LES CONFRERES D AMOUR
la dame et avec tous ceux qui étaient amoureux et firent la guerre à Raimon à feu et à sang. Et le roi d'Aragon, quand il apprit la mort de la dame et du chevalier, vint dans le pays, prit Raimon, détruisit son château et saccagea ses terres ; et il fit mettre Guilhem et la dame dans un tombeau devant l'église de Perpignan ; et, pendant des années, les chevaliers du Roussillon, de la Cerdagne, de la Catalogne et du Narbonnais leur firent dire une messe anniversaire, et tous les vrais amants et toutes les vraies amantes loyales priaient Dieu pour le salut de leur âme. Et le roi d'Aragon fit mourir Raimon de Rossillon en prison et donna toutes ses terres aux parents de Cabestaing et de la dame... » {Hist. Lang., X, 310).
Moins heureux que ce monarque, Savari de Mauléon n'eut pas une occasion aussi éclatante de prouver son dévouement à la cause de l'amour ; mais nous savons que ce haut baron « plus qu'aucun autre chevalier fut ami des dames et des amants et désireux de vivre dans le plaisir et avec des gens courtois » {Hist. Lang., X, 254). Il faut croire que, si le cas s'en était présenté, il eût fait comme le roî d'Aragon. Un amant très enflammé risque volontiers ses jours pour celle qu'il aime ; mais prendre les armes pour la dame d'autrui, au nom du dieu Amour, seul en est capable un Confrère d'Amour, un chevalier de ces temps extraordinaires. Ainsi fut vengée la mort de Cabestaing. C'est une légende ; mais le marquis Boniface de Montferrat, très réellement, se fit le paladin des amoureux opprimés. Dans son épître au marquis {Valen marques, R. II, 260), Rambaut de Vaqueiras qui fut, comme son maître, un vaillant guerrier ^, rappelle, entre autres exploits, comment ce puissant seigneur secourut son vassal Boson d'Anguilar, mourant d'amour pour une jeune fille que ses parents avaient placée sous la garde d'Albert Malaspina. Boniface alla la lui enlever pour la donner à Boson. Il sauva aussi Jacobina, héritière du vicomte de Vintimille. Comme on se disposait à la marier de force, elle réclama sa protection, et il partit aussitôt avec cinq chevaliers seulement, dont l'un était Rambaut de Vaqueiras. Il réussit à s'emparer de Jacobina au moment où on allait l'embarquer pour la Sardaigne, mais fut obligé de fuir devant toute une armée lancée à ses trousses. Les six hommes et la dame durent se cacher deux jours, n'ayant rien à boire ni à manger ; ils échappèrent aux ennemis, et Jacobina, mise en lieu de sûreté, obtint la restitution de ses terres.
Le Dauphin d'Auvergne, d'après les biographies des troubadours,
1. 11 le suivit à la quatrième croisade et périt à ses côtés dans une embuscade.
186 l'amour et la femme en occitanie
se serait montré aussi héroïque. Un de ses vassaux, Peijre de Maensac, avait enlevé la dame de Tierci et refusait de la rendre aoi mari ; le suzerain, prenant le parti de Peire, soutint une guerre pour cet unique motif {Hist. Lang., X, 265).
En général, les secours réclamés par les Confrères n'étaient pas d'une nature aussi périlleuse. Ils demandent à leurs semblables en Amour de prier pour eux leur dieu.
Chiaro Davanzati, f/no disio m'è nato, Ant. Rime, III : «Tous les amoureux, les dames et les demoiselles qui s'occupent d'amour, je les prie du fond du cœur, de toute ma force, avec plus de soupirs et de pleurs qu'il n'y a d'étoiles, je les prie de prier Amour qu'il m'arrache à mes douleurs et ait pitié de moi. »
Id., ch. Fa mi semhlanza, Ant. Rime III : « Que cela vous déplaise, dames et demoiselles, au point de prier ma dame qu'elle ait pitié de moi. »
Id., Non già per gioia : « Va, chansonnette, à ceux qui éprouvent l'amour, afin qu'ils prient Dieu pour l'amant qui est mort et a quitté cette vie... »
§ 5. Les dames de la confrérie; les cours d'amour.
Ces dames et demoiselles sont celles qui font partie de la Confrérie, celles qui vivent comme l'indique Etienne Fougère ^ :
La noble dame « se dépouille de tout souci, sauf de se faire belle et agréable, de se peindre en blanc et en rouge ; et elle dit que sa jeunesse fut mal employée, si elle n'a pas mis ses soins à aimer, se en amor ne met entente ^ ».
