour exemple ces 24 feuillets, la caractéristique commune à ces multiples matériaux préparés pour Y Album: tous étaient des citations, des textes imputables à un auteur déterminé (1), sous lesquels d'ailleurs Flaubert se proposait d'inscrire des références exactes : et c'est bien là une différence capitale entre Y Album et le Dictionnaire des idées reçues, dont presque tous les articles se présentent comme des réflexions vagues, des définitions courantes, des jugements généraux, des opinions anonymes, des clichés dont tout le monde fait usage, partant dont nul n'est en mesure de revendiquer la paternité, et qui n'appartiennent enfin à personne, — sinon à Flaubert lui-même, qui a su les dégager, les saisir au passage, les fixer, leur donner, par la forme dont il les a revêtus, une sorte d'existence propre et d'individualité.

Au résumé, nous nous trouvons en présence de deux catégories très tranchées de documents : d'une part, le Dictionnaire des idées reçues, tel que l'a publié M. Ferrère ; d'autre part, Y Album, tel qu'on peut se le représenter d'après les extraits cités par Maupassant. Il est fort important de ne pas les confondre si, comme j'ai essayé de le démontrer, ils n'ont ni la même origine, ni la même portée, ni la même destination. Le Dictionnaire est par lui-même une œuvre au même titre que Madame Bovary ou que Y Éducation sentimentale; le «Bourgeois» dont la silhouette physique et la psychologie se dessinent à chaque ligne du volume reste une création symbolique issue du cerveau de Flaubert, un type représentatif, comme peuvent l'être Homais ou Frédéric Moreau. L! 'Album, au contraire, est quelque chose comme un vaste « parc aux huîtres » (si je puis me servir à nouveau de cette expression empruntée à un journal contemporain), où rien n'appartient à Flaubert et ne provient de son esprit — que l'idée de ramasser des huîtres, d'en extraire les perles, et de les répartir, selon leurs espèces, en des casiers séparés.

Or, le collectionneur ne fabrique pas les objets : il les découvre sur son chemin et les emporte chez lui pour les ranger et s'en distraire ; s'il

(1) Flaubert projetait même d'y intercaler une phrase extraite de Madame Bovary. Voir Autour de Flaubert, II, p. 80.

s'amuse un jour à en dresser un catalogue, deux scribes quelconques, le recopiant, pourront prendre alors l'apparence d'avoir eu, les premiers, l'idée de réunir cette collection. On conçoit Bouvard et Pécuchet imaginant de feuilleter un par un tous les livres qu'ils ont lus, et transcrivant soit les phrases qui sonnent le mieux à leurs oreilles, soit celles qui pour d'autres raisons plus profondes leur paraissent les plus remarquables. Nous verrons tout à l'heure dans quel esprit on peut penser que Pécuchet et Bouvard « se remettent à copier ». Quelle que soit la réponse admise l'essentiel, à retenir maintenant, c'est qu'ils redeviennent des copistes. Ils copient surtout pour le plaisir de copier, et le comique supérieur de leur besogne ne sera sans doute jamais senti par eux (1). Ils y gagneront le repos, et même la sécurité intellectuelle, puisque ce travail machinal aura pour résultat de débrouiller la confusion de leurs idées, de classer les notions contradictoires qui se heurtent dans leur cervelle étroite, de leur fournir des jugements tout prêts, signés pour la plupart d'un nom qui fait autorité. Et leur désir de s'instruire ne s'épuisant pas, ils continueront d'augmenter chaque jour cette Encyclopédie grotesque par des lectures et des annotations nouvelles; heureux maintenant qu'ils se gardent de passer de la théorie à la pratique, et qu'ils vont emmagasinant, sans vouloir l'utiliser, une provision de mauvaise science (2).

Au contraire, on conçoit mal Bouvard et Pécuchet, esprits médiocres par eux-mêmes, se décidant à entreprendre la satire d'un type intellectuel plus médiocre encore, et, après des années passées à s'assimiler au hasard, sans méthode, hâtivement, mille connaissances variées sur toutes sortes de sujets, acquérant tout d'un coup le discernement, la réflexion, la faculté d'abstraction et d'analyse, la pensée philosophique dont témoigne un livre comme le Dictionnaire des idées reçues. Toutes les fictions, sans doute, toutes les invraisemblances sont permises au romancier, si l'on considère le roman luimême comme un genre ou l'imagination est absolument libre de se donner

(1) Corresp., IV, 122.

