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LES TRAVAUX DE FLAUBERT DE 1870 A 1880. BOUVARD ET PÉCUCHET

Un livre, Bouvard et Pécuchet, remplit à lui seul presque toute cette période qui va de 1870 à 1880, et en quelque sorte la domine, en marque en tous cas l'unité. C'est au mois d'août 1872 que l'idée du roman apparaît pour la première fois dans la Correspondance; et lorsque Flaubert meurt, le 8 mai 1880, l'œuvre touche à son terme, mais demeure cependant inachevée. Malgré cela, Bouvard et Pécuchet ne se rattache en rien aux événements multiples qui jalonnent, à la même époque, la vie de l'écrivain, et que nous venons de passer rapidement en revue; il naît, se poursuit et se développe au milieu d'eux, mais ils n'ont aucun lien ni avec l'origine du récit, ni avec aucune des péripéties dont est constituée l'action. C'est là une première particularité qui, dans l'œuvre du Maître, classe Bouvard et Pécuchet un peu à part des autres livres.

En effet, malgré le caractère objectif et volontairement impersonnel de l'art de Flaubert, il est plusieurs de ses romans pour l'intelligence complète desquels il reste nécessaire de connaître, au moins sur certains points particuliers, la biographie de l'auteur. L'Education sentimentale, par exemple, évoque, comme l'on sait, l'aventure vécue à Trouville en 1836 ou 1837. Certes, les faits réels sont différents des faits racontés; mais bien des traits de la passion de Frédéric Moreau pour Madame Arnoux ne revêtent toute leur importance psychologique que si on les rapporte à la passion éprouvée par Flaubert lui-même pour Mme Maurice Schlésinger. Cet amour de jeunesse, qu'il n'a jamais oublié, et qui a trouvé d'abord sa première expression lyrique dans les Mémoires d'un fou et dans Novembre, explique ainsi et commente de loin, par avance, l'amour de Frédéric, ses hésitations, ses timidités, ses découragements, ses remords.

De même, Madame Bovary repose sur un fait divers aujourd'hui étudié et bien connu dans tous ses détails, et auquel Flaubert avait été tant soit peu mêlé. Il avait rencontré, à PHôtel-Dieu de Rouen, sous les ordres de son

père dont il était l'interne, cet Eugène Delamarre, héros du drame authentique dont le dénouement fut, le 6 mars 1848, l'empoisonnement par l'arsenic de sa seconde femme, Adelphine-Véronique Couturier. La famille Flaubert, demeurée en relations avec Delamarre (installé comme officier de santé à Ry, canton de Darnétal) n'avait rien ignoré des faits dont plus tard le romancier devait tirer parti. Ceux qui constituent l'action du roman ont, pour la plupart, été vérifiés exacts. Flaubert a pu également connaître et étudier sur le vif les personnages de son livre qu'on est parvenu depuis à identifier, non seulement Rodolphe et Léon, mais les comparses, Homais, l'abbé Bournisien, le docteur Canivet, Hivert, conducteur de la diligence et même la servante de la véritable Mme Bovary, la Félicité du livre, qui s'appelait de son vrai nom Mme veuve Auguste Ménage, née Accloque, morte en 1913. Tout au moins, l'hypothèse qu'il ait connu tous ces gens existants reste possible : elle est même vérifiée en ce qui concerne un des personnages de premier plan, Delamarre, c'est-à-dire Charles Bovary. Il est d'ailleurs hors de doute que la place de ce roman dans l'œuvre de Flaubert, son importance, l'étape qu'il représente dans sa conception d'Art, ne peuvent être justement appréciées que si l'on tient compte de la part qu'y occupe la réalité objective vraie, non seulement quant à la notation d'incidents précis constituant l'action dramatique, mais surtout quant à l'observation directe des caractères et des milieux. Il n'est donc pas paradoxal d'affirmer que la biographie de Flaubert n'est pas étrangère à l'intelligence complète de ce qui passe pour être, généralement, son chef-d'œuvre.

Quant à la Tentation de Saint- Antoine, écrite une première fois en 1849, reprise en 1856, terminée en 1874, on a dit, avec une juste ironie, qu'elle était surtout la Tentation de Flaubert lui-même. Ce mot est vrai, d'abord parce qu'il exprime un effort littéraire prolongé pendant près de trente années, mais en outre il n'est pas impossible (surtout si on examine la version de 1849), de découvrir dans la psychologie du Saint des traits de caractère, des nuances, que certains aveux de la Correspondance éclairent d'un jour tout particulier. Et là encore la biographie de l'auteur peut aider à commenter son œuvre.

