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Chapitre IV. Archéologie. Histoire. Critique historique

« Six mois plus tard, ils étaient devenus des archéologues » (p. 123). Nous arrivons ainsi au début de 1851. Pendant ce temps, les deux amis rassemblent tout leur bric à brac, et transforment leur maison en musée (p. 123-129). Ils font de nombreuses excursions aux environs. Les «six mois » de Flaubert ne sont certainement qu'un minimum pour toute l'expérience d'archéologie.

Ensuite, par une transition assez naturelle d'ailleurs (p. 129), ils versent dans le celticisme. L'épisode de la visite que fait Mme Bordin à leur musée (pages 130-133) ne peut guère être antérieure à avril ou mai 1851. D'autres visiteurs se succèdent, Girbal, Foureau, Heurteaux, Langlois, Beljambe (p. 134), probablement à quelques jours d'intervalle. M. de Faverges enfin vient voir leurs collections. Le récit de cette visite donne l'occasion de contrôler, par un point de repère chronologique précis, l'exactitude des calculs auxquels nous nous sommes livrés, ou plus exactement leur accord avec l'évaluation chronologique de Flaubert lui-même, dans la « réalité » qu'il imaginait.

En effet, dans la cour de la maison, M. de Faverges croise Mélie, la servante que les deux copistes ont engagée le jour où, chez Gorju, ils ont découvert un vieux bahut Renaissance, c'est-à-dire huit ou dix mois auparavant, d'après le contexte. Mélie, en apercevant le visiteur, s'enfuit. « Ils la questionnèrent, et elle conta quelle avait servi dans sa ferme [au comte de Faverges]. C'était cette petite fille qui versait à boire aux moissonneurs quand ils étaient venus, DEUX ANS PLUS TOT » (p. 136). Or, la visite de Bouvard et de Pécuchet à l'exploitation agricole du gentilhomme, racontée au chapitre II, se place, d'après notre calcul, en août 1842 (voir ci-dessus, page 70); il y aurait donc, sauf erreur, neuf ans et non pas deux. L'écart est considérable et, sur ce point encore, le Réalisme de Flaubert paraît en défaut. Nous

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sommes très éloignés en tous cas de la rigueur et de la précision que M. Bovet a constatées en étudiant Madame Bovary.

Bouvard etPécuchet, plongés dans l'archéologie celtique, vont notamment voir le « menhir du Passais » (p. 138). Le paysage décrit est celui d'une journée d'arrière-saison : « Un peu de pluie tombait; au loin, les flocons de brume montaient, comme de grands fantômes » (p. 138). Nous sommes approximativement, en septembre-octobre 1851.

Poursuivant leurs études, Bouvard et Pécuchet font un grand nombre de démarches et de lectures, s'intéressent aux faïences anciennes (p. 139-146). L'année 1851 s'achève au minimum sur cette expérience, qui aurait duré environ un an et demi. Ce n'est pas trop, si l'on songe que pendant ce temps ils ont réuni un nombre considérable d'objets prétendus antiques, qu'ils ont fait plusieurs voyages, à Falaise, à Balleroy, à Domfront, Curcy, Bully, Fontenay, etc., qu'ils ont acquis quelques notions d'archéologie celtique, de céramique, et dévoré beaucoup de livres. Le récit de Flaubert, très chargé de faits, d'incidents dont la succession demande vraisemblablement quelque intervalle, donne l'impression d'exiger davantage encore, tant il raconte d'efforts, de tentatives et d'activité intellectuelle et physique dépensées en pure perte.

