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LE MEPRIS DE LA SCIENCE

Après quelques pas faits en silence, le saint dit de nouveau : ■TOmon frère Léon, quand même le frère mineur saurait prêcher assez «loquemment pour convertir à la foi tous les infidèles ; quand même il rendrait la vue aux aveugles, Touïe aux sourds, la parole aux muets ; s'il faisait marcher les paralytiques, chassait les démons et ressuscitait les morts de quatre jours, mets bien par écrit que ce n'est pas en cela que consiste la joie parfaite. »

« Pour l'amour de Dieu, mon frère, finit par demander Léon, explique-moi donc où nous pourrions trouver la joie parfaite.)) Et le saint répondit :

((Tout à l'heure, quand nous arriverons trempés de pluie et transis de froid, souillés par la boue de la route et épuisés par la faim ; si, à notre appel, le frère portier, plein de mauvaise humeur, venait nous demander qui nous sommes et, sur notre réponse que nous sommes deux frères, nous dire : Vous mentez ; s'il refusait de nous ouvrir et nous faisait rester dans la neige et dans l'eau et dans le froid et la faim jusqu'à la nuit ; et nous alors, si nous réussissions à supporter patiemment, sans trouble et sans murmures, les injures et les rebuffades ; si humblement et charitablement nous pensions que ce portier nous connaît vraiment tels que nous sommes et que c'est Dieu luimême qui excite sa langue contre nous ; ô mon frère Léon, inscris bien ceci, c'est en cela que consisterait la joie parfaite.

«Et si, voyant la nuit toute proche, nous nous remettions à frapper -et à appeler et à supplier en pleurant qu'on daignât nous ouvrir ; et si cet homme exaspéré, sortant avec un gourdin noueux et nous saisissant par le capuchon, nous jetait à terre, dans la boue et la neige, et nous frappait si fort de son bâton qu'il nous couvrît de plaies de la tête aux pieds ;

«Et si nous acceptions de tout notre cœur, avec amour, avec joie, ces injures et ces coups, alors, ô mon frère Léon, nous connaîtrions la joie parfaite. Car de toutes les grâces la plus précieuse est de se vaincre soi-même et de supporter tous les opprobres pour le Christ ^t pour l'amour de Dieu.

«Toutes les choses admirables que je t'ai nommées tout à l'heure, aous n'avons pas le droit de nous en enorgueillir, car elles ne viennent pas de nous, mais de Dieu. Mais les tribulations, les afflictions et la grâce qu'elles constituent pour nous, nous pouvons en être fiers, car cela vient vraiment de nous. »

§ 5. Le mépris de la science.

De tels hommes n'étaient pas faits pour se complaire aux subtilités

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de la théologie. Leur simplicité s'entretenait directement avec Dieu ; ils avaient trouvé la route la plus courte du ciel. Le saint d'Assise, qui lisait clairement en lui-même, connaissait aussi les foules et savait que les arguments scolastiques ne les émeuvent point. Toute sa vie, sans condamner formellement la science, il lui marqua son hostilité.

« En 1213, les frères mineurs s'étaient installés à Bologne. Plusieurs des membres les plus considérables de l'ordre nouveau avaient étudié en cette ville. C'étaient, d'abord, les deux vicaires de saint François, Pierre de Cattani et Élie, et c'étaient ensuite la plupart des généraux futurs de l'ordre, Jean Parenti, Aymon de Faversham, Crescent de Jesi, Jean de Parme... Un professeur de l'université de Bologne, Nicolas de Pepoli, après avoir été, dès le début, le protecteur et le bienfaiteur des Franciscains, a fini lui-même par entrer dans l'ordre ^. A peu près en même temps, le plus illustre des légistes de Bologne, Accurse, dit le Grand, abandonna aux mineurs sa maison aux portes de la ville. Et enfin Pierre de Stacia, à la ressemblance de l'école théologique fondée à Bologne en 1219 par les Dominicains, inaugura dans cette ville une maison d'études pour les Franciscains.

« François fut profondément indigné. Sa vie durant, il avait beaucoup tenu à être, comme il aimait à le dire, un idioia, un homme simple et illettré. D'une façon générale, il n'était pas ennemi des études, et Sabatier lui a fait tort en lui attribuant une malveillance foncière et de parti-pris contre toute science ; mais il entendait que les études servissent à la proclamation de la parole divine. Aussi pensait-il que l'on n'y avait pas besoin de beaucoup de livres... il lisait volontiers les Saintes Ecritures, mais, à mesure qu'il vieillissait, l'impression lui venait qu'il avait lu assez, même de la parole de Dieu et qu'il aurait suffisamment à faire, le reste de sa vie, de méditer ses lectures passées et de les mettre en pratique ^... Il mettait les frères en garde contre ceux qui tâchaient à briller par leur science et non pas à se rendre parfaits. Pour ce qui est de moi, ajoutait-il, tout ce que je sais est Jésus-Christ, le pauvre et le crucifié, et cela me suffit ^.. Et il disait aussi : Il y a aujourd'hui tant d'hommes qui cherchent avidement les connaissances et la science que bienheureux,

1. Ceci est important à noter, car le créateur du stil nuovo, Guido Guinicelli^ homme fort religieux, fut Bolonais et eut certainement des rapports avec les mineurs.

Saint François lui-même a prêché à Bologne, avec le plus grand succès ; voir plus bas. i

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