Sire poi m'acquislasle. Voi me in unitale
Di piira volonlale.
Voi non nVaddiniandasîe.
auteur met aux prises un vassal subtil et une grande dame qu'il supplie humblement de l'accepter pour serviteur ; mais elle ne se méprend point à l'hypocrisie de ces beaux mots. « Tu n'auras pas, lui répond-elle, la satisfaction de te vanter de moi parmi les autres, de dire que j'ai été amoureuse de toi. Ton dessein est vain ; tu ne m'auras pas par amour et je ne m'abaisserai pas jusqu'à toi... Tu me demandes une chose que je ne veux pas et je sais bien que toi-même tu t'en rends compte... je ne dois pas tromper mon mari, mais sauvegarder son honneur. » Après cette belle protestation, elle fmit, en termes voilés, par donner quelque espérance au soupirant, tout en lui recommandant le secret.
C'est toujours au nom de l'amour pur qu'un chevalier, dans la tenson Vostro piagente ^^iso (Ch. Davanzati, Ant. R me V), attaque la dame : « Qu'il vous plaise de me tenirpour serviteur, je suis humble, je ne désire point de vilenies, je vous aime d'amour courtois. » — « Messire, répond-elle, votre demande me plaît tant que j'ai envie de vous l'accorder. Je n'ai peur que d'une chose, cest que ce que i^ous me dites en parlant d'amour sans i^ilaines intentions ne soit pas vrai ; et si c'est vrai, certes cela me plaît. Et je veux vous prendre pour ami, si vous respectez mon honneur, tenez-vous-en pour assuré ; mais n'ayez point de vilain amour et, si vous en avez, abandonnez-le, n'aimez point mon déshonneur!... Je te chéris et je t'aime comme serviteur et je t'aimerai dans la pureté de mes intentions... »
Il en adviendra ce qui pourra ; on employait, sans y croire, ce chaste jargon. Après avoir longuement disserté sur la noblesse et la pureté du véritable amour, Jacques Bretel {le Tournoi de Chauuencif 4518 et suiv.) détruit tout l'effet de son prêche, sans s'en apercevoir, en proposant en exemple Enée et Didon, Lancelot et Guenièvre, amants charnels s'il en fut. Ces contrastes ne choquaient personne ; on savait bien où menaient, dans la plupart des cas, toutes ces rêveries d'idéal et de vertu, cette convention de respect, de soumission et de secret.
§ 7. Violation des secrets d'alcôve.
Le secret ! la plus importante, peut-être, des règles que doit observer l'amour, même innocent ; il n'y en avait pas de plus ouvertement violée. « Guilhem de Berguedan [Hist. Lang., X, Biogr. de G. de Berguedan) était un noble baron de Catalogne, bon chevalier et bon homme de guerre... Un jour, il tua un seigneur en trahison et, pour ce crime, fut dépouillé de ses fiefs. Longtemps il vécut chez ses parents et ses amis, mais tous l'abandonnèrent parce qu'il désho-
VIOLATION DES SECRETS d'aLCOVE 193
norait leurs femmes, leurs filles et leurs sœurs... et il se i^antait de toutes les dames qui se Iwraient à lui. Il eut beaucoup d'aventures de guerre et de femmes et de grands malheurs. Puis il finit assassiné. » — « On lui demandait un jour où il se rendait, raconte la comtesse de Die ^. Chez madame une telle, répondit-il en la nommant, qui va me donner une guirlande et mefaire jurer que je ne le révélerai à personne. )) Le don de la guirlande signifiait capitulation complète. Beaucoup se montraient aussi indiscrets, à en croire la comtesse de Die. (( Vous êtes comme la plupart des chevaliers de Provence ; s'ils ont une dame qui soit belle et d'un rang élevé, ils s'en vantent à tort et à travers et se plaisent à faire croire qu'ils sont plus aimés qu'ils n'aiment eux-mêmes. Si vous en recevez quelque gage, vous le montrez à tout le monde. Si, au contraire, votre dame ne l'emporte ni par la beauté ni par le rang et qu'on vous dise : Comment et à qui avez-vous donné votre cœur? vous racontez qu'on vous a fait tant d'avances, tant de prières, que vous n'avez pu résister. Aussi aucune dame ne peut-elle avoir confiance en vous. Il faut vous rabattre alors sur les chambrières et vous vous vengez des dames en cherchant à les déshonorer ; vous achetez aux marchands des guirlandes, des voiles, des ceintures et vous faites croire que ce sont des dons d'amour -. »
Bre^f. d'Am., 31252 : a Aujourd'hui les amants ne pensent qu'à tromper ; chacun ne songe qu'au moyen de coucher avec sa dame ; et ils font pire, ils vont s'en vanter partout et ils racontent partout, avec grande sottise, qu'ils voudraient bien être avec leur dame en un lieu où ils pourraient faire cet acte déloyal. »
Bertrand de Boni [Hist. Lang., X, 225) avait pour dame Maheut de Montanhac, que courtisaient également le roi d'Aragon, le comte
