LES AUTEURS DU « STIL NUOVO )) SONT DES POETES
en propre dans les matériaux qu'ils ont employés, la seule de leurs étrangetés dont on ne puisse trouver la source chez leurs prédécesseurs : exprimer les souffrances de l'amour dans le jargon de la scolastique. Izarn, At de Mons, Guiraut Riquier nous ont laissé des discussions théologiques et de véritables sermons ^ ; mais, dans ces morceaux où ils développaient pesamment d'orthodoxes théories, l'image de la femme n'est pas venue embrouiller leurs raisonnements ; et lorsque ces mêmes auteurs parlent d'amour, fût-ce de l'amour le plus épuré, de l'amour mystique, ce sont les termes de l'amour courtois qui montent à leurs lèvres. Ils chantent la Sainte Vierge comme la dame de Burlats ou Bels Cavalers. La pédanterie reste soigneusement exclue de leurs effusions. On pourrait retrouver en germe chez Lanfranc Cicala et quelques autres troubadours la distinction des facultés de l'âme, le dialogue des yeux, du cœur, de la mémoire ; mais ils ont ignoré cette insupportable physiologie des spiriti que Guido Cavalcanti a si malencontreusement introduite dans la description des tortures de son cœur et dont aucun de ses émules n'a su se débarrasser. En Occitanie, il ne serait jamais venu à l'idée d'un poète de nous apprendre que sa dame est une merveille en actey ni qu'elle informe telle ou telle couleur ^.
§ 3. Malgré leur pédanterie, les auteurs du « stil nuovo » sont,
avant tout, des poètes.
Malgré ce baroque déguisement, les stilnuo\>istes restent des poètes. C'est en vain qu'ils se donnent pour des théologiens ou des philosophes. En dépit de leur pédanterie, nous ne pouvons les prendre que pour des porte-lyre. Et le plus illustre d'entre eux, après avoir abandonné les sentiers du stil nuovo, après avoir longtemps « maigri » pour acquérir les connaissances qui lui manquaient ^, après avoir écrit cette gigantesque Comédie pour moraliser l'humanité, ne réclame pas d'autres lauriers que ceux d'Apollon * {Par., I, 25).
1. Par exemple, Guiraut Riquier, épître XIV ; épitre XII, qui « est une composition en 522 vers où il expose en quatre points les raisons que nous avons d'aimer, de craindre, d'iionorer et de servir Dieu » (Anglade, le Troubadour G. Biquier, p. 278 et suiv.). — N'At de Mons, dans son épître au roi d'Aragon, disserte sur la création du monde, l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme ; dans une épître au roi de Castille, consacrée à réfuter la croyance à l'influence des astres, il parle de la créalion du monde, de l'immortalité de l'ûme, de la prédestination, des attributs de Dieu, etc.