CINQUIÈME SECTION : L'EXALTATION DES POÈTES ITALIENS
§ 20. Cino.
« Tout ce qui plaît aux autres me déplaît, le monde m'ennuie et me répugne. — Qu'est-ce donc qui te plaît ? Je réponds : Ce qui me plaît, c'est qu'on passe son temps à s'entr'égorger.
« Et il me plaît de voir aux gens des coups d'épée dans la figure.
CECCO ANGIOLERI
et les navires couler à fond. Un second Néron me plairait et je voudrais que toute belle dame fût laide.
« L'allégresse et le délassement me déplaisent beaucoup. Seule la démence m'agrée et je voudrais passer mes jours à suivre un fou.
« Et il me plairait de tenir une cour de pleurs et de tuer tous ceux que je tue dans ma sauvage pensée, là où je trouve la mort. »
Qui donc écrivit ce sonnet démoniaque? le doux et volage Cino, le timide amant de Selvaggia, le soupirant épris de « mille beautés diverses », qui, par surcroît, professa le droit avec autorité. Telle était la frénésie qui déchirait alors les cœurs les plus anodins. Au milieu des bouleversements politiques, ces poètes s'asseyaient sur les ruines pour subir l'assaut de leurs passions forcenées. Les rigides conventions littéraires avaient beau enfermer leur génie en une gaine étroite, le délire de leur imagination éclatait en soubresauts, en rages soudaines, en extravagances. C'est en vain que les règles de la rhétorique canalisaient leui' verve en des œuvres de bon ton ; ils ne purent garder la « mesure ».
L'exagération, l'outrance, l'hyperbole, voilà la vraie nature de ces écrivains et voilà le caractère de ce « nouveau style » qu'ils inventèrent. Exaspérée par les haines des guerres civiles, leur sensibilité atteignait son paroxysme ; le perpétuel tumulte de leurs âmes se traduisit dans l'excès de leurs conceptions. Ces dernières années du xiii^ siècle se passaient dans l'angoisse. L'humanité en déroute haletait sous l'espoir, déçu de jour en jour, de l'ère nouvelle ou la crainte de la fin du monde. Une telle époque devait enfanter une littérature de convulsionnaires, au moins sur la terre italienne, patrie des joachimites et des flagellants.
§ 2L Cecco AngiolerL
« J'ai le cœur si triste de cent choses que cent fois par jour je crois mourir», dit le joyeux Cecco Angioleri, un bon vivant. « Il n'y a que trois choses qui me nlaisent et me tiennent le cœur en joie ^, les femmes, la taverne et les dés ; mais je ne puis en avoir tout mon saoul, car ma bourse ne me le permet pas... qu'on l'assassine, oui, qu'on assassine mon père qui me tient si serré ! »
« J'ai un père très vieux et riche, j'attends toujours qu'il meure, mais il ne mourra que quand la mer sera à sec, tant, pour mon malheur, Dieu l'a créé solide ! »