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LA CHEVALERIE ET LA RELIGION iS
peut tuer ou vendre à son gré. Les dames se prêtèrent volontiers à ce jeu où, Bans exposer grand'chose, elles glanaient tant de petits bénéfices et fortifiaient l'autorité de leur rang de tout le despotisme de la tendresse. La veille d«s tournois, elles se tenaient aux fenêtres pour voir défiler les combattants ; dans les lices, du haut d'échafauds, elles appréciaient les estais des champions, puis s'intéressaient aux péripéties de la lutte. Parfois elles eurent l'insigne honneur d'adouber les chevaliers.
§ 8. La chevalerie et la religion.
Plus que l'amour, la religion inspira la chevalerie et se mêla à elle au point de transformer en cérémonie liturgique l'acte uniquement militaire de Y adoubement ^,
L'Église, régnant sur les âmes, étendit naturellement son pouvoir sur les manifestations les plus importantes de l'existence. Avant de prendre rang dans les miHces séculières, les jeunes gens pieux faisaient bénir par le prêtre l'épée que le suzerain allait leur ceindre, passaient la nuit en prières et, le matin, entendaient la messe, comme ils faisaient à peu près tous les jours. Des parrains très religieux ajoutèrent à l'ancien précepte : Sois preux... sois preux et souç^iens-toi de moi (c'est-à-dire : sois-moi fidèle), des recommandations telles que : Que Dieu f accorde fidélité et courage.., aime Dieu ^. Bientôt une nouvelle étape fut franchie, et les prêtres, ne se contentant plus de bénir l'épée, armèrent eux-mêmes le néophyte, donnèrent la colée et, dans un court sermon, lui tracèrent ses nouveaux devoirs. L'Église hésita un instant à s'engager dans cette voie. En 1102, un concile tenu à Westminster défend aux abbés de faire des chevaliers. En 1213, Simon de Montfort prie un évêque d'armer son fils, mais le prélat, avant de s'y décider, refusa longtemps, « car ils savait que c'était contrevenir à l'usage et que, normalement, seul, Ufi chevalier pouvait faire un chevalier ^ ».
Or bien des évêques se comportaient en chevaliers. Turpin, mieux
1. Sur cette évolution de la cérémonie d'adoubement, cf. Léon Gautier, la Chevalerie.
2. En 1247 {Magnum Belgii Chronicon^cilée par L. Gautier, la C/ieya/me, 291, note) le roi de Bohême adoube ainsi Guillaume de Hollande : « En l'honneur du Dieu tout-puissant, je t'adoube chevalier et je t'admets dans notre confrérie. Mais souviens-toi que le Sauveur du monde a été pour toi souffleté devant le pontife Anne, moqué et battu de verges devant le juge Pilate, couronné dépines devant le roi Hérode, dépouillé de ses vêtements devant le peuple et suspendu à la croix. Souvienstoi de ses opprobres, accepte sa croix et n'oublie pas que tu as sa mort à venger. »
3. Chronique de Pierre des Vaux-de-Cernay, citée par Luchaire, la Société française au temps de Philippe-Augusle.
16 l'amour et la femme en occitanie
que nul autre, frappait de la lance et de l'épieu. Thomas Becket * « entretenait une grande maison de chevaliers vassaux et leur donnait de riches cadeaux et vêtements ; il avait des cottereaux, des archers et des sergents ; il les menait batailler et piller ; il opprimait durement les ennemis du roi. Il prit d'assaut des châteaux, brûla des bourgs et des villes et attaqua des cités. Il était sur son destrier, armé du lourd haubert, pour éviter les blessures des flèches. Il guerroya longtemps en Gascogne et y prit des châteaux ; il chevaucha aussi en Normandie contre les Français ».
Joinville raconte qu'un de ses chapelains, en veste rembourrée, le chapeau de fer sur la tête, la lance en arrêt, tout seul, chargea à pied huit Sarrazins retranchés derrière un mur : et il était si terrible que tous prirent la fuite ^. « Il y avait dans l'armée, dit-il plus loin, un très vaillant homme qui avait nom monseigneur Jacques de Castel, évêque de Soissons. Quand il vit que nos gens s'en revenaient de Damiette, lui qui avait grand désir d'aller à Dieu ne s'en voulut pas revenir au pays où il était né ; mais il piqua des éperons et attaqua tout seul les Turcs, qui, à coups d'épée, l'occirent et le mirent en la com.pagnie de Dieu, au nombre des martyrs. »
On ne pouvait contester à des hommes de cette trempe le droit d'armer des chevaliers. Dès la seconde moitié du xiii^ siècle, on trouve dans les rituels non seulement la benedictio eiisis, mais la benedictio novi militis. Le Pontifical de Guillaume Durand en donne ainsi la formule : « Dieu, disait le prêtre, vous n'avez permis ici-bas l'usage de l'épée que pour contenir la malice des méchants et pour défendre la justice. Faites donc que votre nouveau chevalier ne se serve jamais de ce glaive pour léser injustement qui que ce soit ; mais qu'il s'en serve toujours pour défendre tout ce qu'il y a ici-bas de juste et de droit... Reçois cette épée au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Sois un soldat pacifique (c'est-à-dire imposant la paix par les armes), courageux, fidèle et dévoué à Dieu. »
« Permets-lui, Seigneur, dit le Pontifical romain, d'être le défenseur des églises, des veuves et des orphelins chrétiens contre la férocité des païens et des hérétiques. Reçois ce glaive au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; sers-t'en pour ta défense et pour celle de la sainte Eglise de Dieu.*»
Tous les détails de V adoubement finirent par prendre une valeur symbolique et sacrée. UOrdène de chevalerie fait de la chevalerie un saint ordre. Le bain dans lequel se purifie le néophyte est un baptême;
1. Vie de saint Thomas le martyr, d'après Garnier de Pont Sainte-Maxence.