De l'archéologie, Bouvard et Pécuchet passent assez naturellement à l'étude de l'histoire proprement dite (p. 146). Ici, le roman nous fournit brusquement une date précise, qui se trouve en désaccord manifeste avec les résultats obtenus par notre calcul. On lit, page 147 : « Ils recoururent à M. Thiers. C'était pendant l'été de 1845, dans le jardin, sous la tonnelle. > Notre estimation nous a amenés à penser que ces études historiques de Bouvard et Pécuchet ne pouvaient pas être antérieures à 1852, au minimum. L'écart serait donc de sept ans. Comme, d'autre part, il est certain, d'après les « repères », que Bouvard et Pécuchet n'ont pas pu s'installer à Chavignolles avant le mois d'avril 1841. il faudrait admettre, pour trouver Flaubert d'accord avec lui-même, que quatre ans seulement ont suffi à ses héros pour exécuter et apprendre tout ce qu'ils ont appris et exécuté depuis qu'ils vivent à la campagne. L'invraisemblance est flagrante. La réalité, dont le Maître a eu LA VISION et qu'il a décrite ne peut pas, MATÉRIELLEMENT, coïncider avec une réalité possible. Si comme termes extrêmes on prend ces deux dates du roman : janvier 1839 = héritage de Bouvard; été 1845 = début des études d'histoire, non seulement on ne parvient pas à concilier entre elles, dans l'intervalle, les nombreux détails secondaires qui donnent une indication, même vague, sur la durée écoulée; mais, en outre, jamais la logique, ou même le bon sens, ne permettront de supposer que tant d'événements relatés aient pu, dans la réalité vraie, (si simplifiés qu'ils soient dans le récit), tenir tous ensemble en si peu d'années.

En d'autres termes, à l'inverse de ce qui a pu être démontré presque

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mathématiquement à propos de Madame Bovary, la « Vérité supérieure » but de l'Art de Flaubert, reste, dzns Bouvard et Pécuchet, en contradiction et en désaccord formels avec la VÉRITÉ RÉELLE POSSIBLE. Ainsi la chronologie de Bouvard n'a rien d'une chronologie réaliste, au sens ou M. Bovet a défini ce mot.

Je ne crois pas devoir poursuivre plus avant, au moins d'une façon aussi minutieuse, cette analyse trop longue. Elle deviendrait vite fastidieuse, et justiefierait le reproche de « couper les cheveux en quatre » que je devine bien que l'on m'adressera. Au surplus, les résultats obtenus sont déjà probants. L'exemple de la discussion relative aux quatre premiers chapitres de Bouvard a permis d'en apprécier les procédés et la méthode. On a pu constater que, si l'évaluation proposée pour la durée de l'action romancée, dans la réalité de Flaubert, « repose sur un calcul personnel, (c'est-à-dire, en somme, sur l'impression que laisse le texte même du livre), cette évaluation est soumise à des réserves, et croit ne pas outrepasser la vérité. Or nous avons relevé déjà plusieurs invraisemblances, et des contradictions de dates qu'il paraît difficile d'expliquer, si l'on ne reconnaît pas que l'Art réaliste de Flaubert a été beaucoup moins sévère, dans son dernier roman, qu'en 1857, pour Madame Bovary. A elle seule cette vérification resterait par elle même intéressante. La suite de cet exposé en apportera la confirmation. J'abrégerai désormais la discussion, me contentant de signaler au passage les jalons chronologiques fournis par le roman, et d'indiquer au fur et à mesure les déductions parallèles de mes propres appréciations, toujours appuyées sur la vraisemblance. La conclusion se dégagera d'elle-même, d'après l'écart des dates obtenues.

La fin du chapitre IV est consacrée aux études historiques de Bouvard et de Pécuchet, qui se mettent en tête d'écrire la vie du duc d'Angoulème, projet dont un essai de réalisation leur demande certainement un temps assez long. Le chapitre V traite de leurs études littéraires et grammaticales. Au début du chapitre V, un renseignement précis: «l'hiver s'y passa » (p. 164) [à lire Walter Scott, qui, de l'histoire, les conduit aux belles-lettres proprement dites]. Il ne peut s'agir, semble-t-il, que de l'hiver 1852- 1853. Les belleslettres (romans, tragédies, comédies, théâtre, rhétorique, grammaire, esthétique, tentative d'écrire un roman, etc..) occupent les copistes au minimum pendant toute l'année 1853, au moins jusqu'à l'automne. Il est difficile en effet de supposer que tant de lectures et de discussions, exposées dans le