Ce sont ces dames que le Rosmarinimontis concilium nous montre s'assemblant pour écouter religieusement la lecture de VArt d'aimer d'Ovide; « ces dames qui depuis leur enfance sont restées dans la famille d'Amour et veulent y rester» (vers 110-111); ces dames qui excluent sévèrement de leurs rangs ce]les qui ont passé l'âge de l'amour. Ce sont elles qui, au nombre de soixante, se réunissent autour de la comtesse de Champagne pour juger un cas délicat (A. le Chapelain, p. 289). D'après le Chapelain, lorsque entre amants surgissait quelque difficulté, leurs confidents avaient le droit d'apporter la question devant des tribunaux féminins de cette espèce, mais
1. Le Livre des manières, vers 1057, dans Ausgaben und Abhandlungen auf dem Gebiele der romanischen Philologie, t. XXXIX.
2. Nous retrouverons ces dames dans le stil nuovo ; ce sont celles qui ont l'esprit d'amour : « Donne che avete inlellello d'amore. » Ici, inlelletlo est la traduction du mot entente.
LES DAMES DE LA CONFRÉRIE; LES COURS d'aMOUR 187
en taisant le nom des parties, ce qui rendait tout à fait facultative l'exécution de la sentence. C'est ce qu'on a appelé les cours d'amour ^. 11 est impossible d'y voir autre chose qu'une académie, et leurs débats n'avaient que l'importance d'un divertissement de salon 2. Elles contribuèrent, cependant, à aggraver l'immoralité des théories de l'amour courtois. Présidées par des femmes qui, comme Hermengarde de Narbonne, exerçaient elles-mêmes les pouvoirs de la souveraineté féodale, il est assez naturel que ces cours aient exagéré et détourné de leur vrai sens les doctrines des troubadours, en transformant la dame en idole irresponsable, sans cœur et sans scrupules, à qui tout est dû et tout est permis et dont les ordres les plus ridiculement futiles sont observés avec autant de rigueur que s'il s'agissait de sauver un empire. Telle est la Guenièvre du Conte de la Charrette^ et c'est Marie de Champagne qui, du propre aveu de Chrétien de Troyes, lui fournit « le sujet et l'esprit » de cette immorale histoire ^.
Moins exigeante, une autre dame, Marie de Ventadorn, dans sa tenson avec Gui d'Uisel (R. IV, 28), se borne à défendre la pure théorie occitanique contre un contradicteur qui, rejetant de propos délibéré les chimères et les conventions de la galanterie chevaleresque, se place sur le terrain de la réalité et établit l'égalité des sexes en amour. La question débattue est la suivante : les lois d'Amour obligent-elles une dame à faire pour son amant, en matière d'amour, tout ce qu'il lui demande loyalement, de même que lui ferait tout pour elle? Oui, répond Gui d'Uisel, elle doit tout faire, deux amants sont égaux.
« Gui, dit Marie, un amant doit implorer comme une grâce tout ce qu'il désire et la dame doit l'accorder, mais en y regardant à deux fois ; et l'amant doit la prier comme une amie et comm.2 une suzeraine à la fois, tandis qu'une dame doit faire honneur à son amant comme à un ami et non comme à un maître... ; les amoureux ne parlent pas sur ce ton, au début ; ils viennent nous prier mains jointes, à genoux : Dame, souffrez que je vous serve humblement, comme votre hommelige. Et lorsqu'on les accepte à ce titre, je les tiens pour faux et
1. Sur les cours d'amour, cf. Gaston Paris, Bom., 1883, 528 et suiv.
2. A propos de ces réunions de femmes, il est bon de noter que le saphisme fut aussi répandu au moyen àgo que la sodomie. Cf. le Livre des manières, vers 1105 «t suiw
3. Les grandes réunions mondaines du Puy Sainte-Marie durent quelquefois ressembler à des cours damour et se parer de littérature. Une fois même un troubadour, le moine de Montaudon, en fut élu sei^^neur, avec faculté de décerner l'épervier, c'est-ù-dire de désigner la personne qui, durant toute la période des réjouissances, subviendrait à leurs frais.
188 l'amour et la femme en occitanie
traîtres s'ils se font les égaux de celles à qui ils se sont donnés pour serviteurs.
« — Non, répond Gui; ou bien l'amant aime plus que la dame, et ce n'est pas glorieux pour elle ; ou bien ils sont égaux, car l'amant ne doit rien à la dame que par amour ^. »
La mode des cours d'amour ne dura pas longtemps ou fut peu répandue, car il semble que c'est devant elles qu'auraient dû être débattus les tensons et jeux-partis ; or, les troubadours en remettent la décision à des arbitres, une, deux, trois personnes nommément désignées, et non à une cour d'amour.