Pour Bouvard et Pécuchet, au contraire, ni l'intrigue du roman, ni le caractère des deux expéditionnaires, ni celui des personnages secondaires, ni la conception primitive du livre, ni son plan, ni son écriture, ne paraissent avoir été en rapports plus ou moins directs avec les événements extérieurs,

si variés, si nombreux, que nous avons examinés au précédent chapitre. Autant qu'on peut, d'après ce qui est, supposer ce qui aurait pu se produire dans des conditions différentes et parmi des circonstances modifiées, il semble que, même si l'existence de Flaubert de 1870 à 1880 n'avait pas été du tout celle que nous connaissons, nous posséderions quand même Bouvard et Pécuchet, tel qu'en effet nous le possédons. Il aurait trouvé le temps, peutêtre, de mettre la dernière main à son œuvre; mais l'idée directrice du roman et ses divers épisodes seraient demeurés vraisemblablement identiques.

C'est pourquoi, précisément, j'ai pu tout à l'heure me contenter d'esquisser un tableau rapide, et à larges touches, des dix dernières années de sa vie, sans fouiller le détail minutieux, compliqué et parfois obscur, des faits biographiques. Il a suffi d'indications générales pour situer Bouvard et Pécuchet dans son cadre, au milieu des conditions qui l'ont vu naître. Fouiller beaucoup plus à fond l'existence de Flaubert à ce moment n'aiderait pas beaucoup à la compréhension plus parfaite de son livre. Les problèmes qu'il soulève, et dont quelques-uns seulement font l'objet de ce travail, n'ont pas leur solution dans l'histoire de sa vie. Mais ce qu'il faut retenir, c'est que ce roman, résultat d'un labeur formidable, celui de tous ses livres qui, probablement, lui a coûté le plus d'efforts et dont la composition lui a demandé plus de temps que celle d'aucun des autres, — ce roman a été conçu et écrit dans des circonstances d'ordre privé si douloureuses, si tourmentées, que l'activité intellectuelle dont il fait preuve, la vigueur et la netteté de pensée dont il témoigne, n'en apparaissent que plus remarquables.

Dans l'ensemble de l'œuvre de Flaubert, chacun fixe où il l'entend ses préférences, et établit, selon ses goûts, une espèce de hiérarchie, allant du meilleur au moins parfait des ouvrages qui le composent. Je crois bien que Bouvard et Pécuchet ne réunira jamais l'unanimité des suffrages. Dès son apparition, les jugements de la critique, à quelques rares exceptions près, se sont montrés assez peu favorables, et on peut dire à peine qu'il se soit produit depuis lors un revirement sensible. Mais si l'on considère ce roman non plus seulement en lui-même et en dehors des circonstances extérieures concomittantes à sa genèse, mais, pour ainsi parler dans son ambiance biographique, on ne peut nier qu'il manifeste une maîtrise de soi-même, une largeur d'esprit, une profondeur de vues et un détachement de tout ce qui n'est pas l'Art, que Flaubert a pu égaler à d'autres moments, pour d'autres livres, mais qu'il n'a pas dépassées. Le style, il est vrai, peut sembler inférieur à celui

de Madame Bovary, de YEducation ou d'Un cœur simple : mais, comme j'aurai plus loin l'occasion de le répéter, en discutant Bouvard et Pécuchet de ce point de vue, on ne doit avant tout jamais oublier qu'il s'agit d'un roman inachevé, et que nous ne connaîtrons jamais le texte définitif auquel le Maître se fût arrêté. Si Bouvard et Pécuchet reste le livre principal de cette période, celui dont le titre pourrait servir à la désigner (i), il s'en faut qu'il soit le seul. Pendant ce même intervalle de dix ans, de 1870 à 1880, d'autres œuvres ont vu le jour, signées du nom de Flaubert, et il est indispensable d'en tenir compte si l'on veut apprécier à la fois combien débordante, extraordinaire, a été alors son activité cérébrale, et combien il a pu chercher et trouver dans son travail, dans l'Art sous toutes ses formes, la juste et réconfortante compensation des tristesses et des amertumes que nous savons. Sans pénétrer dans le détail bibliographique, il est donc nécessaire de passer en revue quelques faits et quelques dates.

