LES TROUBADOURS NE SONT PAS TOUJOURS DUPES
aimer, en sachant s'y prendre. Il suffît de se garder des mauvaises actions et de faire le bien qu'on peut. C'est pourquoi, lorsque je suis sans amour, je fais autant de bien que je le puis. Si je perds ma dame et mon amour, je ne veux pas perdre ma renommée ni mon mérite ; on peut vivre, sans elle, honoré et preux. C'est assez d'un dommage, il ne m'en faut pas deux. )>
Funeste à l'àme, inutile au mérite et à la gloire, vain pour le cœur ^, cet amour à prétentions morales n'avait même pas l'avantage de plaire au beau sexe, qui préférait des réalités plus proches et des galants plus entreprenants.
Bernard de Wentadorn, Quan la douss' aura m II me semble que les dames sont bien coupables, car les vrais amants ne sont guère aimés ; jamais je n'oserai dire ce qu'elles demandent ; mais il m'est dur qu'un tricheur d'amour ait par ses fourberies autant et plus que le véritable amoureux ^. »
Le véritable amoureux, c'est celui qui met en pratique les singulières conceptions que nous avons exposées dans nos premiers chapitres. Elles ont, çà et la, abusé de nobles esprits, qui, sans doute, payèrent fort cher leur extravagance. Mais la plupart ne les prenaient pas au sérieux.
§ 2. Uamour est un moyen de réclame pour les Troubadours
et pour les dames.
Les troubadours aimaient des dames puissantes pour que la célébrité de leurs maîtresses rejaillît sur leurs poèmes ; et les dames
1. L'obligation de choisir la dame tellement haut qu'on ne pouvait raisonnablement espérer atteindre au but n'excluait-elle pas, en quelque manière, toute passion profonde et sincère? Manuscrit de Cambridge publié par Paul Meyer, Rom.y 1886, 249 : « Celui qui aime ainsi ne languira pas d'amour et n'éprouvera pas les sombres douleurs desvrais amants ; ces derniers seulement deviendront mornes et dolents et diront que la dame au noble corps leur fait frémir tout le corps. »
2. B. de Yeniadorn, lo Rossignols s'esbaudeia: «Celui qui courtise avec orgueil et astuce obtient d'Amour plus que celui qui toujours supplie et s'humilie trop. »
Uc Brunet, dans Brey.d'-l m., 28841 : «Les plus loyaux amants, ceux qui aiment dans la sincérité de leur cœur, n'éprouvent que dédains et refus ; mais ceux à qui manque tout ce qui concerne Amour, ceux-là on les désire ; et ce n'est pas juste ; Amour fait jouir de ses bienfaits ceux qui ne savent ni les apprécier ni supporter ses maux. »
Guilhem Adhémar, leii ai ja visla, R. IV, 327. « J'ai vu bien des femmes haïr leur mari pour quelque méchant amant et s'éprendre de niais plutôt que de gens d'esprit.
« J'ai vu bien des hommes à qui les femmes avaient mangé leur bien. J'ai vu des femmes aimer sans quon leur donnât et ne pas aimer qui leur donnait.
c J'ai vu des chevaliers faire leur cour aux dames avec agrément et respect, 'et puis survenait un sot ignare, et c'est lui qui l'emportait.
t Voyez si elles sont mauvaises ; il y en a beaucoup qui préfèrent les plus lâches et les plus méchants. »
se faisaient courtiser et chanter par les troubadours célèbres pour o^gner à leurs charmes cette renommée dont elles avaient soif. Pour les unes comme pour les autres, l'amour n*était que de la réclame.
