X. Pédagogie. Sociologie
Ce schéma, qui permet de se reconnaître dans la complexité et la diversité du récit, suggère immédiatement quelques remarques. C'est, en premier lieu, qu'à l'exception du chapitre I dont nous avons signalé déjà le caractère, et du chapitre VII, l'action proprement dite peut se définir par l'énumération des sciences abordées par les copistes. A la différence de ce qu'est ordinairement l'intrigue d'un roman, celle-ci se confond avec un programme d'études, programme très chargé, et qui ne paraît pas, au moins au premier coup d'œil,
établi avec une logique bien rigoureuse. Pourquoi cet ordre de succession entre des matières aussi éloignées, en apparence, les unes des autres ? Quelles sont, dans la réalité imaginée par Flaubert, les raisons, les motifs qui amènent Bouvard et Pécuchet à passer ainsi d'une occupation à l'autre ? On ne les aperçoit pas immédiatement, et il semble bien que ces raisons, et ces motifs, ne dépendent pas nécessairement du caractère particulier propre à telle ou telle de ces sciences. On peut donc prévoir dès maintenant qu'il faudra introduire dans le récit quelque incident de transition plus ou moins artificiel et plus ou moins plausible pour que nous puissions admettre, sans trop de surprise, sans crier à l'invraisemblance, la transformation soudaine de deux pépiniéristes en chimistes, par exemple, ou de deux médecins en géologues, ou de deux gymnastes en spirites. L'analyse détaillée qu'on lira tout à l'heure permettra d'examiner de plus près ces joints ménagés par Flaubert. On constatera sans peine qu'ils sont, pour la plupart, assez arbitrairement reliés au contexte, aux autres péripéties de l'action; ils apparaissent pour les besoins de la cause, par une habileté du romancier, mais ne se rattachent aux événements qui les précèdent que d'une façon apparente et un peu factice. C'est le premier point sur lequel le Réalisme de Flaubert est, dans Bouvard et Pécuchet, déjà moins rigoureux. Nous sommes loin ici de l'enchaînement fatal des faits, de la progression inéluctable et méthodique du plan que M. Bovet a si complètement mise en valeur en examinant Madame Bovary. A cette observation s'en ajoute une autre, plus sérieuse, et qui fait naître un doute. Quand les deux copistes s'installent à la campagne et trouvent, parce qu'ils sont riches, le loisir de se plonger dans l'étude, ils ne sont plus déjà, le roman nous en avertit, de la première jeunesse; ils approchent de la cinquantaine. Cependant, qu'il s'agisse de chimie, de médecine, ou d'histoire, l'une quelconque de ces sciences suffit généralement pour remplir une bonne partie de la vie d'un homme, alors même qu'il s'y consacre à l'âge où se fixent les goûts et les vocations durables ; s'il veut vraiment approfondir ses recherches et accroître son savoir, tout son temps, toutes ses énergies s'y absorbent, au détriment d'une autre occupation parallèle. Quand on ignore tout de la géologie, par exemple, — aussi bien ses principes élémentaires que la pratique — ce n'est pas trop qu'une existence entière pour y acquérir une compétence théorique et technique solide. Il y a bien des cas célèbres de mémoire prodigieuse, Mezzofanti ou Pic de la Mirandole, doctus de omni re scibili et quibusdam aliis. Mais ni l'un ni l'autre n'ont jamais passé pour être, en aucune matière,
des savants au sens véritable et absolu du mot ; de leur temps, on se contentait volontiers de notions assez superficielles, et les contemporains n'en demandaient pas davantage pour priser très haut le mérite de ces hommes universels. A l'époque où se passe l'action de Bouvard et Pécuchet, le domaine des investigations scientifiques était beaucoup plus vaste, plus complexe, les méthodes de la Science plus rigoureuses, et le brevet de savant se décernait à moins bon compte. C'est cependant une gloire analogue et des louanges semblables que semblent parfois ambitionner les deux copistes de Flaubert en poussant leurs recherches, leur documentation, leurs efforts, dans tant de directions différentes et divergentes. Non seulement, avant même d'avoir ouvert le roman, avant de les avoir vus à l'œuvre, rien que par la lecture de leur programme d'études, on peut deviner que nulle part ils ne réussiront à acquérir mieux qu'une idée vague, tout à fait incomplète (et par conséquent fausse) de chaque matière étudiée; ils resteront en tout des amateurs; mais on est en droit de se demander si Flaubert n'est pas tombé dans une invraisemblance évidente en imaginant que ses héros ont pu trouver, dans le dernier tiers de leur vie, au seuil même de la vieillesse, à l'âge où communément les facultés c : l'homme commencent à décliner, le temps matériel d'entreprendre tant de choses, de tant essayer, de tant renouveler leurs expériences, prolongées parfois assez avant.