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récit de Flaubert, demandent un délai moindre. Or, au début du chapitre VI, nous rencontrons de nouveau une autre « date-repère » certaine : « Dans la matinée du 25 février 1848, on apprit à Chavignolles, par un individu venant de Falaise, que Paris était couvert de barricades » (p. 191). L'écart chronologique s'affirme. Je crois en effet que nous devrions être au moins en 1854 en calculant depuis le début du roman. Différence : six ans. Historiquement, la plantation d'un arbre de la Liberté à Chavignolles ne pouvait avoir lieu qu'en 1848, sans doute en mars ou avril. La date des émeutes qui éclatent dans les environs du village est précisée par cette phrase : « Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin)» (p. 200). L'élection de Louis- Napoléon Bonaparte à la Présidence de la République, à laquelle il est fait allusion p. 208 (« les six millions de voix refroidirent Pécuchet »), donne la date du 10 décembre 1848. A la page suivante, la phrase : « Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges qui leur apprit V expédition de Rome » (p. 209) avance l'action du roman jusqu'en 1849. C'est cette même année que M. de Faverges est élu à l'Assemblée Législative et qu'un grand déjeuner a lieu au château pour célébrer ce succès. Or les élections eurent lieu réellement en mai 1849; et nous devrions être au moins en 1859- 1860.

A la fin du chapitre VI, nous trouvons une nouvelle «date-repère»: Madame Bordin entra. C'était le 3 décembre 1851 » (p. 224). L'action racontée dans ce même chapitre se déroulerait donc, d'après Flaubert, en quatre ans, février 1848-décembre 1851. Mais si l'on observe que, d'après ?ws calculs, l'action, quand on plante à Chavignolles un arbre de la Liberté, aurait dû se passer non pas en 1848, mais en 1854, nous serons forcés d'admettre que la date exacte qu'il faut substituer à décembre 1851 est, par conséquent, décembre 1858. Bouvard et Pécuchet auraient alors 67 ans.

C'est à cet âge, si, jusqu'ici ma discussion est logique, qu'ils vont entreprendre leur expérience de l'amour (chapitre VII). On estimera peut-être qu'au point de vue d'un réalisme rigoureux, il y a là encore quelque invraisemblance. A s'en tenir aux dates indiquées par Flaubert lui-même, comme ils ont 47 ans lors de leur première rencontre, en 1838, ils en auraient maintenant d'après notre évaluation 60. Le chapitre VII est très court, et l'action rapidement conduite. On peut estimer qu'il n'excède pas la période décembre 1851-juillet ou août 1852 environ; ceci d'après quelques indications de saisons citées dans le texte : par exemple « les bourgeons commençaient à s'ouvrir... elle se baissa pour cueillir des violettes» p. 236; après quoi, chute de Pécuchet dans les bras de Mélie, sa maladie et sa douloureuse désillusion (p. 238-240). Je crois donc que le chapitre VII, avec la même rectification d'années que plus haut, doit se terminer sur l'année 1859, à peu près en son milieu.

Bouvard et Pécuchet se mettent alors à la gymnastique, qui les occupe au moins jusqu'à l'automne : « L'automne venu ils se mirent à la gymnastique

de chambre » (p. 242). Après la gymnastique, ils abordent les sciences occultes et tentent de guérir les malades — humains et animaux — par l'hypnose.

Une expérience tentée sur une vache a lieu au printemps : « Les pommiers étaient en fleurs » (p. 253). La séance de magnétisme dans leur jardin est ensuite décrite dans un paysage d'été: « des oiseaux chantaient, l'odeur du gazon attiédi se roulait dans l'air; le soleil passait entre les branches; on marchait sur de la mousse » (p. 255). Nous serions alors, d'après la chronologie de Flaubert, en mai ou juin 1853, d'après la nôtre en mai ou juin 1860. Les lectures et les expériences spirites des deux copistes sont nombreuses et vraisemblablement leur demandent beaucoup de temps (p. 255-262). Après l'occultisme, ils se tournent vers la magie (p. 263-270), puis abordent la philosophie proprement dite (p. 270-280); après des lectures considérables, ils se dégoûtent des philosophes. Le moins qu'on puisse supposer, pour la durée vraisemblable de telles études et des expériences qui les accompagnent, c'est me semble-t-il qu'elles remplissent la fin de l'année 1853 et les mois d'hiver de 1854 — d'après mon calcul 1 860-1 861. Ils reviennent ensuite aux études philosophiques (p. 286), se font sceptiques, puis anarchistes (p. 287-288). Ils tiennent des discours subversifs qui irritent contre eux leurs concitoyens. Une indication de saison, p. 293 : « Au milieu de l'été», relative à un incident postérieur à cette crise de doute, semble ne pouvoir s'appliquer qu'à l'été de 1854 (= 1861). Le manque de croyances et de certitudes, résultat de leurs rêveries métaphysiques et d'une véritable indigestion de systèmes contradictoires, rend Bouvard et Pécuchet si malheureux qu'ils pensent au suicide. « Le soir du 24 décembre »> [1854 = 1861] (p. 295) ils s'y décident; le tintement de la cloche qui appelle les fidèles à la messe de minuit les arrête à temps ; ils assistent à la cérémonie et brusquement sentent « comme une aurore se lever dans leur âme > (p. 298). C'est la fin du chapitre VIII, dont l'action a commencé au milieu de 1852 (= 1859).

