CHAPITRE IV
LA QUESTION DES ORIGINES ET LA QUESTION DES SOURCES DOCUMENTAIRES DANS BOUVARD ET PÉCUCHET
Le problème des sources livresques et documentaires de Bouvard et Pécuchet n'est pas tout à fait le même que celui des origines proprement dites du roman, et ne doit pas être confondu avec lui. Leur valeur et leur intérêt ne sont pas du même ordre, les procédés de discussion par lesquels on peut tenter de les résoudre, diffèrent. Le problème des origines pose les questions suivantes : où Flaubert a-t-il pris le thème, le sujet, de son livre ? l'a-t-il tout entier sorti de son cerveau, conçu sans le secours d'aucun apport étranger? est-ce une création spontanée, ne ressortissant que du travail de son imagination, c'est-à-dire de son génie ? l'a-t-il au contraire emprunté à la réalité extérieure, à la vie ? A-t-il connu, soit par lui-même, soit par un témoin, quelque histoire analogue d'un ou de deux Bonshommes qui, ayant fait un petit héritage, se retirent à la campagne, essaient, par mille tentatives malheureuses, de goûter les joies intellectuelles qui leur ont été jusqu'alors interdites, les plaisirs de l'activité et des sens qu'ils ignorent, les avantages matériels d'une aisance nouvelle pour eux — mais échouent partout, et, en fin de compte, désabusés, sceptiques, ne sachant plus où rencontrer le bonheur, reprennent leur ancien et machinal métier de copistes ? Peut-être d'ailleurs l'une ou l'autre de ces hypothèses extrêmes ne fournit-elle pas, à elle seule, toute la solution cherchée. Flaubert aurait pu, par exemple, trouver son point de départ dans un fait réel dont une enquête approfondie permettrait de reconstituer et de vérifier les éléments authentiques; puis, avec son talent de romancier, il aurait ensuite modifié plus ou moins ces éléments vrais, les aurait organisés autrement qu'ils ne l'ont été dans la réalité; il aurait brodé sur son canevas, pour transformer le récit d'un incident banal en œuvre d'art. Ou bien encore, dans ses grandes lignes, peut-être a-t-il emprunté le sujet de son livre à quelque écrivain qui avant lui l'avait déjà ébauché? il s'agirait dès lors d'examiner dans quelle mesure et pour quelles raisons esthétiques il l'a autrement traité
et développé, quelle est la part propre à chacun dans l'invention et la combinaison des diverses péripéties de l'intrigue, et quelle pensée son devancier et lui-même se sont proposés d'exprimer en racontant tour à tour, sous une forme littéraire différente, une même série, ou une série similaire, d'événements réels ou fictifs. Nous sommes ici dans le domaine des suppositions possibles a priori. C'est la discussion plus ou moins complexe de ces diverses questions qui constitue ce que j'appelle, en bloc, le problème des origines du roman. Elles se mêlent souvent et chevauchent les unes sur les autres. Quelle que soit la solution définitive à laquelle on doit aboutir, une telle discussion n'a qu'un but : préciser et éclairer notre connaissance de l'œuvre, en nous permettant de pénétrer plus avant dans la pensée de l'auteur, en nous faisant mieux apprécier ses intentions et la nature de son travail créateur. Le problème des origines s'est posé d'une façon très nette et typique pour Madame Bovary. Il est aujourd'hui résolu par des enquêtes comme celles de MM. Georges Rocher, Emile Deshayes, Raoul Brunon, Georges Dubosc, Charles Lefèbvre, etc., qui ont eu pour objet de reconstituer, dans sa réalité vraie, authentique, le « fait-divers Delamarre » d'où est parti Flaubert, d'identifier tous les personnages du livre, de fixer la topographie des lieux où se déroule l'action. Une étude entreprise d'un point de vue fort différent, comme celle de M. Bovet, dont j'ai parlé tout à l'heure, complète et achève la démonstration. Non seulement on sait aujourd'hui à quelle réalité vraie Flaubert a emprunté l'histoire d'Emma Bovary, mais on sait en outre comment il a interprété cette réalité en la transcrivant sous forme de vision d'art. Pour Bouvard et Pécuchet, le problème ne se présente pas du tout de la même manière, et sa solution est beaucoup moins avancée.