§ 6. U amour occitanique sert de masque à V amour charnel.
Nous avons vu l'amour conventionnel de l'Occitanie servir de réclame aux belles et aux troubadours et de passe-temps distingué aux mondains. Il nous reste à examiner sa principale fonction, qui fut d'habiller de formules de politesse et de circonlocutions décentes les plus charnelles réalités. C'était le masque transparent sous lequel les séducteurs feignaient de déguiser la brutalité du désir ; ils n'abusaient personne, sauf peut-être les maris, enclins, par grâce d'état, à prendre les vessies pour des lanternes. Par égard pour les convenances, on commençait par parler de Dieu, de vertu, de perfectionnement moral ; et cela finissait entre deux draps ^. Aussi bien que les galants, les dames connaissaient l'inanité des grands sentiments et des phrases subtiles dont elles aimaient à parer leur chute assez mollement disputée.
« Que celui qui veut mener pure et sainte vie aime les femmes et les croie et se fie complètement à elles ! par elles, son âme sera sanctifiée... c'est aussi sûr que ce qui n'est pas vrai.
« Si l'on voit un homme parler souvent à une femme, ce n'est que pour le bien, croyez-le ; iis ne parlent que de Dieu ; vous pouvez le croire, comme vous feriez pour le rat qui dirait ne pas aimer le lard» [U Evangile aux femmes, publié par Paul Meyer, Rom., 1907).
1. a II faut savoir, dit Buoncompagno, grammairien du xiii« siècle, dans sa Boia Veneris (publiée par Monaci ddius Rendiconti délia Reale accademia dei Linceiy 1889, p. 70 et suiv., qu'une femme, quelle que soit sa classe, refuse toujours ce que lui demande son amant ; ceci, pour cinq causes : 1° parce qu'en vertu d'une prédisposition occulte, il est dans la nature de la femme de toujours refuser ce qu'on lui demande ; 2° de peur d'être prise pour une femme facile, si elle consent tout de suite ; 3° pour que ce qui a été refusé longtemps paraisse plus précieux et plus doux quand on se décide enfin à l'accorder ; 4° parce qu'elle attend quelques présents et cadeaux avant de se décider ; 5° parce que beaucoup de femmes craignent de devenir mères. »
2. C'est de la même façon que les choses se passaient vers 1830.
l'amour occitanique, masque de l'amour charnel 189
Le grammairien Boncompagiio, auteur d'un recueil de lettres à l'usage des amants dépourvus d'imagination, la Rota Veneris, déclare : « J'emploierai deux modes différents dans la manière dont doivent s'exprimer les amants, suivant qu'ils le font avant le fait ou après le fait ; car celui qui veut jouir de l'amour d'une femme doit commencer par la flatterie et l'adulation et promettre même ce qu'il ne pourra tenir ; car à tout promettre on ne risque rien, dit Ovide. »
Le traité d'André le Chapelain est, lui aussi, une sorte de secrétaire galant ; les amants qu'il met en scène s'expriment fort noblement ; les femmes se défendent avec adresse ou dignité ^. Ils ne parlent que de cet amour pur qui fond ensemble deux cœurs dans une commune tendresse (p. 182). Cette passion, dit l'auteur, n'offre que des avantages ; nul ne s'est jamais repenti d'avoir ainsi aimé. Elle est la source de toutes les vertus, aucun mal ne peut en venir « et Dieu lui-même ne s'en trouve guère offensé ». Or cet amour pur comporte les embrassements, les baisers sur la bouche et le chaste contact du corps nu de Vamante ; seule, la volupté proprement dite lui reste défendue.
C'était suggérer aux dames, au cas où elles eussent été embarrassées, le moyen de céder sans honte ; elles savaient bien que l'amant qui les tiendrait nues contre soi passerait outre, quelques promesses de respect qu'elles lui aient fait jurer avant de le soumettre à cette épreuve.
Tenson entre Elias d'Uisel et Aimeric de Pégulhan, R. IV, 22 : « Elias, celle que j'aime plus qu'aucune autre me dit qu'elle couchera avec moi à condition de ne pas la forcer contre son gré et de me contenter de l'embrasser. Faut-il me soumettre à cette condition ou la forcer et me parjurer?
« — Aimeric, si je couchais a/ec celle que j'aime plus que moimême, je ne la prierais pas ; mais riant et jouant gentiment, j'en arriverais à mes fins ; puis j'irais en pèlerinage, plus loin que la Syrie, demander pardon à Dieu de mon parjure 2. »
C'est ainsi sans doute, sauf le pèlerinage en Syrie, que les choses se passaient dans la réalité, et en voici un second témoignage :