En résumé, le plan schématique et abrégé du roman, tel qu'on l'a lu plus haut, conduit à se poser deux questions : on se demandera d'abord si l'action de Bouvard et Pécuchet, telle que l'a racontée Flaubert, est logiquement construite et enchaînée, par quels procédés littéraires se rattachent les uns aux autres des développements qui semblent, à première vue, sans liens communs nécessaires. En second lieu, combien de temps dure V action de Bouvard et Pécuchet, pendant combien d'années se poursuit, dans la réalité imaginée et décrite par le romancier, cette incursion à bâtons rompus dans presque tous les domaines de la pensée humaine, depuis le moment où, devenus riches, ils abandonnent leur métier de scribes jusqu'à celui où, lassés de tout, ils le reprennent et se remettent à « copier comme autrefois ». On aperçoit ainsi que cette question de la chronologie exacte du roman devient essentielle dans l'enquête que nous poursuivons. Les conclusions auxquelles nous espérons aboutir touchant l'Art réaliste de Flaubert, appliqué à son dernier livre, en dépendent. Nous devons donc essayer, comme M. Bovet l'a fait pour Madame Bovary, de fixer cette chronologie en nous aidant de tous
les renseignements fournis par le texte, « de même que nous établirions la biographie d'un personnage par des mémoires, des lettres ou d'autres documents » (i).
Pour y parvenir, le seul moyen est d'analyser minutieusement le récit, et d'en suivre la progression chapitre par chapitre, page par page. Je devrai donc sèchement énumérer des faits que Flaubert a fondus en une œuvre d'art. Une telle analyse semble nécessaire; je m'excuse, par avance, de ce qu'elle présentera d'aride et d'inélégant; mais on y pourra étudier de plus près les procédés esthétiques de Flaubert, ses qualités et ses défauts.
A plusieurs reprises on trouve, dans le roman, ce que j'appellerai des « repères » certains, des dates précises, indiquées par l'auteur à propos de tel ou tel incident de l'action ; la première est celle du 20 janvier 1839 (B.P., p. 14), jour où Bouvard reçoit de Me Tardivel, notaire, une lettre lui annonçant qu'il hérite. Elle va nous servir de point de départ. Mais, cela étant, la méthode de la discussion qui va suivre est simple, et le critérium d'appréciation en découle nécessairement.
Entre deux quelconques de ces repères chronologiques, successifs dans le temps, et indiscutables puisque FLAUBERT LUI-MÊME prend soin de les fournir, — dans l'intervalle de deux de ces dates citées dans le roman, — prennent place, au cours du récit, un nombre plus ou moins considérable de faits, d'événements, d'épisodes variés ; l'action, si ténue soit-elle, progresse de l'une à l'autre date d'une façon continue et régulière; nous partons d'un commencement (la rencontre des deux Bonshommes) pour aboutir à un dénouement (leur retour à leur occupation de copistes). Çà et là, en suivant le texte, on relève en outre l'indication plus ou moins nette de mois, de saisons, de délais écoulés, un rappel à une période précédente, des phrases ou des membres de phrases comme : « six semaines plus tard — on était en hiver — depuis deux ans », etc. Toutes ces données permettent de supputer approximativement la durée probable, logiquement nécessaire, à l'accomplissement des événements relatés.
On en peut déduire, tout au moins par à peu près, le temps que Flaubert a imaginé et voulu vraisemblable pour la progression de son intrigue. Cette durée, ainsi calculée à l'aide des multiples renseignements fournis par le roman, aurait-elle, dans la réalité vécue, dans la vie positive, suffi pour permettre à Bouvard et Pécuchet d'exécuter tant de choses ? peu importe, et (1) M. Bovet, loc. cit.
c'est un autre aspect de la question. Ce qui nous intéresse uniquement, c'est d'établir, d'après les indications même du livre, la chronologie aussi exacte que possible de cette réalité immédiate dont Flaubert a eu la vision, et que par hypothèse, nous avons considérée comme vraie. La vraisemblance et la logique y sont-elles rigoureusement respectées ? Voilà sur quelles bases nous devrons, pour finir, juger du Réalisme de son art.
