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CONCLUSION

Souvent mêlé à la religion, même quand il était charnel ; venant de Dieu, menant à Dieu, vivant en Dieu quand il était pur, l'amour occitanique semblait destiné à gravir les sommets les plus ardus du mysticisme ; c'était le terme où, à défaut de génie, le portait son évolution naturelle. Chez nous, et non en Toscane, auraient dû s'épanouir les poèmes du stil nuo^o, ces derniers rejetons où l'arbre, avant de mourir, concentra sa sève la plus brûlante, pour donner ses fleurs les plus rares. Dans notre littérature, Amour et le Christ se confondent, « qui aime bien sera sauvé » ; la Dame, ange du ciel, resplendit d'une telle lumière qu'elle obscurcit le soleil ; elle exerce sa miraculeuse influence non seulement sur son amant, mais sur tous ceux qui ont le bonheur de la rencontrer ; on ne peut la regarder « sans perdre toute méchanceté » ; « nul ne peut faillir s'il a souvenir d'elle » ; la vraie noblesse est celle du cœur, et les Fidèles, déjà groupés en confrérie, ne vivent que d'amour. Les théories et les sentiments sont les mêmes, quelle différence y a-t-il donc entre les derniers troubadours et Guido Guinicelli ? L'inspiration. Trop de cadavres albigeois empestaient l'air et trop d'hommes d'armes serraient le Midi à la gorge pour qu'il chantât. Une génération qui a vécu des heures terribles ne garde plus assez de force pour les raconter, ni même pour raconter quoi que ce soit ; elle a trop agi pour écrire ; les cœurs épuisés par les catastrophes quotidiennes ne s'envolent plus vers les nues.

Dans la terre occitanique, imbibée de sang, les fleurs d'amour ne pouvaient plus germer.

Nous croyons être agréabks à nos lecteurs en rassemblant *ici quelques t€X'es romantiques où l'amour et la religioe se mêlent de la façon la ç)ius choquante, à peu près comme dans les poésies des troubadours et des stibiuoçistes ; ce qui montre, une fois de plus, qu'il n'y a rien de nouveau aujourd'hui sou-s le soleil. (Cf. I, chap. m, § 16. § 19 et suiv. ; H, chap. vi et chap. vu.)

« Tu esk fil qui me ratt-ache à Dieu, » disait Musset à George Sand. [Lettres de G. Sand à Mus^t et Sainte-Beuve, publiées par Roclieblave, Introd,, p. xv). Voici en effet ce qu'elle lui écnt :

« Que Dieu te conser^'^e, mon aani, dans la disposition où sont t^on cœur et ton esprit. L'amour est un temple que bânit celui qui aiir>c à un objet pins ou moins digne de son culte et ce qu'il y a de plus beau en cela, ce n'est pas tant le dieu que l'autel... Que l'idole reste debout <mL qu'elle se brise bientôt, tu n'en auras pas moins bâti un beau temple. Ton âme l'aura habité, elle l'aura rempli d^iin encens divin... le dieu changera peut-être, le temple durera autant que toi. Ce sera un lieu de refuge sublime où tu iras reti^e'mi>er ton cœur à la flamme éternelle, et ce cœur sera assez riche, assez puissant pour renouveler la divinité, si la divinité déserte son piédestal. Croi«-tu donc qu'un amour ou deux suffiront pour épuiser et flétrir une âi»e forte? Je l'ai cru aussi pendant longtemps, mais je sais à présent que c'est tout le contraire. C'est un feu qui tend toujours à monter et à s'épurer... C'est peut-être l'œuvre terrible, magnifique et courageuse de toute une \4e... peut-être que Dieu, etc... Monte vers Dieu sur les rayons de ton génie et envoie ta Muse sur la terre raconter aux hommes les mystères de l'amour et de la foi. »

Id., p. 37 : «Tu l'as dit cent fois et tu as eu beau t'en dédire, ta n'as pas effacé cette sentence-là : il n'y a au monde que l'amour qui soit quelque chose. Peut-être est-ce une faculté divine qui se perd et se retrouve, qu'il faut cultiver ou qu'il faut acheter par des expériences douloureuses. Peut-être m'as-tu aimée avec peine pour aimer une

autre avec abandon. Peut-être celle qui viendra t*aiinera-t-clle moins que moi et peut-être sera-t-elle plus heureuse et plus aimée. Il y a de tels mystères dans ces choses et Dieu nous pousse dans des voies si neuves et si imprévues ! Laisse-toi faire, ne lui résiste pas. Il n'abandonne pas ses privilégiés. Il les prend par la main et les place au milieu des écueils où ils doivent apprendre à vivre, pour les faire asseoir ensuite au banquet où ils doivent se reposer. »

Elle écrit à Sainte-Beuve, le 25 août 1833 : ♦< Je me suis énamourée d'Alfred de Musset... je me suis rendue et je suis heureuse de l'avoir fait ; remerciez Dieu pour moi. »

Et lorsqu'elle s'éprend du ridicule Pagello, elle note dans son journal (Rocheblave, p. ix) : « J'étais là entre ces deux hommes, l'un qui me disait :« Reviens à moi, je réparerai mes torts, je t'aimerai, «je mourrai sans toi!» et l'autre qui disait tout bas dans mon autre oreille : « Faites attention, il n'y a plus à y revenir, vous êtes à moi. « Mentez, Dieu le veut ! Dieu vous absoudra ! »

Dans l'épître « En Morée », qu'elle adresse à Pagello pour lui avouer son amour, elle lui demande, le plus sérieusement du monde, si, lorsque sa maîtresse s'endort dans aes bras, il sait demeurer « éveillé à la regarder, à prier Dieu et à pleurer ». (Cité par Charles Maurras, les Amants de Venise, p. 91.)

