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CHAPITRE III LE RÉALISME DE FLAUBERT DANS BOUVARD ET PÉCUCHET

II est difficile de parler mieux du « Réalisme » de Flaubert, et d'apporter sur ce sujet une argumentation plus serrée et plus solide, une démonstration plus brillante, que M. Ernest Bovet, dans son étude publiée par la Revue d'histoire littéraire de la France en janvier-mars 191 1.

L'article est consacré spécialement à Madame Bovary. Reprenant d'une part les deux scénarios du roman donnés en appendice de l'édition Conard(i), — d'autre part étudiant minutieusement, quasi mot pour mot, le texte luimême, — négligeant tout à fait le problème des origines vraies de l'intrigue, le « fait-divers Delamarre » qu'il veut ignorer, — M. Bovet s'est demandé si Flaubert, bien que parti d'une réalité aujourd'hui connue et vérifiée en détails, « n'avait pas visé plus haut, à la Vérité » (les deux mots n'étant pas du tout synonymes).

Il a d'abord démontré que, les faits réels et authentiques, Flaubert les avait remaniés, simplifiés ou au contraire complétés. La comparaison des scénarios primitifs et du texte définitif est, sur ce point, suggestive. « D'un fait-divers informe dans sa vulgarité, écrit M. Bovet, et où le hasard joue un rôle, il fait une œuvre d'art et une loi de nécessité. » Mais ce n'est pas tout. Cette « belle et lumineuse Vérité » que Flaubert place très au-dessus de la Réalité banale, dépend elle-même de certaines règles précises. Il y faut avant tout, dans le développement de l'action, de la vraisemblance et de la logique, et, dans l'expression des caractères, de l'universalité, une marque typique. En effet, le général est toujours plus vrai que le particulier. La combinaison de ces divers éléments constitue précisément ce que M. Bovet appelle le « Réalisme » de Flaubert, très éloigné d'être seulement, on le voit, la reproduction fidèle, presque photographique, de la réalité médiocre ou brutale de la vie. « Je considère, dit M. Bovet, la « Vérité de Flaubert » comme étant la réalité immédiate, la seule que nous ayons à contrôler, afin de voir si elle demeure logique jusque dans le détail. »

(1) Pages 494 et suivantes.

En d'autres termes, sans du tout s'inquiéter de savoir si tel ou tel personnage du livre a bien vraiment existé, si tel épisode s'est bien accompli en fait comme il se déroule dans le roman, — mais en prenant pour vraie l'histoire d'Emma Bovary telle que Flaubert la raconte — il s'agit d'examiner : i", dans l'ensemble, si cette Vérité est logiquement et harmonieusement construite; — 20, dans le détail, et presque au microscope, si elle reste partout vraisemblable au point de vue du temps et au point de vue de l'espace.

M. Bovet analyse donc scrupuleusement, chapitre par chapitre, événement par événement, Madame Bovary, et il dresse la chronologie de l'action développée. Les moindres renseignements fournis par le texte du roman, appuient sa démonstration; il note l'indication des mois, des jours, des saisons de l'année, des heures même, que Flaubert a soin parfois de préciser avec intention, — comme c'est le cas pour la fameuse promenade en fiacre d'Emma et de Léon à travers Rouen, ou encore quand Charles Bovary, inquiet de sa femme qui n'est pas rentrée à Tostes, part à sa recherche, et la trouve sortant de chez Mlle Lempereur. — Chemin faisant, si M. Bovet rencontre quelque apparente contradiction, il l'explique avec une grande ingéniosité ; il insiste sur le « caractère psychologique et esthétique » de ces erreurs (il en constate dix en tout) et fortifie encore sa thèse, qui est de montrer le procédé du « Réalisme de Flaubert » plus sensible dans ses imperfections même que dans ses qualités. Pour se faire une idée exacte de la force et de la clarté de cette démonstration, ainsi poussée jusqu'à l'exagération apparente de l'analyse minutieuse, il faudrait pouvoir reproduire tout entier l'article de la Revue d'histoire littéraire de la France. Mais les conclusions de M. Bovet importent seules ici: «Les résultats [de mon enquête], dit-il, m'ont surpris; d'une part ils confirment pleinement le Réalisme scrupuleux de Flaubert et font mieux comprendre la disposition des parties et l'harmonie de l'ensemble; d'autre part, en constatant quelques défaillances, ils expliquent un côté particulier de la vision artistique chez Flaubert et révèlent le conflit du poète avec le savant. »