« Lorsque je chantais vos louanges, dit Elias Cairel à Isabelle (Hist. litt.j XIXj 497), mes chants n'avaient pas pour but les jouissances d'amour ; la gloire était le véritable profit que j'en attendais, comme fait tout troubadour qui célèbre une dame d'un haut mérite. »
Audiart de Malemort, voulant séduire Gaucelm Faidit, lui envoie ce message [Hist. Laiig., X, 244) : « Sachez que je suis le petit oiseau que vous tenez dans votre main, pour faire et dire toutes vos volontés • et voyez que je suis noble, d'un rang élevé et jeune ; et on dit que je s\ns fort belle. Et je n'ai jamais donné mon amour, ni promis, ni trompé, et j'ai grande envie de valoir et d'être aimée, pour y gagner renommée et louange; et vous êtes celui par qui je puis avoir tout cela ; et je suis celle qui peut vous en donner pleine récompense. Je vous veux pour amant et je vous fais don de ma personne et de mon amour. »
La vicomtesse d'Aubusson {ibid.^p. 245) fit des avances au même troubadour « pour l'amener à s'éprendre d'elle et se faire prier d'ampour et, pour y gagner de la renommée et de la valeur, elle accueillit ses prières et lui promit son amour ». Mais ni l'une ni l'autre de ces dames ne tinrent leurs promesses, car ces âmes sèches se souciaient peu de tendresse et n'étaient avides que de bruit, a Elle veut que, dans mes chansons, je célèbre son mérite et sa beauté, » dit Ranibaut de Vaqueiras {Leu pot hom). Aussi c'est à leur vanité de femme et nom à leur cœur que s'adressaient les troubadours adroits. Folquet de Marseille {Leu an mort, Diez, Leben, trad. Roisin, 139) : « Si elle daigne m'accueillir, elle en sera récompensée, car je chanterai son mérite dans les nobles réunions. » Mais ce détour ne réussissait pas toujours et les poètes étaient cruellement bernés. « Il n'y avait aucune dame (Hist. La?ig., X, 274) qui ne désirât être courtisée de Miraval et ne cherchât à l'y amener, car il savait mieux que tout autre les honorer et les faire apprécier, et aucune ne croyait avoir de renommée, s'il n'était son ami. Et il en courtisa beaucoup et enfit beaucoup de belles chansons ; mais on ne croit pas qu'il ait joui d'aucune ; toutes le trompèrent.
« Il aimait par-dessus tout la louve de Pennautier et célébrait son mérite dans ses chansons et ses nouvelles... Et la louve, à cause de la grande renommée qu'il lui procurait et parce qu'elle savait que Miraval, plus qu'aucun autre, était capable de la faire louer ou de la faire blâmer, soufTrait ses prières et lui avait promis de lui faire
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plaisir d'amour et l'avait retenu pour son chevalier, en lui accordant un baiser. Mais elle aimait le comte de Foix et en avait fait son amant. »
Avec Azalaïs de Boissezon, il lui arriva encor pis : « Comme il pjouvait lui obtenir plus de renommée qu'aucun autre, elle fut très joyeuse de voir qu'il l'aimait et lui fit toutes les belles mines et lui dit toutes les choses agréables qu'une dame peut faire et dire à un chevalier. Et il la célébra dans ses chansons et ses nouvelles, louant son mérite, sa valeur et sa courtoisie. Et il lui valut une telle renommée que tous les barons du pays la courtisèrent, le vicomte de Béziers, le comte de Toulouse, et le roi d'Aragon, qui s'était épris d'elle sans l'avoir vue, sur les louanges que lui en avait faites Miraval. Il vint la voir ; Miraval vint avec lui et lui demanda de le servir auprès d'elle. Mais, tout de suite, le roi la requit d'amour ; et la nuit même, elle lui accorda tout ce qu'il voulut ; et, le lendemain, toute la cour le sut. »
En cette histoire, Miraval avait joué le rôle de l'entremetteur mabTé lui ^, et il semble bien que, dans beaucoup de cas, les dames aient abusé de l'ingénuité des troubadours pour se faire connaître et apprécier des hauts barons. C'est ainsi que la vicomtesse d'Aubusson séduisit Gaucelm Faidit, qui ne songeait pas à elle. « Mais elle aimait Hugues d^ Lusignan, fils d'Hugues le Brun, comte de la Marche et fort ami de Gaucelm. Elle habitait le château d'Aubusson, où elle ne pouvait point recevoir Hugues de Lusignan. Elle feignit d'être malade et fit le vœu d'aller à Notre-Dame de Rocamadour et envoya dire à Hugues de se trouver à Uzerches, ville où Gaucelm avait sa maison, d'y venir en secret, de descendre chez Gaucelm et que là ils pourraient jouir de leur amour ; et elle lui fixa le jour du rendezvous. » Et ainsi fut lait : les amants passèrent deux jours dans la chambre du troubadour, servis par sa propre femme ; puis, chacun de son côté, ils partirent pour leur pèlerinage à Rocamadour, où ils se retrouvèrent, « et ils y passaient les nuits ensemble avec grande joie 2 ».
1. D'autres remplirent ces fonctions en parfaite connaissance de cause. Bonifaci Calvo, dans sa clîanson Enquzr cab, R. Lex.l, 475.. avertit d'une façon détournée Alphonse X de Castille que la dame que courtise ce roi est toute prête à céder et, en agissant ainsi, il fait son métier, dit-il.