« Dans George Sand, quand les dames veulent doucement céder, Dieu est toujours là pour leur faciliter l'alïaire » (Lettre de Pierre Laffite à Anatole France, en tête de l'édition de la Princesse de Clèçes, Paris, 1889). En efîet, daiit? Jacques, Fernande écrit à son amant : « J'aime mon mari, ma sœur et mes enfants plus que jamais ; et pour toi, Octave, je ressens une affection pour laquelle je ne chercherai point de nom, mais que Dieu m'inspire et que Dieu bénit. »

Musset, Confession d'un enfant du siècle, I,chap. v : «La nature veut avant tout la reproduction des êtres : partout, depuis le sommet des montagnes jusqu'au fond de l'Océan, la vie a peur de mourir. Dieu, pour conserver son ouvrage, a donc établi cette loi que la plus grande jouissance de tous les êtres vivants fût l'acte de la génération... Le cerf enrutéventre la biche qui lui résiste... l'homme, tenant dans ses bras sa compagne, au sein de la toute-puissante nature, sent bondir dans son cœur l'étincelle qui l'a créé.

« 0 mon ami ! lorsque vous serrez dans vos bras une belle et robuste fenune ; si la volupté vous arrache des larmes... si l'infini vous descend dans le cœur... ne confondez pas la vie avec l'ivresse, ne croyez pas la coupe divine où vous buvez le breuvage divin... remerciez Dieu de vous montrer le ciel I »

212 l'amour et la femme en occitanie

/(/., HT, (.'11. XI : « Ivresse des sens, ô volupté I oui, comme Dieu, tu es immortelle !... Volupté trois fois sainte... Amour, ô principe du monde ! flamme précieuse que la nature entière, comme une vestale inquiète, surveille incessamment dans le temple de Dieu I

Id., IV, ch. m: « Elle priait pour son amour. Je la soulevai dans mes bras. 0 mon unique amie, m'écriai-je, ô ma maîtresse, ma mère et ma sœur ! demande (à Dieu) aussi pour moi que je puisse t'ainier comme tu le mérites. Demande que je puisse vivre ; que mon cœur se lave dans tes larmes, qu'il devienne une hostie sans tache et que nous le partagions devant Dieu ! »

Id. V, ch. VII : (( Quand nous nous sommes serrés pour la première fois dans les bras l'un de l'autre, il y avait déjà longtemps que quelque chose de nous savait que nous allions nous unir. Que cette part de nous qui s'est embrassée devant Dieu ne sache pas que nous nous quittons sur terre. »

Musset, Lettre à Lamartine :

Mais toi qui sais aimer, réponds, amant d'Elvire, Comprends-tu que l'on parte et qu'on se dise adieu? Comprends-tu que, ce mot, la main puisse l'écrire, Et le cœur le signer et les lèvres le dire, Les lèvres qu'un baiser vient d\mir devant Dieu !

Id., Souvenir :

Je me dis seulement : A cette heure, en ce lieu. Un jour je fus aimé, j'aimais, elle était belle ; J'enfouïs ce trésor dans mon âme immortelle Et je l'emporte à Dieu !

Id., Nuit d'octobre :

Je te bannis de ma mémoire.

Reste d'un amour insensé...

Pardonnons-nous ; je romps le charme Qui nous unissait devant Dieu.

Le Don Juan de Namouna a une mission divine, qu'il a tenté d'accomplir :

Ce vain fantôme, à qui Dieu t'avait envoyé, Tu n'en as pas brisé la forme sous ton pied ;

et il ressemble au Christ :

Pensif comme l'amour, beau comme le génie, Rameau tremblant encor de l'arbre de la vie, Tombé, comme le Christ, pour aimer et souffrir.

Un quidam, cité par Maigron (le Romantisme et les mœurs, i[). 252), s'écrie : « C'est Dieu qui frémit en toi quand tes lèvres appellent mes baisers, c'est lui qui te prescrit de m'ouvrir les bras et qui me dit, à moi, de t'ouvrir les miens, c'est lui qui... » et Maigron n'ose pas donner la suite de ce texte trop brûlant.

Philothée O'Ncddy, fragment second, cité par Maigron, op. cit., p. 247, note : « Une âme nouvellement arrivée aux demeures célestes soupire et pleure et demande à revenir sur la terre. Le Seigneur lui offre tout ce qu'il juge capable de la séduire et de la déterminer à rester près de lui. Obstinément, l'âme refuse ; c'est qu'elle veut aller consoler sa bien-aimée restée là-bas. Et le Seigneur n'insiste plus :

Eh bien, dit Jéhovah, j'accorde ta demande.