Immédiatement après Y Education sentimentale , publiée chez Michel Lévy le 17 novembre 1869, Flaubert reprit sa Tentation de Saint- Antoine, abandonnée depuis 1856: il fit un nouveau plan, compléta ses notes, « recala » certains développements, bien résolu cette fois à en finir avec cette tentative de jeunesse (2). — Entre-temps, il apporta de même quelques retouches au Château des Cœurs (3), mais il cessa bientôt de s'en occuper, dès que Raphaël Félix, directeur de la Porte-Saint-Martin, « reculant devant la dépense », lui eût refusé de jouer cette féerie (4). Pendant les dix premiers mois de 1870, il écrivit sa Préface aux Dernières Chansons de Bouilhet (5), ce qui ne l'empêcha pas de reprendre, en même temps et par intervalles, Saint-Antoine (6). La guerre éclate. Lieutenant dans la garde nationale, plus tard infirmier volontaire à l'Hôtel-Dieu de Rouen, chassé de Croisset par les Prussiens, qui s'y

(1) Il y a bien la Tentation de Saint- Antoine publiée en 1874, comme nous allons le voir. Mais presque tout le travail de documentation nécessaire à ce livre remonte à une époque antérieure de la vie de Flaubert. Il y a bien aussi les Trois Contes, publiées en 1877 ; mais aucun n'a le « souffle » et l'envergure de Bouvard et Pécuchet, et n'a demandé un effort comparable.

(2) Corresp. III, 554 (à George Sand, juin 1869) : « J'ai repris ma vieille toquade de St Antoine. » — Lettres à sa nièce, p. 130 (même date) : « J'ai repris mes vieilles notes de St Antoine, car je rêvasse une refonte générale de cette ancienne toquade. »

(3) Lettres à sa nièce, 149 (octobre ou novembre 1869).

(4) Corresp. IV, 7 et 9 (décembre 1869).

(5) Elle est datée 21 juin 1870.

(6) Corresp. IV, 27 et 29 (juillet 1870).

sont installés, réfugié avec sa mère à Rouen, quai du Havre, Flaubert ne rentre dans son cabinet de travail — seul endroit où il se sente capable d'écrire — que le Ier avril 1871. Par bonheur, ses manuscrits, enterrés, protégés par une caisse, ont été respectés; il retrouve intact le volumineux dossier de la Tentation (1). Sans perdre une heure, il se remet à la tâche, et, pendant un an encore, il poursuit ses lectures et ses corrections de style. Toutefois, d'autres travaux, à la même époque, l'absorbent.

Avant sa mort, Bouilhet avait présenté et lu à Chilly, directeur de l'Odéon, sa pièce Mademoiselle Aïssé : elle avait été acceptée en principe (2). Sitôt la guerre terminée Flaubert reprend à son compte les projets de son ami, dont il possède maintenant tous les manuscrits (3); il engage avec l'Odéon de nouveaux pourparlers, et se promet, immédiatement après la représentation de Mademoiselle Aïssé, de publier en volume les Dernières Chansons du poète, précédées de sa Préface. De juillet 1871 à janvier 1872, il se consacre tout entier à ces pieux devoirs de l'amitié. Ils lui coûtent de nombreuses démarches à Paris, fort pénibles; la mauvaise volonté du directeur et des acteurs de l'Odéon, la lenteur des répétitions, provoquent des accès de colère dont ses lettres gardent la trace. Le 6 janvier 1872 a lieu la première de Mademoiselle Aïssé (4), et quelques jours plus tard Dernières Chansons paraît chez Michel Lévy (5). Flaubert, bien entendu, avait assumé à lui tout seul le travail de la correction des épreuves, aussi bien que la surveillance et la direction de la mise en scène au théâtre.

Cependant, depuis novembre 1871, un Comité s'était formé à Rouen, en vue d'ériger un monument à Louis Bouilhet. Flaubert, naturellement y joue le rôle le plus actif; il recueille les souscriptions, étudie les devis, sollicite l'approbation et l'appui de la municipalité. Celle-ci, en décembre, repousse le projet du Comité, et soulève des objections ; et Flaubert, mandataire de ceux qui lui ont confié, en quelques semaines, quatorze mille francs en l'honneur et au nom du poète de Melaenis, indigné par ce vote et par cette mesquinerie bien digne de ses concitoyens, se venge en écrivant sa

(1) Corresp. IV, 59 (à G. Sand, avril ou mai 1871).