(2) On trouve même dans la première partie achevée du roman l'indication des textes que recueillent déjà Bouvard et Pécuchet, et qu'ils transcriront plus tard dans l'Album; ainsi p. 77 : « Ils prirent en note dans le Dictionnaire des sciences médicales les exemples d'accouchement, de longévité, d'obésité, de constipation extraordinaires. » — Nous avons retrouvé, dans les papiers d'Edmond Laporte, copie du passage relatif à ce cas de constipation anormale : voir Autour de Flaubert, t. II, p. 82. C'est un de ces matériaux réservés pour la deuxième partie du roman. Et en même temps on voit ici Flaubert annonçant, pour ainsi dire, cette deuxième partie et précisant son contenu.

carrière, sans obéir à rien qu'à son caprice. Mais telle n'a jamais été l'opinion de Flaubert, surtout à l'époque où il écrivait Bouvard et Pécuchet. A quelque place, et par quelque procédé qu'on tente d'incorporer le Dictionnaire à l'action de son roman, au développement de l'intrigue et des caractères, on aboutit toujours et nécessairement à supposer une rupture illogique de l'unité de composition littéraire : et c'est là, semble-t-il, une objection décisive. Si l'on admet au contraire que les deux Bonshommes, se remettant à copier, copient I'Album et rien que I'Album, l'inconvénient disparaît, et le scénario se trouve respecté à la lettre. On peut même dans une certaine mesure, nous venons de le voir, se représenter comment la transition eût été amenée, les joints ménagés, si le Maître avait eu le temps d'achever sa tâche.

Entre ces deux œuvres, Dictionnaire et Album, le lien qu'on a cru découvrir est donc purement la conséquence de ce hasard initial qui, tout à l'heure déjà, faisait considérer le Dictionnaire comme l'annexe de Bouvard. On n'aurait pas songé à leur attribuer même origine et même destination, sans cette circonstance qui a permis qu'ils se trouvent rapprochés dans le désordre des papiers laissés par Flaubert à sa mort. Ne suffit-il pas de les lire l'un après l'autre pour juger à quel point ils diffèrent, dans leur rédaction et dans leur esprit? En vain M. Ferrère essaie-t-il d'insinuer encore que Y Album pourrait bien être la première forme que devait prendre le Dictionnaire des idées reçues : « Dictionnaire des phrases reçues, universellement admirées, quoique profondément stupides », dit-il, eût été dans ce cas un titre plus exact (1). La conjecture aurait peut-être sa valeur, si l'on pouvait saisir un rapport, même lointain, entre tel article du Dictionnaire et telle citation de Y Album qui en serait la version primitive. Mais ce rapport échappe à l'analyse. Entre l'article Richesse, par exemple : « Tient lieu de tout, même de considération », et le mot de Louis Napoléon : La richesse d'un pays dépend de la prospérité générale; — entre l'article Melon : « Joli sujet de conversation à table; est-ce un légume? est-ce un fruit? Les Anglais le mangent au dessert, ce qui étonne », et la phrase célèbre du bon Bernardin-de-Saint-Pierre, citée dans Y Album : «Le melon a été divisé en tranches par la nature afin d'être mangé en famille, etc., » il est impossible de découvrir la trace d'une pensée commune, d'une conception identique (2). De même, entre cette phrase : Molière est un infâme histrion,

(1) Ferrère, op. cit., 14.

(2) Dans le roman même Bouvard se moque (p. 272) de la théorie finaliste : « Crois-tu l'Océan destiné aux navires, et le bois des arbres au chauffage de nos maisons ?» — On voit

qui est signée Bossuet, et cette locution consacrée : Bossuet : Aigle de Meaux, il y a toute la distance qui sépare le jugement excessif d'un seul homme du bavardage inconscient de la foule. Penser avec Raspail, dans son Histoire de la santé et de la maladie, que « la maladie des pommes de terre a pour cause le désastre de Monville : le météore a plus agi dans les vallées, il a soustrait le calorique ; c'est V effet d'un refroidissement subit », c'est émettre une opinion personnelle, et pour un cas particulier seulement. Affirmer au contraire que le cidre gâte les dents, c'est souscrire à un préjugé discutable aussi, mais infiniment répandu, et admettre comme vérité absolue, comme loi naturelle, le résultat d'un empirisme dogmatique dont on s'interdit par avance le contrôle. Noter la première citation, c'est s'amuser aux dépens de Raspail, et de Bouvard et Pécuchet qui, satisfaits d'avoir une explication à la maladie de leurs tubercules, n'essaieront même pas d'en examiner la valeur scientifique ; — inscrire la seconde phrase dans le Dictionnaire, en face du mot Cidre, c'est démasquer la crédulité populaire, et même indirectement soulever le problème du fondement de l'induction.