Dans un article de la Revue de Paris du 15 août 19 12 (1), j'ai signalé l'analogie curieuse qui existe entre le sujet de Bouvard, réduit à sa charpente essentielle, et le sujet d'une nouvelle intitulée Les Deux Greffiers, publiée par le publiciste Maurice, le 14 avril 1841, dans la Gazette des Tribunaux, reproduite le mois suivant dans le Journal des Journaux, reprise enfin le 7 février 1858 par Y Audience. Ce dernier périodique, à la fois littéraire et juridique, était dirigé à l'époque par un ami de Flaubert et de Bouilhet, nommé Eugène Delattre. Flaubert a-t-il connu Les Deux Greffiers de Maurice? Il y a, certes, des présomptions sérieuses pour le croire, mais
(1) Les ancêtres de Bouvard et Pécuchet. Reproduit au tome II (chap. VIII) de Autour de Flaubert.
rien n'autorise cependant une affirmation décisive. Les ressemblances frappantes des deux récits ne constituent pas des preuves formelles; tout au plus des coïncidences remarquables et amusantes. Le Maître doit-il une partie de son inspiration, ou, si l'on veut, le germe de celle-ci, à l'obscur journaliste collaborateur de l'Audience? La supposition n'est pas absurde, mais on ne saurait dire davantage (i). Même si cette conjecture venait à être positivement vérifiée, il resterait encore à savoir si Maurice lui-même avait emprunté à la réalité vécue les personnages de sa nouvelle et les principales péripéties de son sujet; j'ai dit plus haut qu'à mon sens une telle hypothèse restait invraisemblable ; admettre que Flaubert soit redevable de son sujet à Maurice, c'est seulement reculer d'un échelon la difficulté. On voit donc que les conditions dans lesquelles le problème se pose sont entièrement différentes de celles dans lesquelles il s'énonce à propos de Madame Bovary, où le doute n'est pas possible.
Mais alors intervient, comme une nuance et un complément, le problème des sources livresques et documentaires du roman. Sur une donnée empruntée à autrui ou purement imaginaire, il a composé le livre formidable que l'on sait. De quels matériaux s'est-il servi pour l'écrire ? Peut-on retrouver les textes, les citations exactes à l'aide desquelles il s'est amusé à bâtir cette critique amère des résultats auxquels peut parvenir l'intelligence humaine ? Car, sur ce point au moins, la comparaison de son œuvre avec la nouvelle de Maurice donne un résultat net: à supposer même que l'apparente similitude de l'idée développée dans celle-ci et dans le roman signifie quelque chose, quant aux origines de Bouvard, il est certain que Flaubert ne doit aux Deux Greffiers aucun des éléments de l'érudition livresque qui s'étale à chaque page de son livre. Dès lors, on est en droit de se demander : où a-t-il trouvé ceci ou cela ? Auprès de qui s'est-il documenté pour tel détail, telle idée mise dans la bouche de ses héros ? Quels ouvrages, d'auteurs qu'il désigne d'ailleurs, contiennent en réalité les balourdises que ses copistes s'empressent de retenir comme des vérités premières ? Éclairées par le contexte, sont-ce bien toujours d'ailleurs des balourdises, ou simplement des banalités et des truismes ? En transcrivant et en interprétant, Flaubert ne fausse-t-il pas le caractère de ce qu'il cite? N'a-t-il pas quelquefois dénaturé et exagéré dans
(1) J'ajoute que, depuis 1912, j'ai eu en mains toute la correspondance de Bouiihet à Delattre, et plusieurs lettres de Flaubert à ce dernier ; également, d'autres documents provenant des papiers de Delattre. Il n'y est nulle part question de la nouvelle de Maurice.
