LA JOIE FRANCISCAINE
Aussi avait-il fait de la joie un devoir, inscrit dans la règle de son ordre : « Les frères doivent bien prendre garde à ne pas se comporter extérieurement comme des hypocrites, sombres et ambitieux, mais bien à se montrer toujours joyeux dans le Seigneur et gais et aimables et agréables à tous m {Reg. prima, VII).
« En récompense de son renoncement parfait, le maître bien-aimé de François lui avait fait don d'une joie parfaite. Il y avait des moments, des heures entières où cette joie lui montait dans l'âme comme un chant, si bien qu'il finissait par chanter lui-même doucement la mélodie qu'il entendait au dedans de soi ; et il la chantait en français, comme jadis, lorsqu'il allait sur les routes, avec le frère Égide, pour annoncer l'Évangile. Et sans cesse plus claire retentissait la mélodie céleste et sans cesse plus forte elle montait en lui. Parfois alors il saisissait deux bâtons ou ramassait à terre deux morceaux de bois, appuyant l'un sur le bas de sa joue comme si c'eût été une viole, et le frottait avec l'autre comme avec un archet. Et toujours il chantait plus haut et toujours il mettait plus de zèle à cette musique muette dont personne que lui seul ne pouvait entendre l'harmonie, et souvent il remuait tout son corps en mesure. Mais enfin son émotion le dominait tout à fait : il laissait retomber la viole et l'archet, fondait en larmes brûlantes et se perdait délicieusement dans un flot d'extase et de joie ^,'))
Cette joie instinctive, débordante, irrésistible, illuminait aussi les premiers compagnons du saint : « Le frère Masseo finit par atteindre à une humilité si profonde qu'il se figura qu'il était un très grand pécheur et digne de l'enfer, alors que, de jour en jour, il allait croissant dans toutes les vertus. Mais sa profonde humilité le remplit avec cela d'une lumière intérieure si intense que toujours son cœur débordait de joie. Souvent, quand il priait, on entendait sortir de lui une sorte de cri de joie, un murmure monotone, comme le rouet d'une tourterelle, et c'est avec un visage ravi et un cœur tout riant qu'il vivait dans la contemplation de Dieu, tout en se tenant pour le plus méprisable des hommes. Tel il était dans sa vieillesse, lorsque le jeune frère Jacques de Falterone lui demanda pourquoi il ne modifiait point sa manière de se réjouir et n'essayait pas d'entonner une nouvelle chanson. A quoi Masseo répondit avec un sourire d'allégresse : « C'est parce que celui qui ne trouve son bonheur que dans une seule chose ne peut chanter qu'une seule chanson -. »
1. Spec. perfec, XCIII ; Celano, Vila sec, II, 90]; Jœrgensen, 433.