Le chapitre IX est rempli par le récit de la crise de mysticisme que subissent Bouvard et Pécuchet, de leurs pieuses lectures, de leur conversion et de leur retour aux pratiques du catholicisme. On voit passer successivement le Vendredi- Saint (p. 301), le mois de Marie (p. 305). Ils vont en pèlerinage à Notre-Dame-de-la-Délivrance (p. 306-312). C'est en été, pendant la saison chaude (p. 309). Ils y rencontrent leur ami Barberou ; et nous lisons : « Barberou, depuis vingt ans, avait enduré toutes sortes de fortunes » (p. 310). Cette indication est à la fois une rectification chronologique, et un nouvel élément d'incertitude et de flottement, au point de vue du Réalisme de Flaubert. Ce Barberou est en effet la dernière personne que Bouvard ait approchée avant de quitter Paris pour Chavignolles (p. 22). Ils ne se sont jamais revus depuis. Or, ce départ ayant lieu en 1841, les «vingt ans » mentionnés ici situent le pèlerinage à N.-D. de la Délivrance, et la rencontre, en 1861. Cette date se rappocherait beaucoup de juin ou juillet 1862 qui serait exactement,

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SELON NOUS, la date vraie, réelle, si, depuis l'origine de cette discussion, aucune erreur n'a faussé notre calcul. L'écart qui était tout à l'heure de sept ans, se réduirait ici à un an. D'autre part si nous évaluons le temps écoulé sur la base des points de repère très sûrs de la révolution de 1848 et du coup d'État de 1 851, (en essayant alors de concilier avec ceux-ci et entre eux les détails secondaires du récit qui fait suite à ces deux événements), nous sommes amenés à penser que le pèlerinage des copistes a eu lieu en 1855, — ce qui rétablirait l'écart de sept ans déjà constaté tout à l'heure. On voit combien augmente, à mesure qu'on pousse plus loin l'analyse, l'incertitude chronologique qui plane sur l'action de Bouvard et Pécuchet.

A cette même époque, Mme Bordin leur achète leur ferme (p. 313). Puis le récit continue jusqu'à l'hiver : « Maintenant, ils y venaient [au château de Faverges] trois fois la semaine, vers cinq heures, en hiver, et la tasse de thé les réchauffait » (p. 319). C'est alors l'hiver 1855-1856 ( = 1862-1863). Le récit de ces visites et des discussions religieuses qui les accompagnent remplit les pages suivantes; une indication de saison se présente : « C'était le soir, vers la fin d'août » (p. 325). D'après le contexte, et logiquement, voici l'action du roman transportée au milieu de 1856 ( — 1863). Le récit se poursuit pendant plusieurs pages, sans aucune précision permettant d'en apprécier la durée. Puis, de nouveau, survient une « date-repère » très nette qui (dans la chronologie de Flaubert), nous fait franchir d'un seul bond trois années: « C'était l'époque de la guerre d'Italie » (p. 334) ; c'est donc à dire 1859, alors que nous pensions être en 1857, 1858 tout au plus; en tenant compte de l'écart de sept années précédemment constaté, en réalité 1864 ou 1865.

Très peu de temps après, — et la même année certainement, — Bouvard et Pécuchet se font confier la garde de deux enfants, Victor et Victorine (p. 337-346). Le chapitre Xe et dernier, consacré d'abord à la tentative pédagogique des copistes, commencerait ainsi avec l'année 1860, d'après Flaubert, — 1867 selon nos calculs. Les deux copistes auraient alors tout près de 76 ans.