le sens burlesque ? Le comique de son roman reste-t-il partout impartial ? A-t-il toujours très exactement compris ? — Pour répondre à ces diverses questions, on voit qu'il est nécessaire de vérifier tout d'abord si tous les livres dont se repaît la curiosité naïve et impatiente des deux Bonshommes existent, d'en dresser la liste bibliographique permettant de se reporter au texte original, pour le conférer ensuite avec le passage incriminé du roman. De ces rapprochements se dégageront peut-être des indications intéressantes quant aux procédés d'art du Maître et à la méthode de son érudition.
On observera que des questions analogues ne se posent pas à propos de Madame Bovary, où l'érudition proprement dite est nulle. Au contraire, si nous examinions la Tentation de Saint- Antoine, ou Saint-Julien V Hospitalier, par exemple, le problème resterait le même, il se dédoublerait également, et la nuance apparaîtrait encore plus tranchée entre la discussion des origines réelles de l'un ou l'autre ouvrage, et celle de ses sources documentaires. Flaubert a pris soin de nous dire que l'idée première d'écrire une Tentatio7i de Saint-Antoine lui vint en 1845, à Gênes, en contemplant un tableau de Breughel l'ancien ; celle de Saint-Julien lui fut inspirée par un vitrail de la cathédrale de Rouen, — ■ et peut-être aussi par une verrière de la petite église de Guérande, visitée en 1847 (1). Le point de départ est donc ici acquis avec une absolue certitude; le thème lui a été fourni, dans la réalité, par une rencontre de hasard, par un spectacle familier; il n'a fait que broder ensuite sur un canevas qui, primitivement, n'était pas une création spontanée de son génie, — qui, pour mieux dire, n'avait rien d'inventé. Voilà pour les origines. Comment, ensuite, est-il parvenu à édifier cette magnifique reconstitution exégétique et historique de la Société chrétienne au IVe siècle ? Quels documents lui ont fourni, pour l'époque féodale, ces détails précis du costume, des mœurs, des pratiques de la vénerie ? C'est une toute
(1) «J'ai vu à Gênes un tableau de Breughel représentant la Tentation de Saint- Antoine qui m'a fait penser à arranger pour le théâtre la Tentation de Saint-Antoine ; mais cela demanderait un autre gaillard que moi. » (Corresp. I, 162 ; à Le Poittevin, 13 mai 1845.) — Cf. Notes de voyage, I, 36-37, la description du tableau. — Pour Saint-Julien, se rappeler la dernière phrase du conte, et la lettre {Corresp. IV, 319) qu'il adresse le 16 février 1879 à l'éditeur Charpentier : <■ Je désirais mettre à la suite de Saint-Julien le vitrail de la cathédrale de Rouen. 11 s'agissait de colorier la planche qui se trouve dans le livre de Langlois, rien de plus ; et cette illustration me plaisait précisément parce que ce n'était pas une illustration, mais un document historique. En comparant l'image au texte, on se serait dit : Je n'y comprends rien! comment a-t-il tiré ceci de cela ? »
autre affaire, dont la solution ne dépend pas de la réponse précédemment formulée. Pour l'obtenir, il est nécessaire de dépouiller ses notes, sa Correspondance, de rechercher quelles lectures il a faites à l'époque où il écrit l'un et l'autre des deux ouvrages considérés, de deviner même, au besoin, parmi les volumes qu'il garda toute sa vie comme livres de chevet, celui ou ceux dont il pouvait revendiquer l'autorité, pour tel ou tel point particulier de son érudition. En d'autres termes, pour Saint-Julien aussi bien que pour la Tentation, Salammbô ou Hérodias, il faut, si l'on veut être complet, même lorsqu'on connaît avec certitude le fait qui a donné naissance à l'un de ces livres, le document iconographique ou littéraire qui lui en a inspiré l'idée initiale, établir en outre ce que, dans les travaux scientifiques, (et en particulier dans les thèses de doctorat modernes), on appelle généralement une « bibliographie des ouvrages consultés et utilisés ». Un tel travail s'ajoute logiquement a l'étude critique d'une œuvre dont, par ailleurs, on a déterminé déjà l'origine et la genèse (i).