J'insiste à dessein pour bien marquer les difficultés qui subsisteraient encore dans la dernière hypothèse de M. Ferrère, c'est-à-dire si l'on était tenté d'admettre que le Dictionnaire est une forme dérivée de Y Album, et que tous deux procèdent de la même conception primitive, ou plutôt du même plan littéraire. Ni à la place de Y Album, auquel il se serait substitué (1), ni à côté de Y Album, et pour le compléter en quelque manière, nous n'apercevons que le Dictionnaire ait pu jamais rentrer dans le plan logique du tome II de Bouvard: I'album seul, au sens large du terme, y était destiné.

Comment faut-il donc alors considérer le Dictionnaire? Quel rang lui attribuer dans l'œuvre de Flaubert ?

Tel qu'il nous est parvenu, et surtout tel qu'il devait être une fois achevé, il constitue un ensemble homogène et complet. Augmenté de sa Préface, il n'eût pas été publié pour servir d'appendice à autre chose, mais séparément, en raison de son intérêt propre, et parce qu'à lui seul, il eût été tout un livre.

ainsi pourquoi il est vraisemblable de supposer qu'il aurait noté et recopié dans l'Album la phrase de Bernardin-de-Saint-Pierre.

(1) « A mesure que le plan de Bouvard se dessinait peu à peu dans son esprit, dit M Ferrère, Flaubert revint à sa première conception ( ?), la plus intéressante et la plus profonde, du Dictionnaire des idées reçues » (op. cit., 14).

A en juger par la Correspondance qui révèle l'ancienneté de ce projet, n'a-t-il pas précédé, en quelque sorte, tous les chefs-d'œuvre du Maître (i) ? Traiter le Dictionnaire comme l'annexe prévue de son dernier roman, c'est aller à l'encontre des faits et méconnaître les intentions nettement exprimées de son auteur (2).

Toutefois, ces conclusions exigent maintenant quelque atténuation. S'il paraît bien justifié de prétendre que le Dictionnaire n'a rien à voir avec le tome II de Bouvard, il ne serait pas tout à fait exact de croire qu'il n'existe cependant entre eux aucun lien. Le Dictionnaire, pour mieux dire, n'est pas étranger à la composition du roman; mais la nuance, c'est qu'au lieu d'être destiné à y trouver place in extenso, à rentrer au nombre des matériaux que devaient copier les deux Bonshommes, il y figure déjà par fragments isolés, par articles intercalés çà et là, dans la partie terminée du récit.

Il y figure, si l'on veut, à l'état d'une trame recouverte par toutes les arabesques de la broderie ; de sorte qu'en examinant d'un peu près la broderie, en l'écartant au besoin, on finit par apercevoir la trame. Si nous relisons en effet Bouvard, en ayant bien présentes à la mémoire les définitions du Dictionnaire, nous serons frappés de découvrir à chaque instant des phrases, des

(1) Le Dictionnaire, tel que nous le possédons, a été évidemment constitué au jour le jour, et sa composition se répartit sur un très grand nombre d'années. Il y a des articles qui portent en eux leur date, par exemple inondés : Toujours de la Loire (cf. Ferrère, op. cit., p. 21).

(2) Dans son livre La Jeunesse de Flaubert (Paris, 191 3), M. Edouard Maynial a consacré au Dictionnaire des idées reçues un intéressant chapitre que j'ai eu l'occasion de citer déjà dans la première partie de cette étude. Or M. Maynial ne s'est pas prononcé nettement sur le point particulier que nous discutons. Il ne parle pas du tome II de Bouvard, et par conséquent ne prétend pas y faire rentrer de force le Dictionnaire. Toutefois il ne peut se défendre, lui aussi, de considérer cette œuvre comme une annexe, une « pièce justificative» de Bouvard; il devine entre eux des liens très étroits : « Ce n'est pas, dit-il, un ouvrage distinct que ce Dictionnaire, mais plutôt l'envers et comme la trame du sérieux roman de Flaubert. » Puis, après avoir rappelé la documentation formidable de Bouvard, les extraits de cette documentation cités par Maupassant, il ajoute : « Il ne suffisait pas de concevoir cette espèce d'encyclopédie grotesque... il fallait encore l'adapter à une action ou à une intrigue;... donner à Bouvard et à Pécuchet... le langage de leurs idées.Pour cela Flaubert reprit en 1872 un projet qu'il avait formé avant 1850...» c'est-à-dire le projet du Dictionnaire. — Mais il y a là encore quelque fâcheuse confusion. Je crois avoir suffisamment démontré qu'il n'y a rien de commun entre la documentation de Bouvard et le Dictionnaire; quant à Maupassant, il a cité des extraits de l'ALBUM.et rien que deV Album. M. Maynial n'a pas bien aperçu la différence radicale de nature et d'origine qui sépare le Dictionnaire de l'Album; par là les premières pages de son chapitre prêtent à équivoque. — Mais où j'adopte entièrement, par contre, sa manière de voir, c'est quand il cherche ensuite des rapprochements, des traces d'idées reçues dans l'œuvre entier de Flaubert, comme je le fais ici même par des exemples tirés de Madame Bovary et de l'Éducation sentimentale.