Deux américains, MM. P.-B. Fay et A. Coleman, ont tenté, à propos de Salammbô, une enquête du même genre, surtout au point de vue de la chronologie du roman et de la vérité historique du récit. Toutefois leur analyse est beaucoup moins approfondie que celle de M. Bovet pour Madame Bovary. Elle ne pouvait l'être autant d'ailleurs, en raison de la différence des sujets traités, cette différence entraînant une modification certaine de

la « vision » de Flaubert dans les deux cas. Je me contente donc de signaler cette étude, sans davantage m'y arrêter (i). Salammbô a encore tout dernièrement donné lieu à un travail considérable de M.Luigi Foscolo Benedetto, intitulé : Le origini de Salammbô, studio sul realismo storico di G. Flaubert (2). Mais le titre de ce volume, bourré d'érudition, indique assez le point de vue spécial auquel s'est placé l'auteur : il est très différent de celui qu'a adopté M. Bovet en étudiant Madame Bovary. M. Benedetto examine surtout les sources livresques de la documentation de Flaubert. Il s'applique à retrouver et à identifier celles qui demeurent douteuses ou trompeuses. Son but est de vérifier jusqu'à quel point la vérité historique et archéologique a été respectée par le romancier. Mais il se préoccupe fort peu de la logique et de la vraisemblance du récit, c'est-à-dire de ce que nous avons appelé tout à l'heure la « réalité immédiate » de la reconstitution, écrite par Flaubert, de Carthage et d'événements vieux de deux mille années. Si M. Benedetto effleure le problème du « Réalisme », c'est indirectement, et par voie de conséquences. On peut donc, malgré la valeur de ce gros travail, se borner à le mentionner ici, car ses conclusions n'ont pas, pour les procédés de l'art de Flaubert, l'importance décisive de celles auxquelles est arrivé M. Bovet.

Rien de semblable n'a été fait, que je sache, pour V Education sentimentale. Le sujet cependant s'y prête au même titre que celui de Madame Bovary, et l'enquête aboutirait probablement à des résultats identiques. — Une étude du même genre est-elle possible pour Bouvard et Pécuchet ? à quelles conclusions peut-elle conduire ? Je me propose de l'examiner dans ce chapitre.

Mon point de départ sera le même que celui de M. Ernest Bovet, mais avec une nuance importante, et sous des réserves essentielles. Comme lui pour l'aventure d'Emma Bovary, je tiendrai pour vraie V histoire des deux copistes racontée par Flaubert. De cette histoire, telle qu'elle est écrite, j'essaierai de dégager l'architecture, de vérifier les proportions, de fixer surtout la chronologie. C'est donc cette « réalité de Flaubert » que j'interrogerai, afin de savoir s'il est resté, dans son dernier livre, fidèle à sa méthode et à ses principes ; si son Réalisme (au sens où l'entend M. Bovet) y est toujours

(1) Sources and structure of Flaubert's Salammbô. — Baltimore, 1914 (Elliott monographs, ne 2). — Chapitre I : The chronologie al structure of Salammbô.

(2) Pubblicazione del R. Instituto di studi superiori pratici e di perfezionamento in Firenze Sezione di filologia e filosofia. N. S. vol. I {Firenze, 1920).

aussi solide qu'auparavant. Mais tandis que, dans le cadre qu'il s'était tracé, M. Bovet pouvait « ignorer absolument Eugène Delamarre et Véronique- Adelphine Couturier », originaux authentiques des héros de Flaubert — négliger par suite, dans leur ensemble, dans leurs détails, les rapports existant entre la réalité du roman et la réalité vécue, — il me semble qu'il n'en va plus de même à propos de Bouvard et Pécuchet.

En effet, il ne serait pas indifférent à la solution de la question posée de savoir si vraiment il a existé une fois, de par le monde, deux Bonshommes dont les mésaventures authentiques se rapprochent plus ou moins de celles qu'a décrites Flaubert, s'il les a connus, s'il a observé leurs caractères, vérifié leurs déboires — en un mot s'il a trouvé dans un « fait-divers » de la vie, ou au contraire dans sa seule imagination, l'idée première de son livre.