D'une façon générale, quel que soit le roman de Flaubert que l'on envisage, il convient de distinguer entre le thème proprement dit, — le sujet réduit à ses grandes lignes, l'idée offrant matière à des développements plus ou moins variés — et les détails du récit. On doit s'efforcer d'expliquer d'abord comment et pourquoi le sujet a été conçu, ensuite de justifier et de contrôler les éléments littéraires, historiques ou scientifiques, d'exécution. La réponse à la première partie du problème est généralement simple et rapide. Elle tient souvent dans une anecdote biographique, dans un fait divers, ou un souvenir noté sur un journal de route, comme pour Madame Bovary et la Tentation, voire dans une hypothèse plausible, comme pour Bouvard et Pécuchet. Au contraire, le problème des sources documentaires et la vérification des matériaux livresques examine l'œuvre de beaucoup plus près ; il est fait pour renseigner sur la solidité de sa structure. Discuter ce problème, c'est se proposer de contrôler l'exactitude des broderies et des arabesques qui décorent la trame de l'étoffe de façon à y discerner ce qui est croquis fidèle, caricature ou pure invention. C'est surtout entreprendre de démontrer,
(i) Une étude complète des sources documentaires de la Tentation, de Saint Julien et à'Hérodias, reste à faire. Pour Salammbô, elle a été amorcée d'abord par M. Georges Doublet : La Composition de Salammbô d'après la Correspondance de Flaubert (Toulouse, 1894. Chapitre V), puis par M. F. -A. Blossom (même titre, Baltimore, 1914), par MM. P.-B. Fay et A. Coleman dans l'ouvrage signalé au précédent chapitre ; en dernier lieu enfin achevée et complétée par M. Benedetto (cf. supra, p. 59).
par des exemples concrets, comment travaille Flaubert, comment il tire parti des matériaux offerts à ses investigations, comment il les modifie et les transforme au besoin, pour traduire en style, — c'est-à-dire en expressions d'art — des données généralement arides, ou insignifiantes par elles-mêmes, ou prolixes, ou contradictoires. Par là se révèlent les procédés de son Art, les ressources de son érudition, ce qui doit permettre de reconstituer sur des bases précises l'effort de son imagination et de sa réflexion. Une étude de ce genre, toute ingrate qu'elle paraisse, peut donc, même limitée à Bouvard, apporter une contribution utile à la critique générale de l'esthétique de Flaubert (i).
Il a écrit, dans sa Correspondance : « L'Art, plus il ira, sera scientifique.