(2) Lettres à sa nièce, 132 (juin 1869).

(3) Corresp. IV, 74, 76. — Lettres à sa nièce, 224, 226, 227.

(4) Corresp. IV, 97 (à G. Sand). — Journal des Goncourt, V. p. 6. — Souvenirs de Mme Adam, V : Mes angoisses et nos luttes, p. 239, Etc..

(5) Corresp. IV, 99 (à Mme Roger des Genettes, janvier 1872).

fameuse Lettre au Conseil municipal de Rouen, qui soufflette à la face tous ces bourgeois prétentieux et stupides (1).

Cela fait, délivré de pareils soucis, revenu au calme, ayant jusqu'au bout accompli son œuvre d'ami fidèle et d'artiste convaincu, il reprend et achève la revision de Saint- Antoine.

Le manuscrit définitif est daté 20 juin 1872 (2). Quelques dernières corrections — scrupules de lettré toujours mécontent de lui-même et avide d'une perfection plus grande — le conduisent jusqu'au mois d'août (3). En septembre, il donne son texte à recopier (4). — Mais déjà, simultanément, deux idées nouvelles se sont emparées de lui et vont l'entraîner maintenant vers d'autres labeurs.

Dans les papiers de Bouilhet, il avait retrouvé le scénario d'une comédie, le Sexe faible, ébauchée dans certains de ses développements, mais très éloignée encore d'être écrite et mise sur pieds. Toujours pour honorer davantage la mémoire de son cher ami, — et aussi dans la pensée touchante de faire « gagner quelque argent » à l'héritier de celui-ci, Philippe Leparfait, — il imagine alors de terminer le Sexe faible, par une sorte de collaboration posthume, et en respectant rigoureusement la conception scénique du poète. Le directeur du Vaudeville, Carvalho, s'est offert à monter la pièce, sitôt qu'elle serait faite (5): ainsi encouragé dès le début, orienté d'ailleurs vers le théâtre par l'épreuve récente, et assez heureuse, de Mademoiselle Aïssé,i\ se met résolument à la besogne. Besogne toute nouvelle pour lui, puisque, cette fois, il doit faire presque entièrement œuvre de créateur, et non pas seulement veiller, comme dix mois auparavant, aux détails matériels, à la cuisine préparatoire de la représentation d'un drame dont il n'a pas été l'auteur. Or ces idées de théâtre, à elles seules, ne remplissent pas encore tout le champ de son activité intellectuelle. En même temps qu'il pense au Sexe faible, il se met à « rêver une chose plus considérable et qui aura la prétention d'être comique » (6). C'est une

(1) La Lettre à la Municipalité de Rouen, refusée par le Nouvelliste de Rouen, parut dans le Temps du 26 janvier 1872. {Corresp. IV, 98, et 101). En brochure chez Michel Lévy, le 24 février 1872. Elle est postérieure de quelques jours à la première Mademoiselle Aïssé. Elle a donc été écrite entre le 6 et le 26 janvier.

(2) Cf. Corresp. IV, 139 (à George Sand) : « Comment ? je ne vous avais pas dit que Saint- Antoine était fini depuis le mois de juin dernier ? »

(3) Corresp. IV, 125 (à George Sand).

(4) Lettres à sa nièce, p. 264 et 265 (3 et 8 septembre 1872).

(5) Lettres à sa nièce, p. 257.

(6) Corresp. IV, 139 (à G. Sand). — Cette lettre ne porte pas de date dans les éditions

« entreprise écrasante et épouvantable » (i) qui lui demandera très longtemps. On a déjà deviné qu'il s'agit de Bouvard et Pécuchet. La première allusion non équivoque à ce roman figure dans une lettre du lundi 19 août 1872 à Mme Roger des Genettes (2). On peut prendre cette date comme marquant le début de l'immense travail que la mort seule, huit ans plus tard, devait le forcer à interrompre.

J'ai raconté ailleurs les étapes successives, les vicissitudes et les déboires répétés des tentatives théâtrales de Flaubert, depuis le Sexe faible jusqu'au Candidat, puis du Candidat (joué le 11 mars 1874 et retiré de l'affiche le 15 mars après un « four » retentissant) jusqu'au Sexe faible, repris encore et bientôt abandonné; enfin, beaucoup plus tard, les tribulations du Château des Cœurs balloté de scène en scène et refusé partout, jusqu'à sa publication dans la Vie Moderne d'Emile Bergerat (3). On me permettra donc de n'y pas revenir longuement, et de me contenter de rappeler quelques faits abrégés qui suffiront pour encadrer la préparation et l'écriture de Bouvard et Pécuchet.