Après la pédagogie proprement dite et leurs essais, probablement assez longs, pour instruire les deux enfants, Bouvard et Pécuchet s'occupent de phrénologie. Un an parait être ici, d'après le récit, le minimum nécessaire à ces efforts infructueux. Nous passons ainsi de 1860 à 1861 (= 1867 à 1868). . Ce chapitre X ne contient d'ailleurs presque aucun détail susceptible de fournir une approximation : les mots « par une nuit de janvier » (p. 358) ne peuvent, à mon sens, se rapporter qu'à janvier 1861 ( = 1868). De même plus loin : « on était au commenrement d'avril » (p. 363). Quelques lignes avant, la phrase « que d'histoires depuis trois ans » (p. 363) fait allusion au temps écoulé depuis que les deux amis se sont séparés de leur fermier Gorju, c'est-à-dire ont vendu leur ferme à Mme Bordin : événement qui remonterait ainsi à 1858 ( = 1865) tandis que nous l'avons attribué à l'année 1855 ( = 1862). Bouvard et Pécuchet

tentent d'inculquer à Victor et à sa sœur quelques notions de morale, de piété, d'art, de littérature, etc. Ils échouent devant les mauvais instincts des deux enfants (p. 367 et suivantes). Le temps nécessaire à ces tentatives d'éducation est évidemment fort long; les faits et les incidents abondent. Toutefois, rien encore ne permet dans le texte d'en évaluer la durée. Victor et Victorine, qui sont très jeunes quand les copistes les prennent en garde, (c'est-à-dire en 1860), grandissent, et atteignent tous deux l'âge de la puberté; on peut admettre que 8 ou 9 ans sont nécessaires à l'accomplissement de tout ce que contient le récit de Flaubert, jusqu'au moment ou Bouvard et Pécuchet imaginent de donner une conférence publique pour exposer leurs idées. La partie rédigée du chapitre X se termine sur cet incident. Encore ces 8 ou 9 ans me paraissent-ils bien n'être qu'un minimum indispensable. Nous parviendrions ainsi, d'après la chronologie de Flaubert, à 1868 ou 1869. On peut observer d'ailleurs que les idées réformistes des deux copistes et leurs tendances libérales et révolutionnaires, très nettes dans le plan qui termine le chapitre X, correspondent assez à ce qu'était en effet l'état de l'opinion dans beaucoup de régions, un ou deux ans avant la fin de l'Empire.

Je ne crois pas que Flaubert ait pensé conduire son roman au delà de 1870. Aucune allusion n'est faite à la guerre, même dans le sommaire de la partie inachevée; et certainement cet événement aurait eu, sur Bouvard et Pécuchet, une répercussion que le romancier aurait signalée.

On peut en définitive admettre que DANS LA RÉALITÉ IMAGINÉE PAR FLAUBERT, 1869 marque le terme extrême de l'action dont il a luimême fixé le début en 1839 par une date certaine. Trente ans auraient donc été nécessaires, d'après sa propre vision, à l'accomplissement de tout ce que contient le roman. Il suffit de relire d'un bout à l'autre Bouvard et Pécuchet pour se rendre compte que ce chiffre approximatif de 30 ans auquel nous arrivons, non seulement n'est pas excessif, mais constitue même, dans la limite vraisemblable des forces humaines, un strict minimum. Je veux dire par là qu'ew réalité, dans la vie, il faudrait probablement bien davantage pour faire tout ce que font Bouvard et Pécuchet, apprendre tout ce qu'ils apprennent, même superficiellement, lire tout ce qu'ils lisent, éprouver tout ce qu'ils éprouvent, penser et discuter tout ce qu'ils discutent. Le calcul d'approximation que j'ai poursuivi parallèlement à celui qui s'en tient aux « dates-repères » de Flaubert, donne un chiffre plus élevé : d'après cette évaluation en effet, l'action du roman se prolongerait jusqu'en 1877 environ, c'est-à-dire occuperait trente-huit années. Dans cette hypothèse, les deux copistes, qui ont 47 ans au début du roman, en auraient 85 quand ils se remettent à copier.