— La littérature prendra, de plus en plus, les allures de la science. — Le grand Art est scientifique.» Il l'entendait sans doute d'une façon très large. De telles formules mettent en cause aussi bien le principe de l'impersonnalité de l'œuvre que celui de l'impassibilité de l'artiste; elles expriment à la fois le caractère de généralité et d'universalité que doit revêtir l'œuvre d'art
— (« l'art n'étant pas fait pour peindre des exceptions ») — et son indifférence absolue par rapport aux règles courantes de la morale, aux postulats de la sociologie, aux ambitions de la politique. Elles marquent la soumission nécessaire de l'écrivain à une réalité objective non pas sentie, mais imaginée; elles interdisent par suite au pur artiste de conclure. Suivant la nature particulière et le genre propre du livre qu'il écrit, l'Art scientifique de Flaubert se dirige alternativement d'après l'un ou l'autre de ces principes, qui en assurent la méthode. Dans des romans ayant, comme Salammbô et Hérodias, le caractère indiscutable d'être des essais de reconstitution historique, sa préoccupation scientifique se manifestera par une documentation archéologique considérable, propre à faciliter la divination des détails « saillants et probables » grâce auxquels il espère animer et faire vivre, devant le lecteur, sa propre représentation du passé. Dans des livres comme la Tentation,
(i) L'intérêt du problème des sources documentaires d'une œuvre d'art apparaît clairement dans la magistrale édition que M. Paul Berret a publiée récemment de la Légende des Siècles (Collection des grands écrivains de la France, Hachette, 1920. 2 vol. in-8"). L'érudition de Victor Hugo y est passée au crible, et les résultats de cette enquête sont des plus instructifs. — Voir aussi la thèse de doctorat de M. Berret : Le Moyen âge européen dans la Légende des siècles et les Sources de Victor Hugo (Paris, H. Paulin, 191 1), et un article du même auteur : Les Comprachicos et la mutilation de Givynplaine dans « l'Homme qui rit »; étude de sources (Revue d'histoire littérair* de la France, juillet-décembre 19 14).
comme Saint-Julien, qui sont des « légendes » où l'imagination plastique et le lyrisme de l'auteur peuvent se réserver une part plus large, la documentation esthétique, archéologique et historique, intervient encore pour fournir une base fixe à la beauté de l'œuvre et contenir, dans les limites du vraisemblable, les fantaisies de son invention, les écarts possibles de sa vision poétique. Dans un livre comme l'Education sentimentale qui, tout en racontant une aventure romanesque imaginaire (au moins dans l'ensemble, et le personnage de Mme Arnoux mis à part), veut en même temps retracer le tableau moral de la société française aux environs de 1848, — où il se propose d'écrire à la fois une page d'analyse psychologique et un chapitre d'histoire contemporaine, — Flaubert s'entourera, avec plus de soins encore, de tous les renseignements authentiques nécessaires; il dépouillera les journaux, les périodiques, les tracts, les mémoires du temps; il y notera des nuances d'opinions et de sentiments, choisira des incidents caractéristiques et vrais, et tout cela sans que son récit trahisse l'érudition, n'alléguant rien dont il ne puisse, au besoin, fournir les preuves. Dans un roman comme Bouvard et Pécuchet, qui prétend être une « encyclopédie critique en farce » (1), il est évident que l'abondance et l'exactitude de la documentation livresque prendra encore plus d'importance.
Le problème des sources présente donc, à propos de Bouvard, un intérêt et une netteté qu'il n'offre pas ailleurs au même degré. C'est d'ailleurs le seul de ses romans où Flaubert ait nommé, et cité, les auteurs par lui consultés — sous le masque de ses deux copistes. A aucune autre époque de sa vie que celle comprise entre 1870 et 1880, sa Correspondance n'est plus" riche en renseignements bibliographiques, en indications de documents utilisés : à sa nièce, à George Sand, à Mme des Genettes, à tous ceux auxquels il écrit presque chaque jour, il parle de ses lectures et des opinions qu'elles lui suggèrent. A peine a-t-il arrêté son sujet qu'il prévoit déjà l'énorme labeur documentaire qu'il va lui demander. « Comme je vais, écrit-il à George Sand, commencer un bouquin qui exigera de moi de grandes lectures et que je ne veux pas me ruiner en livres, connaissez-vous un libraire quelconque qui pourrait me louer tous les livres que je lui désignerais ? » (2). Aussitôt après son retour de Bagnères-de-Luchon, où il avait accompagné sa nièce malade, c'est-à-dire en août-septembre 1872, il entreprend en effet ses lectures.
(1) Corresp. IV, 122 (à Mme des Genettes, 19 août [1872]).
(2) Corresp. IV, 118 (12 juillet 1872).