C'est là précisément qu'est la nuance; le problème change d'aspect, ses conditions se modifient. Pour Madame Bovary, la question préjudicielle des origines réelles du thème romancé ne se posait même pas : elle était d'avance résolue par l'affirmative. Connaissant à merveille les résultats très précis des recherches faites par MM. Georges Rocher, Emile Deshayes, d'autres encore à ce sujet, M. Bovet pouvait, à bon droit, ne plus considérer que la « réalité immédiate de Flaubert » pour la contrôler, et en examiner à la loupe l'organisation esthétique. En d'autres termes, la démonstration du problème restait toute entière dominée par ce fait acquis : étant donné que Flaubert a tiré sans aucun doute possible son inspiration d'un fait divers réel, il ne restait plus qu'à vérifier si la réalité créée par lui, superposée à la réalité authentique, répondait aux lois et aux procédés bien définis de son Art réaliste. Or, ceci me semble dissimuler une pétition de principe; on pouvait prévoir en effet que Flaubert, parti d'un événement ou d'une série d'événements positifs vrais, serait tenu, par le choix même de son sujet, de le traiter littérairement d'une façon à la fois vraisemblable jusqu'aux plus petits détails, et dans l'ensemble harmonieusement, logiquement construite. Le grand mérite de M. Bovet — et ce qui fait l'intérêt très vif de son article, — c'est le soin minutieux et la rigueur qu'il a apportés à cette démonstration victorieuse.

Il en est autrement pour Bouvard et Pécuchet, parce que la question préjudicielle des origines réelles du roman ne comporte plus la même réponse. Non seulement, en l'état actuel des données recueillies par la critique, personne ne peut, je crois, affirmer qu'il ait jamais existé deux individus vivants ayant servi de modèles à Bouvard ou à Pécuchet; mais l'argument a contrario

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paraît décisif; essayer de transposer du roman à la vie réelle deux destinées, deux existences identiques ou même seulement semblables à celles des copistes de Flaubert, choquerait la raison et le commun bon sens; c'est pourquoi, si la réalité vécue a pu lui fournir certains traits d'observation psychologique, certains épisodes intercalés ensuite dans son roman, il me semble très difficile, sinon impossible de supposer, qu'elle lui ait offert le thème général, l'idée première qu'il a développée, — comme le « fait-divers Delamarre » lui fournissait le thème, l'idée, de Madame Bovary.

Autrement dit, en composant son premier livre, il avait naturellement la vision subjective d'une réalité vraisemblable, puisqu'il en empruntait le sujet et quelques éléments essentiels d'action à des faits extérieurs vrais; décrivant cette vision, la « traduisant en style », selon son expression favorite, il devait s'appliquer à en pousser la vraisemblance logique jusqu'aux plus petits détails, son but étant de donner l'illusion d'une réalité plus vraie que la vie réelle. Plus vraie, selon les principes de son Art, parce que plus belle et parce que plus universelle, dégagée de toute contamination anecdotique et particulière. Au contraire, si, comme je le crois, Bouvard et Pécuchet n'a, dans son origine, aucun lien avec des faits s'étant produits dans la vie réelle, — si l'action du roman a été imaginée de toutes pièces, on conçoit que la nécessité de se représenter subjectivement, puis de décrire, une réalité vraisemblable et logique ait pu ne pas s'imposer à Flaubert avec la même rigueur que dans le cas précédent. Tout en demeurant fidèle à ses théories d'art, il gardait en quelque sorte, par le choix de son sujet, les coudées plus franches. Par suite, nous ne serons pas surpris si la chronologie de Bouvard et Pécuchet et la charpente du roman, étudiées de près, offrent plus de flottements et d'obscurités que celles de Madame Bovary.

On observera aussi que les faits racontés sont ici la partie secondaire et presque accessoire de l'œuvre (i), qui est avant tout un livre de critique et d'idées. L'héritage de Bouvard, l'installation à la campagne, les visites au château de Faverges, les courses géologiques dans les falaises normandes, etc., tout cela ne sert que d'encadrement et de support à l'analyse critique des diverses formes d'activité intellectuelle expérimentées par les deux copistes. Dans un décor différent, avec une action autrement conçue, ce qui fait le fond du livre, — ce que Flaubert lui-même résumait en disant qu'il

(i) « La partie faits est insignifiante, dit Faguet... A cet égard, le livre a quelque chose d'enfantin... Cette partie du livre est proprement au-dessous de tout "(Faguet, Flaubert, p. 131 et 132).

pourrait porter en sous-titre « du défaut de méthode dans les sciences » — n'en subsisterait pas moins écrit et démontré.