Il y aurait là une invraisemblance évidente qui tranche la question. Toutefois elle n'est guère moindre dans l'hypothèse où l'action du roman se dénoue en 1869, ce qui donne à Bouvard et à Pécuchet 77 ans. On remar-

quera d'ailleurs qu'à une seule exception près, nulle part il n'est fait allusion à l'âge des copistes, aux approches ressenties de la vieillesse, ni aux infirmités possibles. Ils ont environ 61 ans (68 ans) quand ils se mettent de la gymnastique; et à la fin du roman, au dernier chapitre, ils se montrent encore très jeunes, au moins d'intentions (p. 364). Sur ce point, l'Art réaliste de Flaubert se révèle une fois de plus en défaut. Ce n'est qu'un détail, dans la conception d'un ensemble aussi formidable, d'une matière aussi vaste, aussi touffue, que l'est Bouvard et Pécuchet. Mais de tels détails n'ont pas été négligés dans Madame Bovary; on constaterait sans peine qu'ils ne l'ont pas été non plus dans Y Education sentimentale.

En terminant cette discussion, je veux m'excuser à nouveau de l'avoir faite aussi longue, aussi ingrate. A dire vrai, en commençant cette enquête, je ne pensais pas être entraîné à disséquer d'aussi près le récit de Flaubert, ni que l'analyse m'amènerait à tant de redites, inévitables pour la clarté de la démonstration. On estimera peut-être que les résultats obtenus atténuent, dans une certaine mesure, ce que leur recherche offre de trop laborieux. Il n'est pas inutile, avant de conclure, de les grouper et de les résumer.

Leur principal intérêt, c'est d'être, pour ce roman de Flaubert, très opposés à ceux que M. Bovet a constatés en étudiant, d'une manière analogue, son premier livre. Le Réalisme du Maître, dans Bouvard et Pécuchet, apparaît partout d'une précision beaucoup moins rigoureuse, moins solide, moins parfaite. Au point de vue chronologique, en particulier, il est certain qu'il n'a pas conçu sa réalité, ni dans l'ensemble ni dans les détails, avec le soin minutieux et méticuleux qui domine sa vision de la réalité dans l'histoire d'Emma. La substruction des faits matériels demeure souvent confuse, d'une complexité déconcertante. Les incidents de transition (j'en ai donné tout à l'heure quelques exemples, que j'aurais pu sans peine multiplier, et on en trouvera d'autres relevés dans la suite de ce travail), sont assurément habiles et heureusement inventés; mais ils semblent parfois artificiels, en ce sens qu'ils se surajoutent aux événements antérieurs bien plutôt qu'ils n'en dérivent par un lien nécessaire de cause à effet. Le plan de Bouvard n'a pas cette logique implacable, fatale, qui constitue la beauté architecturale de Madame Bovary. Depuis la première rencontre des deux Bonshommes sur le boulevard Bourdon, jusqu'au moment où ils reprennent leur ancienne occupation de copistes, une période de durée assez incertaine s'écoule, trente ans, peutêtre trente-huit. On hésite à choisir entre ces deux chiffres; et dans cet intervalle, ni les saisons, ni même les années ne se succèdent avec une rigueur

absolue. Pour tout dire, seul, le point de départ de l'action, été de 1838, reste acquis avec certitude; mais à mesure qu'elle progresse, des contradictions surgissent, se renouvellent et le vague apparaît. De temps à autre, en suivant le texte, on trouve cependant une date complète, la mention d'un événement bien défini auquel il est facile d'attribuer un millésime. On dirait que Flaubert, en indiquant ces jalons, a eu chaque fois l'intention de rassurer la marche hésitante de son lecteur, de le remettre dans le droit chemin. Or, précisément, ces indications sont beaucoup plus troublantes qu'utiles, et augmentent la confusion, puisqu'il est difficile, quand on y regarde de près, de les concilier entre elles, de les mettre d'accord avec les détails secondaires du récit qui les encadrent, et puisqu'elles ont surtout pour effet de traduire à nos yeux des invraisemblances et des impossibilités. L'une des plus sensibles est relative à l'âge des deux copistes : Flaubert a tenu à le fixer au début de son livre; ensuite, à propos de Pécuchet, il donne une précision nouvelle ; or celle-ci n'est déjà plus d'accord avec l'indication primitive; si nous considérons enfin la période de trente ou trente-huit ans pendant laquelle se prolonge l'action, nous aboutissons à une invraisemblance plus grande, Bouvard et Pécuchet devant atteindre un âge aussi avancé sans que leur activité physique ou intellectuelle se ralentisse un seul instant, sans que leurs forces les trahissent. Cependant, durant cette même période de temps, aucun changement ne se produit non plus parmi le groupe des personnages secondaires du roman ; les comparses qui assistent au dénouement sont les mêmes que ceux de l'exorde : personne ne meurt, personne ne quitte le pays, — ce qui dans la réalité vraie de la vie, est assez peu fréquent pour un tel intervalle.