répliques du dialogue, des alinéas entiers, qui évoquent immédiatement le souvenir de ces définitions ; de sorte qu'en marge du texte nous serons tentés d'inscrire un renvoi à l'article correspondant du Dictionnaire, où est résumée l'idée dont nous avons là, sous les yeux, le développement. A l'inverse, il serait possible d'annoter celui-ci à l'aide de textes empruntés à Bouvard (1). M. Ferrère a esquissé lui-même quelques-unes de ces annotations (2); mais ses exemples, peu nombreux, ne sont pas les plus caractéristiques, ni même toujours très bien appropriés à la démonstration. Pour marquer l'emploi constant qui est fait ici du Dictionnaire, on ne saurait craindre de multiplier les preuves :

Dictionnaire. Bouvard et Pécuchet.

Luxe : perd les états. — Pécuchet, en contemplant les becs de gaz,

gémit sur les débordements du luxe (p. 6). Air : toujours se méfier des — « Les papiers s'envoleraient », s'écria courants d'air. Pécuchet, qui redoutait, en plus, les courants

d'air (p. 7).

— ... Ils redoutaient le froid... principalement les courants d'air (p. 92).

(1) Ce procédé offre bien d'ailleurs quelque inconvénient : en isolant une phrase, un alinéa du récit, on risque d'affaiblir un peu la portée de l'idée qui s'y trouve exprimée, et qui ne prend en général son plein relief qu'en raison du contexte. Il est assez rare que les articles du Dictionnaire aient passé sans déformation dans le roman. Tantôt Flaubert utilise un seul des éléments qui constituent l'idée reçue, et néglige tous les autres. Tantôt l'idée reçue apparaît transposée selon les circonstances, les péripéties réelles de l'intrigue, et devient presque méconnaissable. D'autrefois, c'est le détail, insignifiant en apparence, d'un geste, d'une attitude, c'est un mot au cours d'un long dialogue, qui servira de rappel à l'idée reçue; mais celle-ci ne vaut alors que maintenue dans le développement qui l'encadre : si l'on se contente d'inscrire, en face de la définition du Dictionnaire, la réplique d'un interlocuteur ou la phrase incidente d'une description, on atténue nécessairement la qualité de l'observation qui s'y trouve implicitement contenue, le comique ou la stupidité de la réflexion que Flaubert a mise dans la bouche de son personnage pour maïquer un des traits de son caractère. D'une façon générale, en effet, les idées reçues n'interviennent dans le roman que comme éléments de notation psychologique. Elles concourent également à fixer la silhouette, la mentalité d'un individu ; pour justifier leur emploi et comprendre leur signification, il ne faut jamais perdre de vue le type qui se les approprie, dont elles constituent la pensée ordinaire.

(2) On me permettra d'ajouter que trois mois avant la publication du livre de M. Ferrère j'avais indiqué cette idée dans une note de l'ouvrage écrit en collaboration avec M. René Dumesnil {Autour de Flaubert, II, p. 79-80). La présente étude n'est guère, au surplus, que le développement de cette note, où j'exposais sommairement les données du problème relatif au Dictionnaire et à V Album, et formulais déjà des conclusions analogues à celles qu'on lira ici même.

Jésuites : ont la main dans toutes les révolutions, etc..

Religion : fait partie des bases de la société. Il en faut pour le peuple, etc...

Cèdre : celui du Jardin des Plantes a été rapporté dans un chapeau.

Fossiles : preuve du déluge, etc.

Notaires pas s'y fier.

maintenant, ne

Campagne : à la campagne tout est permis : habits, bas, farces, etc..

Bibliothèque : toujours en avoir chez soi, surtout quand on habite la campagne.

Moustique : plus dangereux que n'importe qu'elle bête féroce.

Fabrique : voisinage dangereux.

Champagne : caractérise le dîner de cérémonie... provoque l'enthousiasme chez les petites gens.

Ruines : font rêver, et donnent de la poésie au paysage.

— Bouvard se déclara soulagé, car il exécrait les jésuites. Pécuchet, sans les absoudre, montra quelque déférence pour la religion (P- 4).

— Ce qu'ils admirèrent du Cèdre, c'est qu'on l'eût rapporté dans un chapeau (p. 12).

— Les fossiles les firent rêver (p. 12).

— Le curé s'impatienta : « Nierez-vous qu'on ait trouvé des coquilles sur les montagnes ? qui les y a mises, sinon le déluge ? »...

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