Enfin ni le caractère des deux héros, ni celui d'aucun des personnages de second plan ne dépendent absolument des événements avec lesquels ils sont aux prises (i). Au contraire, dans Madame Bovary, l'action, la suite logique, rigoureusement enchaînée, des faits et des situations, constitue bien l'essentiel du roman, puisque cet enchaînement logique seul conduit Emma de la maison de son père à son lit d'agonie. Comment le caractère d'Emma et sa destinée dépendent des circonstances et s'expliquent par elles; comment elle réagit contre celles-ci; comment sa vie est faite et dirigée implacablement par les événements, voilà tout le roman psychologique. Bouvard et Pécuchet, avec une intrigue différente, encore plus ténue, presque inexistante, ne perdrait rien de sa portée philosophique. Les considérations qui précèdent font donc comprendre pourquoi le problème du «Réalisme de Flaubert» dans Bouvard et Pécuchet se présente dans des conditions différentes, et en partie opposées, à celles du problème parallèle que M. Bovet a discuté à propos de Madame Bovary ; il ne pourra par suite être examiné de la même manière, ni comporter des solutions d'une précision comparable.

Bouvard et Pécuchet (je parle ici de la partie rédigée qui nous est parvenue) comprend dix chapitres. Le chapitre I, le plus chargé de faits d'ailleurs, est consacré tout entier aux préliminaires, à la mise en train du récit ; la critique des idées n'y tient aucune place, ce qui se conçoit puisque les deux copistes n'ont pas encore commencé leurs expériences. A ce titre, ce chapitre d'exposition peut être mis à part des autres où, au contraire, l'intérêt se porte bien plutôt sur l'exposé analytique des diverses sciences que sur les événements extérieurs qui lui servent de substratum. Quant au chapitre X, on sait qu'il est demeuré inachevé. La partie publiée a été retrouvée dans les papiers du Maître à l'état d'ébauche n'ayant pas encore reçu sa forme définitive (2). Toutefois

(1) Tout au plus, dans le chapitre de l'amour (chap. VII) l'épisode de Mme Bordin et celui de Mélie sont-ils là pour marquer une déception nouvelle de l'homme sanguin et positif qu'est Bouvard, et du sentimental timide qu'est Pécuchet.

(2) Bouvard et Pécuchet, p. 412 : « Habituellement, dit l'édition Conard, de la dernière ébauche à la mise au net, Flaubert modifie encore sensiblement, sans compter que ses manuscrits définitifs comportent encore des corrections. » C'est parfaitement exact; mais il s'agit de modifications de forme, de style, sans influence sur la chronologie du roman ni sur le plan proprement dit, indifférentes par suite lorsqu'il s'agit seulement d'apprécier le réalisme de l'œuvre.

la fin de ce chapitre est connue, grâce à un extrait du plan, imprimé depuis 1881, à la suite du texte, dans toutes les éditions. L'un complète l'autre, et l'on peut ainsi se rendre compte à peu près de ce qu'aurait été la matière de ce dixième chapitre, si le livre avait été terminé. Les dernières phrases : « Copier comme autrefois... Ils s'y mettent », sont une conclusion, et attestent que l'action proprement dite devait s'arrêter là.

Que copiaient Bouvard et Pécuchet ? Quel devait être ce second volume de son œuvre que Flaubert prévoyait et qu'il annonce à diverses reprises dans sa Correspondance? C'est une question différente, étrangère au problème du Réalisme qui fait l'objet actuel de notre enquête, et sur laquelle nous aurons à revenir.

En somme, nous nous trouvons en présence d'une action romancée qui a un commencement et un dénouement et qui tient toute entière en dix chapitres. Comment se distribuent et se répartissent ses éléments ? Comment s'enchaînent les diverses péripéties qui en constituent la trame ? Avant de pousser plus loin l'analyse, et afin de fixer les idées, on peut dresser le tableau suivant, où le contenu de chaque chapitre est très sommairement rappelé:

I. Exposition du sujet ; installation de Bouvard et Pécuchet à la campagne.

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