Peut-on expliquer ces flottements, ces contradictions et ces invraisemblances, comme M. Bovet a expliqué les «erreurs» de Madame Bovary? Si nous avions sous les yeux le dossier autographe de Bouvard, peut-être y découvririons-nous la preuve de contaminations successives qui auraient fini par laisser leur trace dans le scénario définitif. Mais ce moyen de contrôle nous échappe. Il n'est pas impossible que la vision de Flaubert ait évolue, et que la réalité imaginée et décrite par lui en dernier lieu garde, surtout par sa chronologie faussée, la marque de cette évolution (1). On peut être

(1) Les manuscrits de Bouvard et Pécuchet, brouillons, notes, scénarios, et Y Album dont nous parlerons plus loin, ont été donnés à la Bibliothèque de Rouen par Mme Franklin-Grout en mai 1914. Les brouillons et scénarios, à eux seuls, représentent onze mille feuillets non

tenté aussi de ne voir, dans les cas relevés par nous, que de simples négligences, des moments d'inattention de Flaubert; mais l'exemple de Madame Bovary est là pour prouver au contraire jusqu'à quel point son Réalisme peut être minutieux et rigoureux, quand il l'a voulu ainsi. Je crois justement qu'ici il ne l'a pas voulu, et l'explication des « erreurs » de Bouvard et Pécuchet n'est pas, comme pour celles de Madame Bovary, de nature psychologique et esthétique ; elle tient bien plutôt à la différence du genre de ces deux livres, si éloignés d'appartenir à la même conception artistique qu'il n'y a pour ainsi dire entre eux aucune commune mesure.

M. Anatole France a écrit de Flaubert qu'il avait été « le géant au bon dos, le grand Christophe qui, s 'appuyant péniblement sur un chêne déraciné, passa la littérature de la rive romantique à la rive naturaliste, sans se douter de ce qu'il portait, d'où il venait et où il allait » (i). L'image est jolie, mais assez inexacte. Il s'en doutait si bien, que nous devons probablement Madame Bovary à la conscience claire qu'il eût des tendances naturelles de son caractère et des formes instinctives de son génie, — s'il est vrai, (comme j'ai essayé de le démontrer ailleurs) que Madame Bovary a été un exercice utile auquel il a voulu résolument se condamner. Toutefois, le jugement de M. Anatole France correspond bien aux deux groupes assez nettement tranchés de romans qu'on se plaît souvent à distinguer dans l'œuvre entier de Flaubert, les uns d'une couleur et d'une tonalité générale romantiques, comme Salammbô, Hérodias, Saint-Julien; les autres relevant d'une inspiration plus manifestement naturaliste: Madame Bovary, V Education sentimentale et Un cœur simple en sont les types. A ce point de vue, Bouvard et Pécuchet appartient certainement à la même « rive » littéraire que ceux-ci. Mais il est nécessaire d'ajouter que ce livre, s'il provient d'une conception d'art naturaliste, a surtout un caractère symbolique très accusé. Il exprime non pas, comme Madame Bovary, la « vision artistique » d'une Réalité plus vraie que la vie réelle, mais la pensée synthétique et philosophique de Flaubert, sa vision critique et ironique du champ immense où se joue l'activité intellectuelle et réfléchie de l'homme.

A ce titre, on comprend que l'encadrement extérieur de cette vision, le décor « réel » dans lequel elle se développe et s'affirme, n'avait, pour ainsi

paginés, et il y a soixante dossiers de notes et documents. Ce formidable ensemble ne pourra être consulté que quand les œuvres de Flaubert tomberont dans le domaine public, (i) La vie littéraire, 3e série.

