LE ( STIL NUOVO
Que l'on fasse abstraction de l'a^^^açanle physiologie des spiritiy •des dialogues du cœur, de Tâme et de la mémoire, que l'on décortique <ie leur carapace scolastique toutes les préciosités des Fidèles, on y trouvera assez souvent des sentiments naturels dans leur principe, quoique exprimés de la façon la plus bizarre et la plus excessive ; lies sentiments que les hommes de cette époque, déjà portés vers i'idéal par la littérature d'outre-monts, ont éprouvés, d'une façon plus ou moins réelle, pour des dames parfaitement vivantes.
Car il ne faut pas perdre de vue les limites du stil nuovo. 11 ne touche ^ la science qu^ par des points superficiels. L'allégorie lui reste à peu près étrangère ; à part quelques vagues allusions à l'exil et aux factions, il ignore la politique. Il n'est qu'une manière, régie par des règles et des conventions plus étroites encore que la manière occitanique ; ultime évolution de cette dernière, il en est la conséquence poussée aux plus extrêmes rigueurs et ne recule pas devant les absurdités de cette outrance. Qu'on quintessencie le Confrère d'amour^ le Fizel Amador, on obtient le Fidèle d'Amour; la Dame-ange n'est que la sublime caricature de la Dame-perfection; la Dame-bête féroce nous ofîre les traits grossis de la suzeraine un peu guindée dont l'orgueil tenait les jongleurs à distance. C'est dans la tradition provençale que le stil nuovo a tout puisé, sentiments, principes et jusqu'au vocabulaire ; il les a systématisés et exagérés avec un tel esprit de suite qu'il peut paraître entièrement original.
Les troubadours cultivaient tour à tour deux genres : l'amour chaste et le libertinage, ce dernier réservé souvent aux tensons, dont ils empruntaient aussi le cadre pour échanger, avec une homérique lourdeur, les plus grossières injures : les poètes du stil nuovo n'ont pas agi autrement. Dante, Cavalcanti, Cino, chantèrent l'amour des sens, avec des accents parfois brûlants. Dante a insulté Forese dans une série de sonnets tellement bas ^ qu'on lui en a longtemps refusé la paternité ; et, pour la même raison, on a contesté l'authenticité des sonnets où Cino salit la mémoire de Dante. Guido Guinicelli (sonn. Volvol), Cino (sonn. Picciol degli atti), Cavalcanti (sonn. Guarda Manetto), Lapo Gianni (sonn. Pelle chiabelle di Dio) se sont plu à ridiculiser des personnages probablement inofîensifs. G. Cavalcanti a été traité de sodomite par Lapo Farinata (sonn. Guido quando dicesti). Enfin, sur des points littéraires, ces divins poètes
1. Notons ici qu'aux temps du slil miovo fleurissait en Toscane une école de poètes réalistes î Cecco Angioleri, Cène dclla Chitarra, Folgore di San Gimignano, Rustico di Filippo. On peut les rapprocher de Rutebeuf, des trouvères d'Arras et des auteurs de fabliaux.
27G l'amour et la femme en toscane
se sont copieusement injuriés. La correspondance de Guido Cavalcanti avec Guido Orlandi, le sonnet de Cino à Gavalcanti {Qua'son le cose vostre)^ les sonnets de Gecco Angioleri à Dante sont là pour le témoigner. Et tout cela n'appartient pas plus au stil nuoi>o qu'un traité scientifique et moral comme le Comnino, ou un ouvrage moral et politique comme la Comédie ; pas plus que les chansons populaires ou semi-populaires des Siciliens n'appartiennent à leur manière aulique.
Paré des grâces mélancoliques de la mort, fleuri de roses paradisiaques, curieusement accoutré d'oripeaux scolastiques, le stil nuovo repose notre esprit de la sèche simplicité des troubadours ^, Plus agrémentée de fioritures, son activité s'exerce pourtant en des bornes plus étroites. Il a campé le moi dans le vide enfermant obstinément les yeux au reste de l'univers. Absorbé dans la contemplation de sa souffrance, le profond égoïsme du stilnuoviste ignore le monde extérieur. Pas de cris de guerre, pas de chants de croisade, pas de sirventes politiques, pas de sirventes moraux ^ ; l'amour, encore l'amour et toujours l'amour ; un amour essentiellement monotone où les événements, sauf la mort et l'exil, ne jouent aucun rôle, où le poète, penché sur son cœur, écoute des voix mystérieuses, sans que la dame lui réponde. Sur le canevas de ses rêves, il brode, conformément à la tradition, le portrait de l'héroïne, sans se soucier de la ressemblance ; son image, dans le souvenir de cet halluciné, se conforme au type classique, Dame-ange, Dame-bête féroce, et exerce sur lui une telle fascination que, s'il rencontre dans la rue son amante, il lui est impossible de discerner ses traits tels qu'ils sont, car aux yeux du poète le dieu Amour, c'est-à-dire la fantaisie de l'amant, substitue les siens ^ ; il ne la voit qu'à travers deux siècles de tradition littéraire ; il n'a rien à apprendre d'elle que ce que lui en ont dit ses maîtres et sa propre imagination. Le stil niioi^o, bien plus encore que l'école d'Occitanie, est une poésie d'égoïsme et d'amour.
§ 2. Introduction du jargon scolastique dans la poésie.
Il a plu aux Fidèles, pour se rendre inintelligibles aux profanes, de proférer leurs oracles dans le barbare langage de la science, G'est là, à vrai dire, leur grande innovation ; c'est la part qui leur revient
1. La poésie des troubadours est déparée par l'emploi continuel des auxiliaires être, avoir, faire, devoir et par l'indigence des images. Ces défauts sont encore plus sensibles dans les chansons de geste.
2. Les chansons morales de G. Guinicelli et de Dante n'appartiennent pas plus au slil nuovo que les chansons de la Pierre ou la Comédie.