1. Citée par Francesco de Barberino ; Thomas, Fr. de Barherino, p. 123.
2. Jeu-parti entre Elias Cairel et Bernard : « Un amant ne peut s'empêcher de parler de sa dame à tort et à travers à tout le monde ; un autre n'en parle jamais, mais la contemple nuit et jour dans son cœur, ne pensant qu'à la servir. Des deux, quel est le plus épris? » — Jeu-parti d'Alart de Caux, Hisl, liiL, XXIII, 524 : a Quel amant faut-il préférer, celui qui n'est point sincère, mais reste discret ; celui dont le cœur est loyal, mais ne sait pas cacher son amour ? »
Arnaut Daniel, Can chai la fueilla : « Celle dont je suis l'ami n'est pas du tout cruelle »;/rf., Aus quelcim : «Je suis heureux en amour, elle me baise et m'embrasse. •>
Peire Rogier, Entr'ira e joi, R. III :« J'aime bien celle qui m'a conquis et elle m'aime. »
Raimon de Miraval (Andraud, le Troubadour B. de Miraval, p. 95) : « Ma dame se contente de mon amour ; les autres ne savent pas ce que je sais et ce qui me fait lui adresser cinq cents mercis. »
Cf. Bonagiunta, Ben mi credera, Nann. I. — Pacino Angioleri, Genlildonna vaîcnle, J\unn. I, etc. — Dans ces divers exemples, le poète chante son triomphe sans nommer la dame ; mais il était facile de savoir qui elle était.
194 l'amour et la femme en dccitanie
de Toulouse et deux fils du roi d'Angleterre, le comte de Poitiers et le comte de Bretagne. Pour se débarrasser de ses ^i^•aux, le troubadour sans scrupules (v voulut faire savoir au comte de Bretagne quelle était la dame qu'il aimait, et il la loua de façon à faire comprendre qu'il l'avait vue et tenue toute nue ».
Rambaut de Vaqueiras, R. III, 256, Sa^'is e fols : « En toute affaire je suis sage et ingénieux, mais j'aime tant ma dame que j'en deviens fou... Je suis avide de coucher avec son beau corps... » Et le poète nomme sa dame en toutes lettres et ce n'est ni plus ni moins que Béatrice, fille ou sœur du marquis de Montferrat, son hôte et son protecteur ^ !
Tenson entre Uc de la Baccalaria et Gaucelm Faidit, R. IV, 16: La dame ^ eut appartenir à son amant aux yeux de tous, et cependant elle possède un mari avec lequel elle vit en bonne intelligence ou qui, du moins, exerce ses droits d'époux.
Jeu-parti entre Blacas et Rambaut, R. IV, 25: Une dame vous fera jouir complètement de son amour, mais en secret. Préféreriezvous que, sans vous rien accorder en réalilé, elle se fît passer pour votre maîtresse? « Blacas, dit Rambaut, rien ne m'est plus agréable que de me trouver dans les mômes draps que celle que j'adore ; rien ne me plaît autant que de la tenir nue...
«^-Rambaut, à quoi sert de désarçonner son adversaire sans témoins? on n'en retire aucune louange ; le mérite caché n'obtient point la renommée ; il faut de la lumière aux escarboucles ; il faut qu'on puisse raconter les hauts faits ; un œil aveugle, une langue muette ne sont ni œil ni langue. »
§ 8. Uamour licencieux.
Les troubadours ordonnent le secret et publient à son de trompe le nom de leur dame ; ils recommandent la pureté et la moralité et composent les vers les plus licencieux. On ne se risque pas à traduire les deux chansons de Guillaume IX, Companho tant ai agut et Farai un vers, tant elles sont libres. « En amour je suis passé maître, dit-il ailleurs [Ben vuelh que sapcJwn, Jeanroy, Ann. du Midi, 1905, 183); jamais une amie ne m'a eu une nuit qu'elle ne veuille m'avoir le lendemain ; je suis si expert dans ce métier que j'y puis gagner mon pain sur tous les marchés. »
1. Dans la même chanson, à quelques vers de distance, Béatrice est appelée par soa surnom ou senhal, Bels cavalers. La coexistence du senhal et du nom véritable dans la même chanson prouve bien que l'emploi du senhal, dont on a voulu faire une règle importante, n'est qu'une formahté vide de sens.