Le problème revient donc à savoir si ce comput du temps, ainsi établi grâce à des éléments parfois assez vagues, non rigoureusement reliés les uns aux autres, sinon par la suite continue du texte — et dans lequel même il faudra tenir compte d'un coefficient d'erreurs toujours possibles, — coïncide exactement avec cette espèce de «compartimentation chronologique», de cadre fixe de l'action, que Flaubert semble avoir voulu imposer au lecteur en citant plusieurs dates complètes. En d'autres termes, il s'agit de vérifier, par une analyse minutieuse, si ce que j'appellerai les accessoires chronologiques de la mise en scène, les notations secondaires d'époque, de saisons, des aspects pittoresques de la nature, disséminées ça et là dans le récit, sont partout d'accord, selon la rigueur mathématique et la vraisemblance logique, avec ces jalons intangibles, immuables, que constituent les dates précises assignées par l'auteur à telle ou telle péripétie de l'intrigue.
En effet, s'il y a, dans l'art réaliste de Bouvard et Pécuchet, quelque flottement, quelque hésitation, il est à prévoir que ces imperfections se traduiront par des contradictions et des impossibilités au point de vue du temps ; — les détails secondaires indiqués, maintenus, — et pour ainsi dire comprimés entre deux repères fixes, — s'écraseront ou déborderont, selon qu'ils y aura ou qu'il n'y aura pas un accord chronologique parfait entre eux-mêmes et ces repères. Ou bien il y aura une difficulté matérielle évidente à mettre en harmonie logique ceux-ci avec ceux-là ; ou bien l'invraisemblance sera telle qu'elle équivaudra, au point de vue du Réalisme de Flaubert, à une défaillance. Si, au contraire, une analyse minutieuse nous fait constater que la Réalité imaginée et décrite par lui repose partout, depuis le commencement du livre jusqu'à son dénouement, sur un calcul rigoureux et suivi de la durée nécessaire à l'action, nous pourrons formuler, à propos de Bouvard et Pécuchet, des conclusions du même genre que celles auxquelles a abouti l'enquête de M. Bovet pour Madame Bovary.
Chapitre Ier. Exposition. — Le 14 janvier 1839, Mc Tardivel, notaire à Savigny-en-Septaine, écrit à Bouvard que son oncle François-Denys-Bartholomé, décédé le 10 janvier, a laissé un testament qui contient en sa faveur une disposition importante. La lettre arrive à Bouvard le 20 janvier après-midi (p. 14).
C'est le premier point de repère chronologique du roman. Partant de là, il est facile d'établir que la première rencontre de Bouvard et de Pécuchet a eu lieu environ six mois auparavant; la date de juillet-août 1838 peut être prise comme point de départ de l'action. En effet : on est en été; c'est un dimanche; il fait très chaud, « 33 degrés » (p. 1). Bouvard et Pécuchet ont alors l'un et l'autre 47 ans (p. 8). Au bout d' « une semaine » ils se tutoient (p. 10). Ils se revoient « souvent » (p. 10); ils «finissent par dîner ensemble tous les soirs » (p. 11). Le temps qui s'écoule entre leur rencontre et l'annonce de l'héritage est certainement assez long, si l'on en juge par tout ce qu'ils trouvent moyen de faire dans l'intervalle : « Ils flânaient le long des boutiques de bric à brac. Ils visitèrent le Conservatoire des arts et métiers, Saint-Denis, les Gobelins, les Invalides, et toutes les collections publiques » (11). Ils vont au Muséum, au Louvre, à la Bibliothèque Nationale, au Collège de France, à l'Académie (p. 12), dans la banlieue de Paris (p. 13), etc. Cette énumération, qui n'est pas limitative, ne peut évidemment servir de base à aucun calcul. Mais il faut se souvenir que Pécuchet et Bouvard, tous deux employés, ne disposent que de leurs dimanches. On peut dès lors, sans exagération, supposer qu'il s'écoule ainsi cinq ou six mois.
Lettre de M° Tardivel, annonçant l'héritage, 14-20 janvier 1839 (P- I4)- Bouvard écrit au notaire pour avoir des explications ; il reçoit la réponse (p. 15). Ceci demande au moins une semaine, soit fin janvier 1839. — L'héritage se monte à 250.000 fr. (p. 16), détail qui a son importance au point de vue du Réalisme du roman, en raison d'autres indications analogues qui se retrouvent plus loin. On peut se demander, en effet, s'il est vraisemblable que cette somme ait suffi à leur permettre si longtemps tant d'expériences coûteuses.