Il y revient dans presque toutes ses lettres, et les qualifie volontiers d' « immenses », de « colossales » (1). Les chiffres qu'il indique sont des plus suggestifs; en un mois, en février ou mars 1873, tout en composant le premier acte du Sexe Faible, il lit, pour Bouvard et Pécuchet, vingt volumes (2). Il avoue en avoir « avalé » 194, du 20 septembre 1872 au 4 août 1873 : « Et dans tous, ajoute-t-il, j'ai relevé des notes; de plus, j'ai écrit une comédie et fait le plan d'une autre. Ce n'est pas l'année d'un paresseux ! » (3). Un an plus tard, il en est à 294; et cependant il a achevé et fait représenter, dans l'intervalle, le Candidat, et publié Saint- Antoine (4). En 1880, à la veille de commencer le dernier chapitre de son roman, il écrit enfin à Mme des Genettes : « Savez-vous à combien se montent les volumes qu'il m'a fallu absorber pour mes deux Bonshommes? à plus de 1500! Mon dossier de notes a huit pouces de hauteur, et tout cela ou rien, c'est la même chose ! Mais cette surabondance de documents m'a permis de n'être pas pédant; de cela, je suis sûr ! » (5).
Flaubert n'aimait pas se vanter; on peut tenir pour exact, à quelques unités près, ce chiffre formidable. Ni Salammbô, ni la Tentation, ne représentent un effort de documentation comparable. Est-il possible, est-il même légitime, d'espérer dresser une liste même approximative de ces 1500 volumes ? l'entreprise serait à peine réalisable si l'on pouvait consulter les dossiers conservés à la Bibliothèque de Rouen (6) ; ils contiennent vraisembablement un grand nombre de références précises. Mais cet élément d'information fait défaut. Au surplus, je crois qu'une telle liste bibliographique ne serait pas d'un intérêt partout égal pour une étude critique de Bouvard et Pécuchet. Il est probable, en effet, que si Flaubert a lu et annoté tous ces ouvrages, tous ne lui ont pas servi au même titre pour son roman. Ceux qui ont l'habitude des travaux de pure érudition savent combien de fois, séduits par l'appât d'un titre prometteur, ils ont, sans profit, perdu des heures ou des journées entières en des recherches creuses. Or Bouvard et Pécuchet, conçu comme une «encyclopédie critique », est à sa manière une œuvre d'éru-
(1) Corresp. IV, 127 (août 1872; à Mme des Genettes) et 173 (4 août 1873; à la même).
(2) Ibid. IV, 155 (à Mme des Genettes).
(3) Ibid. IV, 173 (4 août 1873; à Mme des Genettes).
(4) Ibid. IV, 211 (vers juin 1874; à la même).
(5) Ibid. IV, 410 (févier 1880). — Ce chiffre de 1500 volumes est confirmé dans une lettre à Maupassant de mars ou avril 18S0 {Ibid, p. 410).
(6) Voir ci-dessus, page 86, note 1.
dition en même temps qu'un roman; pareille mésaventure n'a pas été épargnée probablement à Flaubert.
Le chiffre cité par la Correspondance ne doit donc être retenu que comme l'indication du prodigieux travail documentaire que lui a coûté son livre. Il reste à dire brièvement par quels procédés d'investigations on pourrait s'ingénier à reconstituer une bibliographie de Bouvard.
Des documents de nature différente, mais tous également sûrs, en fourniraient les éléments : c'est d'abord le roman lui-même. Flaubert nomme un grand nombre d'auteurs, de savants, que lisent ses copistes, sur l'autorité desquels ils s'appuient pour poursuivre sans relâche leurs expériences malheureuses, — et dans les œuvres desquels ils ne découvrent que contradictions, obscurités ou erreurs grossières. Il est évident que les lectures attribuées par Flaubert à ses héros sont ses propres lectures; ils n'ont pas d'autre érudition que la sienne. Toutefois, le texte de Bouvard ne cite pas toujours, d'une façon complète, le titre de l'ouvrage mis en cause; il arrive que l'auteur seul soit désigné, et son bagage littéraire ou scientifique peut être nombreux. En pareil cas, le contexte du roman, et le sujet général du chapitre considéré, permettent le plus souvent d'identifier sans trop de peine celui de ses livres auquel le Maître a voulu faire allusion.
