‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 163 sur 440 · LES HYPERBOLES DU « STIL NUOVO · texte numérisé non relu

LES HYPERBOLES DU « STIL NUOVO

th'a^ele : « Celui qui s'arrêterait à la contempler deviendrait un noble cœur ou mourrait. »

La Vila nuo^a n'est qu'une lon^e hyperbole ; tout y est au superlatif ^. A chaque instant reviennent les mots mirabile, maraviglia, miracolo. Dans le seul § 26, sur trente courtes lignes (éd. Melodla) on compte quatre mirabile et un maraviglia. Dante ne pleure pas : il baigne la terre de ses larmes (§ 12). Les pierres elles-mêmes semblent lui crier : meurs, meurs ! Un an après la mort de Béatrice, son abattement est encore «terrible » (§ 35); lorsqu'il se sent tiraillé entre le souvenir de Béatrice et son amour pour la Donna gentile, son état est « horrible » (§37). Son pouls, à la première apparition de Béatrice, âgée de neuf ans, tremble « horriblement )). Tl ne peut songer à l'amour qu'avec « horreur » (h:onn. A ciascun aima).

Béatrice est très jeune, très belle, très noble, très courtoise ; la couleur de ses vêtements est très noble et très blanche. Le ciel n'a qu'un défaut, celui de ne pas la posséder ^ (ch. Donne cKavete) ; elle émerveille les anges (ch. Quantunqite i>olte) ; elle émerveille Dieu lui-même (ch. Gli occhi dolenti).

Chacun de ces poètes croit que sa dame intéresse l'univers entier. Sa renommée, dit Cino (sonn. 5^ mi repiito), s'est répandue sur toute la ttîrre, in ogni terra ; on parle partout d'elle (sonn. Vedete donne) ; les fêtes publiques, si elle ne daigne pas s'y montrer, n'attirent personne (sonn. Or do^'è, donne). Si Béatrice passe dans une rue, la foule accourt pour la voir {V. N., §26); on parle d'elle jusque dans la cour des anges et dans les abîmes de l'enfer (ch. Donne cKavete).

Quand la dame meurt, c'est une telle catastrophe que l'univers de\Tait s'anéantir ; il a perdu son seul charme. Tous les troubadours qui ont eu à déplorer la perte de celle qu'ils aimaient s'accordent à tenir cet emphatique langage. Gavaudun, pleurant sa dame, reproche à la mort « d'empêcher le monde entier de jouir de sa beauté ». « Le monde entier est anéanti », « le monde entier devrait se tuer », disent, dans les mêmes circonstances, Pons de Capdeuil et Bonifaci Calvo [De tots caitius ; S'ieu ai perd ut, R. III). Plus modéré, Lanfranc Cicala, lorsque mourut na Berlanda, se borne à conseiller le suicide à tous les habitants de la Provence ; c'est que Berlanda n'était point sa dame. Encore assure-l-il que depuis milhi ans la mort n'a pas

1. On peut voir la liste très intéressante de ces superlatifs dans l'édition de la V. N. de Melodia, Introd.. xxxix, note 45.

2. Ce trait est imité de Bonifaci Calvo, S'ien ai perdu!, R. III : ^ A mon avis, sans elle, le paradis ne serait pas accompli en grâce. ^ ' ■

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commis un pareil forfait [Eu non chant ges, Appel, Pro^nncialia inedita ^).

C'est ainsi qu'à la mort de Béatrice Florence parut vide et désolée. Et ceci, pris subjectivement, n'est guère une exagération. La mort des êtres aimés de cette façon pathétique rend déserts les lieux qu'éclairait leur présence. De môme qu'elle était notre vrai soleil 2, sa personnalité à elle seule constituait notre nation ; les choses et les hommes n'existaient pour nous qnen fonctions d'elle ; elle morte, rien n'est plus. Les poètes feignent de prendre au pied de la lettre cette impression de vide que, pour eux, laisse dans la ville qu'elle habitait le trépas de leur amante, et Dante, employant la langue des documents ofïiciels, écrit en latin aux gouvernants de Florence (c'est au moins ce qu'il nous raconte) pour les prévenir de l'inquiétant état de la cité qu'ils administrent, privée à tout jamais de celle qui faisait son charme. Quomodo sedet sola civitas ! leur dit-il comme Jérémie (F. iY., § 30). Un an et demi après, tout y est encore plongé dans l'affliction (§ 40) ^, et Dante, rencontrant des pèlerins qui traversaient ses rues, se dit : « Je suis bien sûr que s'ils n'appartenaient à des pays lointains, ils paraîtraient troublés en passant au milieu de cette douloureuse cité. )> — Ne comprennent-ils pas son malheur? demande le poète (sonn. Deh peregrini) ; comment donc ne pleurent'ils pas ?

C'est pourquoi on ne s'étonnera pas que le seul pressentiment du trépas de Béatrice ait fait rêver à son amant un cataclysme universel. « Le soleil s'obscurcit, les étoiles p/eurenf, les oiseaux tombent foudroyés dans leur vol et il y a de grands tremblements de terre» (ch. Donna pietosa et § 23). — Ces larmes des étoiles sont empruntées à Ézéchiel (xxiii, 7 et 8) : « Quand tu seras mort, dit le Seigneur à Pharaon, je couvrirai le ciel, j'obscurcirai les étoiles, je cacherai le soleil d'une nuée, la lune ne donnera plus de lumière.

« Je ferai pleurer sur toi toutes les lumières du ciel et je répandrai les ténèbres sur la terre. »

Ce trait saisissant se retrouve chez saint Bernard, qui raconte

1. Plus tard, Pétrarque dira à la mort deLaure: « Mort, tu as privé le monde de son soleil... L'air, la terre et la mer devraient pleurer sur la race humaine » (sonn. Lascialo hai). — « Quand tu partis, le soleil tomba du ciel» (sonn. Spirito felice).

2. Cf. II, ch. xHi, § 9 : dans le slil nuovo, tout ce qui concerne la lumière delà dame est prodigieusement hyperbolique; mais, sur ce point spécial, il ne faisait que suivre l'exemple des troubadours.

3. On a allégué, pour excuser cette hyperbole, que l'exemple s'en trouvait dans le roman de Cligès, 5815 et suiv. Mais la situation est bien différente ; la femme que

eure toute une ville est l'impératrice.

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