De juillet 1872 à juillet 1873 se prolongent les pourparlers relatifs au Sexe faible. Flaubert ne cesse de retoucher, de corriger, de modifier, sur les conseils de Carvalho lui-même, qui le berce d'espoirs toujours prorogés et trompeurs. A la fin, en juillet 1873, il se décide à laisser de côté, provisoirement au moins, le Sexe faible, et commence une comédie nouvelle, le Candidat, dont le directeur du Vaudeville, sitôt connue la donnée, s'est déclaré enthousiaste. Le Candidat est achevé en novembre, grâce à un « coup de collier » énergique (4); les dernières corrections de la pièce et les répétitions, qu'il surveille de près, conduisent Flaubert jusqu'au 11 mars 1874, date de la première représentation. On en connaît les suites.

Cependant, tout en s'occupant de théâtre, il avait revu une dernière fois, et quelque peu corrigé encore, la Tentation de Saint- Antoine, avant de se résoudre à donner le « bon à tirer » de ce livre. Il paraît chez Charpentier en avril 1874. — Puis, aussitôt après l'échec du Candidat, c'est-à-dire d'avril

Fasquelle et Conard de la Correspondance ; mais elle répond à une lettre de George Sand du 27 novembre 1872. (Cf. Corresp. entre G. Sand et Flaubert, p. 343.) Elle est donc des derniers jours de novembre ou des premiers jours de décembre 1872.

(1) Lettres à sa nièce, p. 257 (septembre ou octobre 1872).

(2) « Je vais commencer un livre qui va m'occuper pendant plusieurs années. » (Corresp. IV. 121.)

(3) Voir Autour de Flaubert, I, chap. V et VI, et II, chap. IX.

(4) Lettres à sa nièce, p. 313 (22 novembre 1873). Et passiin.

à décembre 1874, Flaubert revient au Sexe faible et s'engage dans de nouvelles démarches, afin de faire accepter et jouer son œuvre. Tour à tour, la Comédie Française, avec Perrin, — l'Odéon, avec Duquesnel, — Cluny, avec YVeinschenck, — le Gymnase, avec Montigny, — se déclarent prêts à monter et à mettre en répétition cette comédie, et prédisent un succès éclatant. Mais, réflexion faite, ils se récusent, trouvent des prétextes, soulèvent des objections, et finalement refusent, parfois avec rudesse, de discuter davantage. A l'irritation de ces échecs répétés s'ajoute, pour Flaubert, l'obligation douloureuse d'avoir sans cesse à remanier son texte, à bouleverser son plan, de façon à faire acte de bonne volonté et à satisfaire comme il peut le directeur dont il espère toujours l'acquiescement définitif et irrévocable : il y dépense beaucoup de travail et de temps, plus encore de patience. Les lettres de cette époque trahissent ses colères, ses indignations, et une espèce de fatigue générale qui, bon gré, mal gré, lui arrache parfois certaines concessions. Lassé enfin de sacrifier aux exigences et aux timidités des « cabotins » l'œuvre qu'il a conçue et écrite avec son ordinaire probité artistique — ayant d'ailleurs lui-même pleinement conscience des imperfections qu'elle comporte — il renonce pour tout de bon au Sexe faible, dont il enfouit le manuscrit dans ses tiroirs. Notez que, pendant tout ce temps, c'est-à-dire depuis avril 1874, pas un seul jour il n'a, en dépit d'autres préoccupations et de travaux très différents, interrompu ses lectures en vue de Bouvard et Pécuchet.

C'est, en effet, la particularité sur laquelle je voudrais appeler l'attention : ce roman est né au milieu d'autres œuvres, a été préparé et écrit en même temps que des travaux étrangers étaient pourvuivis, s'est développé et organisé, dans l'esprit de Flaubert, parallèlement à d'autres idées littéraires très dissemblables, dont beaucoup recevaient simultanément un commencement de réalisation et aboutissaient parfois à une œuvre achevée. Sur ce point encore, il y a entre Bouvard et Pécuchet et les livres de Flaubert qui l'ont précédé, une différence notable. La genèse de Madame Bovary, ou de Salammbô, ou de V Education n'offre rien d'analogue.