On obtiendrait donc, rien qu'en dépouillant ainsi Bouvard et grâce à quelques recherches élémentaires, une première série de matériaux bibliographiques déjà importants. On compléterait en procédant de la même manière pour les lettres de Flaubert de 1872 à 1880; beaucoup d'indications précises de sources consultées s'y rencontrent, qui souvent doublent et confirment les précédentes.
J'ai pu enfin, à la Bibliothèque Nationale et à la Bibliothèque municipale de Rouen (1), retrouver les états des « prêts » consentis à Flaubert pendant la période qui nous intéresse, et spécialement à l'occasion de Bouvard et Pécuchet. Les emprunts de la Nationale vont du 6 janvier 1870 au 8 mai 1878 (2);
(1) Grâce à l'obligeance de MM. de la Roncière et E.-G. Ledos, pour la Nationale, et Robert Pinchon, pour Rouen. Qu'il me soit permis de leur exprimer ici également mes plus vifs remerciements.
(2) L'autorisation d'emprunter à la Nationale est du 4 janvier 1870. Le 6, Flaubert emporte Sancti Epiphani opéra, gr\aece\ et l[atine] rec[ensuit] Petavius. — Col[oniae Lipsiae], 1682. (Tome I). Il rend ce volume le 10 mars. Ce prêt ne concerne pas Bouvard et Pécuchet, dont il n'a pas encore arrêté le sujet, mais la Tentation de Saint- Antoine. Cf. Corresp. IV, 27 (à G. Sand, 2 juillet 1870) et 29 (à Mlle de Chantepie, 8 juillet 1870); Lettres à sa nièce, 159 (15 juillet 1870).
ceux de Rouen, du 31 mai 1856 au 7 janvier 1880 (1). Le grand mérite de ces listes, quant à la détermination des sources documentaires du roman, c'est qu'elles offrent des renseignements exacts non seulement pour les noms des auteurs et les titres des ouvrages, mais même pour les éditions consultées. Il s'agit, en effet, d'inscriptions faites par des bibliothécaires, sur des registres officiels, donnant la description bibliographique presque complète des volumes sortis, avec leur cote. En outre, les dates successives des emprunts et des rentrées ont également leur valeur; elles permettent en effet — en ce qui concerne les prêts de la Nationale au moins — de fixer approximativement l'époque et la durée des différents séjours de Flaubert à Paris entre 1873 et 1878; ces «états de prêts» peuvent par là- même aider au classement chronologique des lettres dans lesquelles il relate ces séjours, et éclairent, sur quelques points, sa biographie. Il n'est pas jusqu'à l'émargement des emprunts qui n'offre aussi son petit intérêt anecdotique. Tantôt Flaubert lui-même appose sa signature; tantôt, à Rouen, son ami Edmond Laporte signe en son nom; tantôt enfin, pour faire transporter chez lui, rue Murillo ou rue du Faubourg-Saint-Honoré, les volumes dont il a besoin, il envoie à la Nationale son fidèle domestique Emile Colange, dont la grosse écriture mal formée et le paraphe prétentieux s'étalent sur la page du registre réservée à « M. Flaubert, homme de lettres ».
