CHAPITRE III LE « STIL NUOVO»; CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
§ 1. Le slil nuovo, exagération de la manière occitanique, est une poésie d'égoïsme et d'amour (-271). — § 2. Introduction du jargon scolastique dans la poésie (270). — § 3. Malgré leur pédanterie, les auteurs du s!il nuovo sont, avant tout, des poètes (277). — § 4. Profonde différence entre lestH nuovo et la manière occitanique; la mesure des troubadours, poètes de cour ; l'exaltation de« slilnuovistes, poètes solitaire^; les premiers, en déjjit des apparences, restent virils; les seconds sont efféminés (279). — § 5. Particularités caractéristiques du slil nuovo ; sa sensibilité exaspérée , sa courte carrière (282).
§ 1. Le a stil nuos'o », exagération de la manière occitanique, est une poésie d'égoïsme et d'amour.
Pour se faire du stil nuovo une idée juste, il est nécessaire d'abandonner pour un moment l'étude de Dante et de Cavalcanti. Il faut remonter le cours dedeux siècles et le redescendre depuis Guillaume IX jusqu'à Guido Guinicelli, en passant par Jaufré Rudel et Montanhagol. Il faut déchiffrer l'idéal très élevé, un peu mystique, un peu trouble, des troubadours qui brouillent le cœur, l'imagination et les sens ; alors seulement on parviendra à se représenter distinctement ces figures trop hautes, trop pures, trop mystiques que les écrivains du « stil nuovo construisirent sans bien les comprendre, car ils ne surent pas se dégager complètement des liens terrestres et ils ont confondu souvent les élans de la charité divine avec les brûlantes effusions de leur jeunesse. Dans l'ascension vers le ciel, ils restèrent à mi-côte. Le terme logique de leur odyssée dans les chemins d'amour, c'était le commentaire de saint Bernard au Cantique des Cantiques, l'extase de l'âme qui se consume en Dieu et pousse vers lui une oraison affranchie non seulement des pensées habituelles à l'homme, mais encore de sa façon même de penser. Et c'est en effet saint Bernard, symbole de la contemplation, qui guidera jusqu'à Dieu Dante abandonné par Béatrice, consciente de son impuissance ; mais la Comédie n'est pas le stil nuovo et le stil nuovo ne s'est pas élevé au-dessus de Béatrice.