Chanson de Roland, 3988, 3705-725, 2870 et suiv
LA CHEVALERIE ET l'aMOUR 13
Les héros de l'histoire souffrent de la même sensibilité que ceux de la légende ; on pleure autant dans les chroniques que dans les chansons. Villehardouin ^ et les autres barons demandent au doge de les aider à conquérir la Terre Sainte : ils pleurent. Le doge leur accorde leur requête : il pleure. Les barons prient Boniface de Montferrat d'accepter le commandement : tout le monde pleure. Le doge monte à la chaire de Saint-Marc et annonce solennellement qu'il partira avec eux : toute l'assemblée pleure à chaudes larmes. Une partie des croisés veut quitter l'armée; Boniface de Montferrat, Baudoin de Flandre, le comte de Saint-Pol les supplient de ne pas abandonner leurs compagnons : tous pleurent. Les chevaliers restés à Constantinople apprennent la défaite et la capture de Baudoin : ils pleurent, etc.
§ 6. La cheçalerie et V amour ; différence entre le Nord et le Midi de la France.
Des cœurs aussi sensibles semblent une proie désignée à l'amour et, en effet, avec la prouesse et la religion, cette passion forme la base de la chevalerie. A vrai dire, il n'en serait pas ainsi si l'on s'en rapportait aux chansons de geste. Quand une reine ou une princesse vient le trouver dans sa chambre ou même dans son lit, le héros, qui songe à autre chose, ne lui cède que par complaisance. Souvent, il la renvoie avec ironie, ou encore, à coups de pied dans le ventre ; et la femme s'en va, fort marrie, mais prête à recommencer l'aventure avec qui lui plaira. Voilà l'amour dans notre épopée, où revit le souvenir des Barbares. Mais, si impudique qu'on s'imagine la femme germaine, si sauvages qu'on se figure les conquérants, il est visible qu'une telle conception est conventionnelle. Une aussi rude chasteté ne se rencontre guère sous les armes, et je doute qu'il y en ait eu beaucoup d'exemples. Mais elle convient au ton héroïque et brutal de la littérature d'oïl. Au nord de la Loire, on chante les grands coups d'épée et les joies féroces du combat; on ignore l'amour ou on en fait fi 2 ; et, plus tard, quand les poètes, entraînés par les brillants succès des troubadours, en font enfin le sujet de leurs vers, ils se bornent à marcher dans l'ornière creusée par leurs devanciers du Sud. Chez ces derniers, pas une seule chanson de geste ^ ; une abondante poésie