L'année 1875 est celle de la catastrophe financière dont il a été question plus haut. L'existence de Flaubert s'en trouve, nous l'avons vu, profondément modifiée. Bouvard et Pécuchet subit, de ce fait, un ralentissement appréciable. Néanmoins, la documentation du roman est continuée, et il s'en faut que cette même année, — l'histoire des deux copistes étant d'ailleurs mise à part, — soit vide d'événements littéraires importants. C'est en septembre

1875 qu'à Concarneau, où il est allé se reposer auprès de Georges Pouchet, Flaubert conçoit le plan de son Saint-Julien l'hospitalier et commence de l'écrire. Le conte est achevé en cinq mois (1). Dès février 1876, il s'attaque à Un cœur simple, terminé en août. De août 1876 à février 1877, il compose Hérodias. Les Trois Contes, réunis en volume, paraissent en avril. Et déjà de nouveaux projets plus vastes, très différents, le sollicitent, notamment cette Bataille des Thermopyles qu'il n'eût jamais le temps de créer, mais dont l'idée première remonte à cette même époque : « Encore un rêve, s'écrie-t-il mélancoliquement, qui vient à la traverse des autres ! » (2)

« Les autres », c'est surtout Bouvard et Pécuchet, dont la préparation semble dès lors très avancée, sinon même achevée sur certains points. A lire de près la Correspondance , il paraît bien que chacun des chapitres de son roman ait été, pour Flaubert, l'objet d'un travail spécial, non seulement quant à la documentation proprement dite (ce qui s'explique par la diversité des matières étudiées, c'est-à-dire expérimentées par les deux copistes — horticulture, chimie, médecine, etc.), — mais aussi quant à « l'écriture » elle-même, à la mise en style des notes rassemblées et des péripéties prévues de l'action. Je croirais volontiers que Flaubert a traité un peu chaque chapitre indiqué dans son plan comme un tout isolé; il a fait d'abord les lectures nécessaires pour recueillir les matériaux de ce chapitre, puis l'a écrit, au moins d'une façon sommaire et dans la plus grande partie de ses développements, mais n'est passé que plus tard à un autre chapitre, qui n'a pas été forcément le suivant dans l'ordre où le livre aujourd'hui nous les présente, et, pour ce chapitre suivant, a procédé comme auparavant. Ce serait seulement après coup qu'il se serait préoccupé des transitions, et de bâtir un plan logique, la plupart des parties de ce plan ayant été conçues, rédigées séparément, sans ordre de succession bien déterminé, et à des intervalles de temps parfois très éloignés. Si cette hypothèse — suggérée par la lecture des lettres où l'on suit au jour le jour la préparation de Bouvard et Pécuchet — était fondée, elle expliquerait ce qu'il y a de conventionnel dans la suite des expériences scientifiques des deux Bonshommes. C'est là un point sur lequel j'aurai l'occasion bientôt de revenir.

(1) Il ne faut pas oublier que la première idée de Saint-Julien remonte à 1856. Flaubert avait probablement déjà réuni la plupart de ses notes. Mais c'était un projet vague et flottant qui prend seulement en 1875 corps et consistance. Cf. Corresp. III, 54 (ier juin 1856).

(2) Corresp. IV, 294 (à Mmc Roger des Genettes, 2 avril 1877).

En tout cas, le fait certain, c'est que si l'idée du roman, et aussi les premières lectures documentaires de Flaubert, remontent à 1872, c'est seulement en 1874 qu'il a commencé d'en écrire le premier chapitre : dans une lettre de septembre, à sa nièce Caroline, il cite la phrase initiale du livre, et cette phrase, depuis lors, n'a pas été modifiée (1). Nous savons d'autre part que ce premier chapitre, interrompu par les événements que l'on connaît et par les Trois Contes, n'a été achevé qu'en 1877 (2)-