J'ai reproduit en appendice, à la fin de ce volume, ces listes de prêts. Elles constituent la troisième source des matériaux à utiliser et à consulter, pour les travailleurs qui voudraient se donner à tâche d'établir la bibliographie de Bouvard et Pécuchet. Mais la véritable utilité qu'il y aurait à dresser cette liste ne saurait se réduire à l'énumération plus ou moins complète, plus ou moins sèche, d'auteurs classés par ordre alphabétique, et de titres exactement énoncés. J'ai dit plus haut que l'étude des sources documentaires de Bouvard devait tendre surtout à dégager les procédés d'art du Maître, à les mettre en lumière, à vérifier par des exemples concrets l'application qu'il a faite, dans des cas particuliers bien définis, des principes et des théories fondamentales de son esthétique ; ainsi conçue, une telle enquête
Le second emprunt de Flaubert est du n février 1873 : Allan Kardec, Le livre des esprits, 5e édition (Paris, 1861).
(1) Certains registres, correspondant à peu près aux années 1863-1874 n'ont pas été retrouvés. Le premier emprunt de Flaubert relatif à Bouvard et Pécuchet est du 10 août 1877. Avant cette date, le dernier prêt constaté remonte au 8 juin 1859, mais, évidemment, ne concerne pas le roman que nous étudions.
devient une des formes que peut revêtir un examen critique de son œuvre considérée au point de vue littéraire. Il faudrait donc reprendre les uns après les autres les chapitres du roman (ou ses principaux passages) dont on aurait, pour commencer, identifié les sources livresques, puis comparer celles-ci au texte de Flaubert, discuter les résultats de cette comparaison, et en déduire enfin des lois et des idées générales. L'essentiel en effet n'est pas de savoir où Flaubert, grand lecteur, travailleur infatigable, a été puiser les éléments primitifs de son érudition, où il a recueilli cette quantité formidable de notes qui formaient son volumineux dossier, de huit pouces de hauteur. Mais plutôt de se rendre compte de la manière dont il a ensuite « digéré » les matériaux ainsi accumulés, de voir comment il les a fondus entre eux et transformés, avec quelle fidélité il a interprété les auteurs sur l'autorité desquels s'appuient ses copistes.
Mais ceci revient à dire qu'il faudrait reprendre, en sous-œuvre, tout le travail de composition et d'écriture de Flaubert, non seulement relire après lui 1500 volumes, ou davantage, mais reconstituer ensuite, sur les mêmes bases et avec la même documentation, la psychologie toute entière de son Bouvard et de son Pécuchet. Car leur érudition et leur concept scientifique, tels qu'ils apparaissent dans le roman, représentent non pas ce que Flaubert savait et concevait par lui-même, mais ce que deux cerveaux comme ceux de ses Bonshommes, avec l'esprit et le caractère qu'il leur prête et dans les conditions où ils opèrent, pouvaient vraisemblablement et logiquement retenir et concevoir à l'occasion de chaque science particulière. Ici comme ailleurs, l'œuvre n'exprime pas directement la pensée ou la vision de l'auteur, mais seulement cette vision et cette pensée transposées dans des âmes différentes de la sienne, projetées au dehors et traduites par d'autres individus que lui-même (i). Une telle entreprise équivaudrait donc tout simplement à vouloir se substituer à Flaubert pour écrire, après lui et comme lui, Bouvard et Pécuchet. Je me suis contenté de choisir trois cas isolés parmi tous ceux qui s'offraient et qui pouvaient être analysés de la même manière. J'ai contrôlé les sources sur lesquelles s'appuie le roman dans ces trois passages considérés à part, suivi le texte pas à pas, et essayé de montrer comment Flaubert a utilisé ici ses éléments d'information, quels procédés de son Art, quelles règles d'esthétique en ont fixé l'interprétation et l'emploi. Le premier exemple a trait à la tentative des copistes pour apprendre l'histoire par des
(1) C'est ce que Faguet a parfaitement expliqué dans son Flaubert, p. 132-133.
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moyens mnémotechniques; quelques lignes m'ont fourni l'occasion de dire à quelles étranges lectures Flaubert a eu recours, sur quels matériaux baroques, funambulesques, s'appuie parfois son érudition. Le second exemple se réfère aux exercices de gymnastique des Bonshommes. Le troisième, à leur expérience géologique.