dire, qu'une importance très secondaire. L'essentiel, c'était cette pensée philosophique elle-même représentée et traduite, comme sur la scène d'un théâtre, par les gestes et les gambades comiques de Bouvard et de Pécuchet. Qu'importe l'âge vraisemblable des acteurs, le temps que dure la comédie, son exacte division en scènes et actes plus ou moins inégaux, si tout ce qui compte et doit subsister tient dans les paroles générales qu'ils prononcent, et surtout dans la conclusion dernière de leurs mésaventures, dans le mot de le fin : « Tout leur a craqué dans la main... Copier comme autrefois » ? Pour passer cette revue de toutes les sciences et de toutes les occupations humaines, pour trouver le temps de mimer, de la première page à la dernière, cette « encyclopédie traitée en farce », (et en farce amère), faut-il dix ans, ou vingt, ou cinquante ? Il ne nous soucie pas beaucoup de le savoir, et je crois que Flaubert lui-même, s'il se l'est demandé, ne s'en souciait guère davantage. La chronologie, élément fondamental (comme la topographie des lieux d'ailleurs) dans sa vision d'une réalité vécue, devait passer tout à fait au second plan dans la genèse d'un exposé critique de systèmes et d'idées. Il a cité des dates dans Bouvard et Pécuchet ; mais il l'a fait, semble-t-il, un peu au hasard, sans vérifier si elles étaient d'accord avec le reste de son récit, si elles s'appliquaient, d'une façon plausible, au contexte des autres événements racontés. Est-ce la cérémonie de la plantation d'un arbre de la Liberté ou la description d'une petite émeute campagnarde qui est l'essentiel du chapitre qu'il situe lui-même en 1848 ? Non, sans doute, mais bien le bouillonnement des rêveries sociales qui, à cette même époque précise, fermentaient et germaient dans les cerveaux français, et qui reflétées, par ses deux copistes, vont lui permettre de résumer en quelques pages, bourrées d'incidents divers et irréels, trois ou quatre années de l'histoire politique et économique de notre pays. Février 1848 ou décembre 1851 ne sont donc pas ici deux « dates », au sens mathématique et rigoureusement réaliste qu'on est tenté de leur attribuer d'abord, mais deux notations symboliques se référant au mouvement contemporain des esprits et de l'opinion en France. De même pour justifier le réveil de la foi religieuse chez Bouvard et chez Pécuchet, c'est-à-dire pour se ménager une transition vraisemblable entre l'examen critique des systèmes métaphysiques et celui des dogmes et des pratiques du catholicisme, il fallait à Flaubert un fait susceptible d'émouvoir le mysticisme sentimental de ses héros. Il a choisi la messe de minuit du 24 décembre. Mais, à cette date précise, il n'a ajouté aucun millésime. C'est nous

qui avons eu la curiosité indiscrète de nous demander de quelle année il pouvait bien être question. Et je serais assez surpris que lui-même, si on lui avait posé l'interrogation, ait été du premier coup en mesure d'y répondre d'après son plan.

En résumé, je crois que juger Bouvard et Pécuchet du même point de vue que M. Bovet a jugé Madame Bovary serait se méprendre sur les véritables intentions de Flaubert et sur la conception d'art à laquelle il a obéi en écrivant ce livre. Son Réalisme y présente des imperfections bien autrement graves que n'en comporte le récit des aventures d'Emma, et par contre n'a pas les mêmes qualités de netteté et de vérité immédiate. Une enquête du même ordre que celle de M. Bovet, au moins quant à la chronologie de l'œuvre, méritait d'être tentée. Tant bien que mal j'ai essayé de la pousser jusqu'à ses résultats les moins arbitraires. Mais elle ne pouvait pas conduire à des conclusions du même ordre, car il n'y avait pas de point de comparaison solide entre le récit d'une crise passionnelle et sentimentale, un roman fondé sur l'observation psychologique et retraçant l'évolution d'un caractère, les mœurs d'un milieu déterminé, la progression fatale d'une destinée, — et la synthèse philosophique et critique des idées contradictoires qui se partagent l'esprit humain. On peut admirer plus ou moins Bouvard et Pécuchet, et, dans l'ordre de ses préférences personnelles, le classer avant ou après telle autre œuvre naturaliste de Flaubert. Mais lui reprocher comme un défaut d'Art les flottements et les incertitudes de sa chronologie, le Réalisme imprécis de ses paysages ou de sa topographie, serait avouer, me semble-t-il, qu'on comprend mal sa valeur véritable et prêter à l'auteur une conception qu'il n'a probablement jamais eue en le composant.

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