Mais désormais, délivré de la plupart des soucis matériels qui ont ralenti ou dispersé son effort, il va poursuivre plus régulièrement, quoique avec beaucoup d'hésitation encore, sa tâche quotidienne. Les chapitres dont les matériaux ont été déjà rassemblés antérieurement sont, l'un après l'autre, mis sur pieds, et souvent au prix de difficultés et de découragements inouïs. Plus il avance, mieux il reconnaît l'étendue et les périls du sujet qu'il a entrepris de traiter ; plus il doute de jamais réussir à faire de Bouvard et Pécuchet une véritable œuvre d'art, au sens où il entend ce mot. D'ailleurs, il a beau « s'y atteler » avec une volonté obstinée et « ne penser qu'à cela », il ne parvient pas à s'absorber tout entier, comme il le souhaiterait, dans la création de son roman. Les événements, les menus incidents de la vie quotidienne, lui donnent tort, malgré qu'il en ait : ce sont des corrections d'épreuves pour des éditions nouvelles de Madame Bovary, de l'Education sentimentale, de la Tentation de Saint- Antoine ; ce sont des démarches entreprises pour la publication du Château des Cœurs; quand cette féerie paraît enfin dans la Vie Moderne, ce sont des colères et des emportements, parce qu'il constate avec combien peu de respect et d'élégance est traitée son œuvre. C'est l'histoire de sa nomination à la Mazarine. C'est sa chute et sa fracture du péronée. C'est l'admiration flatteuse, mais importune, des débutants littéraires qui lui font hommage de leurs livres, car il se croit obligé de les lire et d'en faire la critique en des lettres souvent très longues. A diverses reprises il se plaint du surcroît de travail que lui procure ce rôle de Maître vénéré, de conseiller sollicité et écouté. Ajoutez enfin sa production épistolaire quotidienne très abondante. Cependant, on peut dire que de mai 1877 à mai 1880 tout son effort, sans

(1) Lettres à sa nièce, p. 355. — Le titre définitif du roman était trouvé depuis 1872 (Ibtd., p. 257). Le 3 juillet 1873, il écrit à Feydeau : « Je vais me remettre à mes effroyables lectures pour mon bouquin, que je ne commencerai pas avant un an. » (Corresp. IV, 170. — Voir aussi lbid, p. 203, à G. Sand.)

(2) Corresp. IV, 296 (à Mme des Genettes).

ca AUTOUR DE « BOUVARD ET PECUCHET ))

interruption, reste consacré à Bouvard et Pécuchet; dans la liste chronologique de ses œuvres, aucune, en effet, ne date de ces trois années, que l'histoire des deux copistes suffit amplement à remplir.

En résumé, et même sans tenir compte des projets, des ambitions littéraires dont aucune trace n'est parvenue jusqu'à nous, et qui sont restés le secret de sa pensée, cette période de dix années présente le tableau d'une activité cérébrale dont je crois qu'il n'y a pas d'autre exemple comparable dans toute sa vie. Aucune autre n'a été aussi féconde en œuvres de tous les genres; c'est un bouillonnement, une effervescence d'idées incomparable. Il a tout abordé successivement : critique littéraire et biographie avec la Préface aux Dernières Chansons; polémique et satire avec la Lettre au Conseil municipal de Rouen ; exégèse religieuse et lyrisme symbolique avec Saint- Antoine; analyse psychologique avec Un Cœur simple; reconstruction plastique du passé et vision historique avec Hérodias; romantisme épique avec Saint-Julien; — avec le Sexe faible et le Candidat, procédés et langage du théâtre. Tout cela tient et se ramasse dans ces dernières années de labeur. Mais l'œuvre fondamentale, qui par sa proportion dépasse toutes les autres et se classe au premier plan — à côté de laquelle celles-ci apparaissent presque comme des récréations et des repos relatifs, des détentes de l'esprit, — celle qui représente, sinon par sa valeur propre et sa perfection littéraire, au moins par son importance et la somme prodigieuse d'érudition qu'elle a exigée, l'effort intellectuel le plus considérable, — Bouvard et Pécuchet, — met enjeu à la fois tous les ressorts du génie de Flaubert et synthétise tous les aspects de son talent.

L'observation réaliste y a sa part, autant que l'imagination créatrice; et la pensée philosophique et critique, qui fait le fonds du roman, effleure tous les domaines où s'exerce l'effort humain, sciences pures, sciences appliquées, belles-lettres, économie politique, sociologie, pédagogie, religion, histoire. Cela seul suffirait pour mettre Bouvard et Pécuchet tout à fait à part des autres livres de Flaubert, si par ailleurs les circonstances qui ont entouré sa préparation, les conditions extérieures au milieu desquelles il est né, ne méritaient déjà, nous l'avons vu, de l'en distinguer nettement. C'est ce point particulier que j'ai essayé de dégager ici, en montrant, rien que par une énumération un peu sèche de dates et de faits, comment Bouvard et Pécuchet s'entremêle à d'autres travaux, et, durant huit années, se développe et s'achève parallèlement à eux, en concurrence avec eux. Le cas est unique dans tout l'œuvre