Je te bénis, mon fils. Lorsque l'amour commande.

Tout doit obéir, tout, jusques à l'Eternel.

Un cœur qui sait aimer est la plus riche offrande

Dont on puisse à jamais décorer mon autel.

(Cf. aussi Maigron, p. 253, 184, etc.)

Victor Hugo, les Rayons et les Ombres, XL :

Il faut aimer !...

Croyez et la paupière s'ouvre.

Aimez et la prunelle voit !...

La nuit, nul regard ne sait lire

Aux seuls feux des astres vermeils ;

Mais l'amour près de nous vient luire,

Une lampe aide les soleils !

Pour que, dans l'ombre où Dieu nous mène,

Nous puissions lire à tous moments.

L'amour joint sa lumière humaine

Aux célestes rayonnements.

Aimez donc, car tout le proclame.

Car l'esprit seul éclaire peu,

Et souvent le cœur d'une femme

Est l'explication de Dieu î

21^ l'amour et la femme em occitanie

Cf. ibidem, XXVI.

Id , Chants du crépuscule, XXXYIII (cf. XXIII) :

Heureux qui peut aimer et qui dans la nuit noire Tout en cherchant la foi peut rencontrer l'amour ! Il a du moins la lampe en attendant le jour ! Heureux ce cœur! Aimer, c'est la moitié de croire!

Id., Chansons des mes et des bois, Psyché :

Quelle est la chose humble et superbe, Faite de matière et d'éther, Où Dieu met le plus de son verbe Et l'homme le plus de sa chair?...

0 Psyché, quelle est la Sagesse?

0 Psyché, quelle est la Vertu?...

Quel est le chef-d'œuvre du Père, Quel est le grand éclair des cieux?

Posant sur mon front, sous la nue, Ses ailes qu'on ne peut briser, Entre lesquelles elle est nue, Psyché me dit : (.l'est le baiser !

Id., Légende des Siècles, III, André Chénier :

Aimer, c'est savourer aux bras d'un être cher La quantité de ciel que Dieu mit dans la chair.

Id., III, V Amour en Grèce :

... La création n'est qu'un vaste baiser. Aimer, c'est le moyen de Dieu pour apaiser.

C'est le cœur qui nous crée et l'âme qui nous sauve ; Car l'hostie et l'hymen, et l'autel et l'alcôve, Ont chacun un rayon sacré d'un même jour ; La prière est la sœur tremblante de l'amour. Qui prie, adore ; aimer, c'est prier une femme ; Les deux lumières sont au fond la même flamme.

Ce que nous demandons... aux baisers...

C'est ce que demandait au tonnerre l'apôtre, La révélation, l'éternité, la vie !...

Apercevoir un astre à travers une chair. C'est croire, c'est aimer !

Ici., I, le Sacre de la femme :

Chair de la femme, argile idéale, ô merveille !

... Si sainte qu'on ne sait, tant l'amour est vainqueur.

Tant l'âme est vers ce lit mystérieux f)Oussée,

Si cette volupté n'est pas une pensée

Et qu'on ne peut, à l'heure où les sens sont en feu,

Etreindre la beauté sans croire embrasser Dieu !

Baudelaire, Fleurs du mal, sonnet Que diras-tu ce soir :

Sa chair spirituelle a le parfum des ange» Et son œil nous revêt d'un habit de clarté.

Id., Franciscse mese laudes :

0 fœmina delicata,

Per quam solvuntur peccata î

Flaubert, Madame Boçary, p. 225. — La lettre de rupture de Rodolphe à Emma finit ainsi : « Adieu! Soyez toujours bonne î conservez le souvenir d'un malheureux qui vous a perdue. Apprenez. mon nom à votre enfant, qu'il le redise dans ses prières! »

Id., p. 317. (Il s'agit cette fois-ci de Léon, le second amant de M""*^ Bovary) : « Afin de le retenir davantage, espérant que le ciel peut-être s'en mêlerait, elle lui passa autour du cou une médaille de la Vierge. »

Mathilde Serao, Après le pardon, trad. Hérelle, p. 82-83. Il s'agit de l'amour adultère de Marco Fiore et de Maria, femme d'Emilio Guasco : « Te rappelles-tu, Marco ? Nous n'avons pas osé invoquer sur notre amour la bénédiction de la Vierge, de la Purissima ; mais, devant celui qui fut Dieu et qui fut homme, qui comprit tout et qui pardonna tout, qui vit tout de ses yeux mortels et éleva tout jusqu'à la gloire céleste, du moins tout ce qui était accompli dans l'exaltation de l'esprit, nous avons demandé à Jésus de consacrer notre amour... Nous nous sommes unis devant Lui pour la vie et pour la mort... Délions-nous donc aujourd'hui devant lui, a^ec une profonde douleur...

« — Ainsi soit-il, dit Maria. Et quelques instants, en silence, le front courbé devant le Crucifix, ils s'absorbèrent dans une prière mentale. »

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