Sur le point d'être abandonnée par Savari de Mauléon {Hi^L Laïuj., X, 255) Guillerma de Benauges lui fait mander de venir la voir en secret, qu'elle se donnera, à lut « Et sachez que moi, Uc de Saint-Cire, qui ai écrit cette biographie, je fus véritablement celui qui porta ce message. »
2. La môme légende est racontée de Guilhem de Saint-Didier, d'Uc Maréchal et de la vicomtesse de Polignac {liist. Lang., X, 266).
176 l'amour et la femme en occitanie
Les grands seigneurs manquaient parfois de reconnaissance et payaient fort mal les services involontaires des troubadours ; ils les faisaient congédier par les dames lorsqu'ils en étaient maîtres. Bernard de Ventadorn fut chassé sur l'ordre d'Alphonse X et le comte de Rodez se débarrassa d'Uc Brunet aussi cavalièrement.
§ 3. Uamour est un passe-temps mondain.
Bien que l'on ait compté plus de quatre cents troubadours, leur nombre est infime, à coup sûr, si on le compare à celui des dames qui désiraient s'amuser au petit jeu, pas très innocent, de la galanterie occitanique. Faute de poètes, elles s'accommodaient de chevaliers ; et, comme, des deux parts, on suivait sans y croire les préceptes imposés par l'autorité des troubadours, l'amour devint entre eux un exercice de salon, un passe-temps qui remplissait les heures vides des belles désœuvrées, sans les engager à grand'chose, et qu'on recommandait aux hommes pour les assouplir aux belles façons. « Nul homme n'est vraiment courtois, s'il n'est allègre et joyeux, et rien ne rend joyeux l'homme comme le commercedes femmes [domnei).)) Personne ne prenait au sérieux les maximes que l'on pratiquait, et on se conformait en souriant aux règles les plus puériles. Ce léger coquetage, un vrai secret de Polichinelle, devait être rigoureusement celé. Sentir ^ onrar, celar, sufrir, sont les quatre obligations du galant. « Tout en chantant et en riant, dit Cadenet [Brev. d^Am., 31829), celui qui est sage et avisé doit rester discret et secret ; et je suis bien ainsi ; il n'y a pas d'homme si loyal que je ne le trouve félon, s'il s'enquiert de ma joie ; et celui qui, en m'interrogeant, se figurerait savoir mon cœur, ne serait pas plus avancé au bout de l'an qu'au premier jour. »
B. de Ventadorn, Brev. d^Am,^ 33506 : « Jamais homme n'a cherché à connaître ma joie que je ne lui aie menti avec plaisir, car ce n'est pas sagesse, mais folie et puérilité que d'allerrévéler ses joies d'amour à un autre, à moins qu'il ne puisse vous être utile. »
Arnaut de Marveil, Aissi cum selh., R. III, 218 : « S'il vous plaisait de m'accorder quelque faveur, sachez, dame, qu'on pourrait me tuer plutôt que de m'arracher ce secret. Que Dieu ne me laisse plus vivre, si j'étais traître envers vous. »
André le Chapelain décide que, si l'amant a reçu de sa dame une bague, il doit la porter le chaton en dedans, pour qu'on ne puisse la reconnaître, et à la main gauche, « parce qu'elle est moins exposée à des touchers honteux et déshonnêtes » (p. 294). Il permet un confident [secreiarius) à l'un, une confidente à l'autre, pour qu'ils puissent
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épancher leurs peines dans un sein ami ; et, de plus, un internonce, dont la fonction sera de gouverner les mouvements de leur cœur ainsi qu'il convient [recle). Amusant personnage que ce Mentor erotique, ce directeur des consciences en proie à Vénus ! Il est vraiment dommage qu'il n'en subsiste d'autre trace que ce passage du Chapelain. En réalité, les maris remplirent quelquefois cet office. Ils y trouvaient leur compte, jugeant bon d'occuper à ces petites intrigues le besoin qu'ont les femmes de se faire adorer et leur évitant le péril d'attaques plus sérieuses.