de Flaubert; par là même, il reste très remarquable. Qu'il s'agisse en effet de Madame Bovary, de Salammbô, de V Education, des Trois Contes, ou même de la Tentation (qui, en définitive, a été d'abord écrite d'un seul jet en 1849), — quel que soit le temps consacré à l'un de ces livres pris au hasard — quelles que soient les difficultés surmontées, — toujours, depuis le premier moment où est conçu le sujet jusqu'à celui où le mot « fin » s'inscrit sous la dernière ligne, nous voyons Flaubert concentré, fixé sur son œuvre, ne s'en écartant pas d'une ligne, y rapportant toutes ses recherches documentaires, ses lectures, et son travail de style. Il n'y a pas de chevauchements; à Madame Bovary succède Salammbô; à Salammbô, Y Education sentimentale , avec cette alternance régulière du naturalisme au romantisme et du romantisme au naturalisme qu'on observe, jusqu'en 1870, dans la bibliographie chronologique de Flaubert. Au contraire, Bouvard et Pécuchet sl été plusieurs fois repris, plusieurs fois abandonné; ce qui est vrai de la documentation proprement dite du roman l'est aussi de sa rédaction. Il est impossible de raconter l'histoire de Bouvard et Pécuchet sans être amené à parler en même temps d'autres œuvres tout à fait étrangères aux mésaventures des deux copistes, mais qui cependant, par la date de leur écriture ou de leur publication, se classent dans la période où Bouvard et Pécuchet a été conçu et écrit. Flaubert a très bien défini son livre en l'appelant « une espèce d'encyclopédie critique mise en farce »; on peut assurément discuter la portée philosophique, la valeur intrinsèque de sa critique; au moins faut-il reconnaître qu'aucun autre livre, dans l'œuvre du romancier, ne soulève autant de problèmes, ne remue autant d'idées — aucun, si ce n'est la Correspondance elle-même, qui raconte sa vie entière.

Et par là Bouvard et Pécuchet, sous réserve des défauts et des imperfections qu'on peut sans peine découvrir en lui, apparaît comme exprimant la pensée de Flaubert dans ce qu'elle a de plus complexe et de plus varié. Ce n'est pas la manifestation la plus pure de son art et de son talent littéraires; ce n'est même pas là qu'il faut chercher l'application la plus rigoureuse des principes essentiels de son esthétique. Mais nulle part ailleurs la diversité de son génie, l'ampleur de ses vues, la profondeur de ses jugements, ne sont formulés sous une forme plus synthétique. Il ne saurait être question d'examiner ici tous les problèmes que soulève Bouvard et Pécuchet; j'essaierai, en terminant ce travail, de proposer une conclusion d'ensemble, et de préciser ce que représente à mon sens ce roman, dans l'esthétique et dans la pensée de Flaubert en général. Avant que d'en arriver là, je voudrais d'abord discuter

séparément quelques-uns de ces problèmes, qui me semblent offrir un intérêt particulier. Le premier se réfère au plan du roman et à la chronologie de l'action imaginée: quelle est, dans cette œuvre, la part du Réalisme de l'auteur, — c'est-à-dire la « vraisemblance réelle » de la vision qu'il a décrite ? Un autre problème a trait aux sources de l'érudition de Flaubert et aux documents livresques utilisés par lui: est-il possible de préciser la bibliographie de Bouvard et Pécuchet? Comment a-t-il tiré parti des matériaux qui lui étaient offerts? Comment ce Réalisme documentaire s'est-il combiné avec les principes d'Art que nous connaissons par ailleurs ? Mais ici, ne pouvant songer à discuter la question dans tous ses détails, pour chaque expérience particulière entreprise par les deux copistes, j'ai dû, faute de compétences spéciales, et pour ne pas surcharger cette étude, me contenter de choisir trois exemples isolés dont l'analyse répond à la fois aux divers aspects de l'interrogation posée. Enfin, dans les derniers chapitres, j'ai essayé de deviner ce qu'aurait pu être, logiquement et historiquement, le second volume de Bouvard et Pécuchet projeté par Flaubert, dont la Correspondance nous parle à différentes reprises, mais qu'il n'eût pas le temps d'écrire, et sur lequel nous ne possédons que des données incertaines. En d'autres termes j'ai examiné, à ce point de vue, le Dictionnaire des Idées reçues et Y Album.

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