Le testament de l'oncle Bouvard est attaqué par le second de ses fils légitimes (p. 16); une instance est engagée. Bouvard en attrappe une jaunisse. Il guérit, va à Savigny, et revient sans aucune solution (p. 16). — On peut admettre qu'on atteint ainsi la fin de mars 1839.
L'instance judiciaire se poursuit : « Puis ce furent des insoînnies, des alternatives de colère et d'espoir, d' exaltation et d'abattement. Enfin, au bout de six mois, le sieur Alexandre s'apaisant, Bouvard entra en possession de l'héritage » (pages 16-17). — Les six mois doivent être évidemment comptés depuis l'opposition du fils légitime, soit depuis le début de février à peu près; nous sommes ainsi reportés à juillet 1839.
Ils forment le projet de se retirer à la campagne. Mais Pécuchet, ne vou-
lant pas vivre aux crochets de son ami, déclare qu' « il ne partira pas avant sa retraite. Encore deux ans! N'importe ! Il demeura inflexible, et la chose fut décidée » (p. 17). — Ce délai de deux ans indiqué par Flaubert semble laisser prévoir que la retraite de Pécuchet doit s'ouvrir au début de 1841 ; c'est en effet au moment même ou Bouvard apprend son héritage, en janvier 1839, qu'il s'écrie : « Nous nous retirerons à la campagne » (p. 17) : ce qui provoque la déclaration de Pécuchet. Nous verrons si la suite du récit confirme cette induction ?
En attendant ils organisent leur vie, font des préparatifs et des rêves d'avenir (p. 17-19). Ils cherchent une propriété; mais, malgré plusieurs voyages « dans les environs de Paris, et depuis Amiens jusqu'à Evreux, et de Fontainebleau jusqu'au Havre» — après dix-huit mois de démarches, ils n'ont encore rien trouvé (p. 19). — Ces dix-huit mois ne peuvent évidemment être comptés que depuis l'époque de l'entrée en possession de l'héritage, c'est-à-dire depuis juillet 1839. Ceci nous rejette donc à la fin de 1840. A ce moment, leur ami Barberou les tire d'affaire :
« 77 connaissait leur rêve et, un beau jour, vint leur dire qu'on lui avait parlé d'un domaine à Chavignolles, entre Caen et Falaise... Ils se transportèrent dans le Calvados et ils furent enthousiasmés » (p. 19). — Cette visite, et l'achat de la propriété, dateraient ainsi des derniers mois de 1840. Le texte précise : « Tout fut payé vers la fin de 1840, six mois avant sa retraite [de Pécuchet] » (page 20).
Cette indication constitue donc un deuxième repère. Le calcul est d'accord avec la date citée, fin 1840. Or si nous prenons au pied de la lettre la suite de la phrase, six mois avant sa retraite, nous nous trouvons forcés d'admettre que l'époque de celle-ci n'est pas antérieure à juin 1841. Nos prévisions sur ce point se trouvent donc légèrement dépassées. Mais il est probable que les expressions employées par Flaubert dans ces différents passages de son chapitre : « deux ans — vers la fin — six mois » n'ont pas la rigueur et la précision que nous sommes tentés de leur attribuer. On ne saurait donc parler ici d'une défaillance du Réalisme de l'auteur sans risquer de commettre une erreur d'interprétation. C'est seulement un premier flottement. En fait, le départ des copistes pour la campagne, qui ne peut avoir lieu avant que Pécuchet ait pris sa retraite, est « le dimanche zomar s [1841], au petit jour » (page 21). Cette date formelle et précise constitue le troisième point de repère fourni par le texte. Il fixe à nouveau les idées et prépare les développements ultérieurs. D'après le plan de Flaubert, Bouvard et Pécuchet, aussitôt arrivés à Chavignolles, devaient s'occuper de jardinage; il était donc à la fois nécessaire et vraisemblable de situer leur installation au début du printemps, plutôt qu'en juin ou en juillet. De là sans doute le choix de ce « dimanche 20 mars ».
Le voyage de Pécuchet avec les bagages, de Paris à Falaise, dure neuf jours, soit le 29 mars (p. 23). Deux jours plus tard, il retrouve Bouvard à
Chavignolles, soit le 31 mars ou le Ier avril (ibid). Le soir même, ils constatent que les arbres de leur jardin bourgeonnent (p. 24); il y a déjà des carottes et des choux.
L'action du roman est alors commencée depuis deux ans et neuf ou dix mois, si nos calculs sont exacts : elle va de juillet-août 1838 à avril 1841. Les deux copistes ont à ce moment tout près de cinquante ans.