Peire Vidal (Hist. Lang., X, 272) « courtisait Azalaïs de Rocca Martina, femme de Barrai, seigneur de Marseille ; ce dernier aimait Peire Vidal plus que nul au monde pour ses belles poésies et pour les grandes folies qu'il faisait et disait ; ils s'appelaient entre eux du surnom de Raynier. 11 savait que Peire Vidal courtisait sa femme et il prenait cela comme un jeu, ainsi que tous ceux qui connaissaient cet amour ; et la dame faisait de même, comme toutes celles que courtisait Peire Vidal, chacune lui promettant tout ce qu'il voulait, et il était assez fou pour les croire. Et quand Peire Vidal se fâchait avec Azalaïs, Barrai mettait la paix entre eux et faisait promettre à sa femme tout ce que le troubadour lui demandait.., »
Or Peire Vidal, ayant surpris la dame endormie, lui déroba un baiser sur la bouche. Azalaïs « se plaignit en pleurant à Barrai et lui demanda vengeance. Mais Barrai, en homme vaillant et adroit, ne fit qu'en rire et réprimanda sa femme de mener tant de bruit pour un fou. Mais elle ne se calmait pas et faisait de grandes menaces, si bien que Peire Vidal prit la fuite et passa outre-mer, croyant qu'Azalaïs en voulait à sa vie... Mais Barrai pria sa femme de lui pardonner et de lui accorder en don le baiser qu'il lui avait volé... et Peire Vidal revint à Marseille et fut très bien accueilli par Barrai et par Azalaïs... ».
Guilhem de Saint-Didier {Hist. Lang., X, 267) aimait la vicomtesse de Polignac, qui ne voulait pas de lui ; elle finit par lui déclarer : « Seigneur Guilhem, si mon mari ne m'en priait pas et ne me l'ordonnait pas, je ne vous accepterais pas pour mon chevalier et mon serviteur. »
En principe, un bon mari n'empêchait pas sa femme d'avoir un ami, pourvu qu'elle se contentât d'un seul ^ et qu'il fût bon et loyal (Salut catalan, cité par P. Meyer, Rom., 1891, 194).
1. A. le Chapelain, règle III ! « Nul ne peut avoir un double amour. -> — Gaucelm Faidit, Breu. d'Am., 31319 : « 11 y a des dames qui croient qu'on les loue d'avoir beaucoup d'amants, mais qu'il leur en arrive ce qu'elles méritent ! C'est une honte et un déshonneur, quand on a un amaut, d'en accepter un autre. »
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Miraval avait pour femme Gaudairenca, troubadour elle aussi. 11 l'avait renvoyée, probablement parce que dans ses chants d'amour elle avait dépassé la mesure permise. Uc de Malaplana, haut baron ciitalan, lança contre le mari ce sirvente ^ : « 11 a commis une bien grave infraction contre les lois de cette galanterie dont il se piquait toujours jusqu'ici... C'est un attentat pour lequel il n'est pas un homme courtois qui ne souhaitât sa perte... Un mari à qui plaît la jeunesse doit faire preuve de complaisance afin que ses voisins soient complaisants pour lui, eux aussi... mais il s'efTorce maintenant de se réconcilier avec sa femme. Or, s'il la désire et s'il lui plaît de la recou^Te^, il faut qu'il soit assez généreux pour lui permettre d'avoir un amant qu'elle trouve selon son cœur... Quand il aura fait sa paix avec elle, la joie reviendra dans sa maison, pourvu qu'il ne lui reproche plus son talent poétique et ses vers gracieux, qu'il ne fasse plus peser de soupçons sur elle, qu'il ne trouve pas pénible de voir sa maison souvent courtisée ; car, à cette condition, il nous plaira à nous, les courtois, et donnera ombrage aux jaloux, »
§ 4. Les Confrères d'amour.
Les dames et les chevaliers qui consacraient au domnei leur oisiveté formaient une élite sentimentale et mondaine dont les membres, conscients de leur mérite tout particulier, se sentaient liés par des sentiments fraternels, compatissaient les uns aux autres, s'aidaient de leurs prières et au besoin de leurs armes et méprisaient, au point de fuir leur compagnie et de les traiter en profanes, ceux qui ne professaient point comme eux le culte de l'amour, ceux qui n'entendaient pas « les dits subtils d'Amour et de Raison - )>.
Ce sont les Confrères d'Amor, les Fizel Amador, les mêmes que le stil nuo^o appellera plus tard Fedeli d'Amore, les Fidèles d'Amour.
Bre^. ci'^m., 31134 : « Jetienstous les fidèles amants {fizel amador) ^ pour mes amis et mes seigneurs et j'ai grand désir de les servir, car ils sont de notre Confrérie (coi^en) *. »
Li Confrère d'amour [Rom.^ 1907, 30, manuscrit publié par Langf ors) : « Confrères d'amour, écoutez-moi tous, vous qui dans votre