V. N., § 42, Studio quanlo posso ; Par,. XXV
4. Voici en quels termes Dante parle de sa gloire littéraire {Vulg. Eloq., I, 17): * Il est clair que cette langfue (le vulgaire illustre) nous couvre d'honneur. Est-ce que
Î7B 1. 'amour kt la femme en toscane
C'est le dieu Jcs vers qu'il invoque lorsqu'il se prépare à voir le Dieu vivant ; oubliant la gloire des élus, il ne brigue plus que celle des poètes (Par., I, 28), car « le nom de poète, dit Stace, est celui qui dure et honore le plus » {Purg.. XXI, 85). Et cette âme qui, ayant terminé son temps de purgatoire, est définitivement affranchie des vanités terrestres, laisse échapper ces scandaleuses paroles : « Pour avoir vécu sur terre aux temps de Virgile, je consentirais à rester un an de plus en exil » (Purg., XXI, 100). Ainsi donc, pour le vain plaisir d'avoir A^écu alors que brûlait la flamme profane de lEnéide, Stace aurait supporté volontiers d'être privé un an de plus de la présence de Dieu, de ce Dieu auquel son âme, pendant douze cents ans, a a pire de toutes ses forces, jusqu'au moment où ce désir a été assez fort pour faire tomber ses chaînes ^. C'est en vain qu'Oderisi rappelle à Dante que « la renommée change comme le vent... Quel nom restera-t-il de toi avant que mille ans se soient écoulés ?» {Purg., XI, 100); c'est «n vain que Justinien l'avertit {Par., VI, 114 et suiv.) que la poursuite de la gloire ici-bas nuit à l'amour de Dieu ; c'est dans cette poursuite qu'est le vrai but de la vie, voilà ce qu'il se fait affirmer par la bienheureuse Gunizza (Par.. IX, 42), car il se sent plus littérateur que chrétien ^ et peut-être plus poète qu'amant.
Je sais bien que les poètes d'alors ne se considéraient point comme des ajusteurs de rimes. « Mon métier est de louer les preux et de blâmer les méchants, » dit Granet (Comte Karle, R. IV, 237), et il morigène durement Charles d'Anjou ^. Montanhagol appelle les poètes doctor {Nonaniandig). Pour Dante, la science est nécessaire au poète ; tout poète est qualifié de sage ou de docteur. Docteurs, les troubadours {Vulg. Eloq., I, 10) ; docteurs, les Siciliens (ibid.. I, 12 et 19). Guida
ses familiers ne dépassent pas en renommée les rois, les marquis, les comtes et n'importe quels magnats? Inutile de le prouver. Et nous savons par nous-même- Ue quûlle gloiie elle revêt ses adeptes, car la douceur de cette gloire nous fait oublier notre exil. »
Dans ce passage, Dante fait modestement honneur de sa gloire à la langue qu'il a employée ; mais ailleurs {Vulg. Eloq.. I, 10), il attribue au contraire la supériorité <ie cette langue à ce quelle a été employée jiar lui et par Cino.
1. C'est tout à fait à tort que, pour excuser Dante de celte sorte de blasphème, on a allégué saint Paul [Rom., ix, 3) et Moïse {Exode, xxxii,31, 32). il n'y a rien de commun entre le désir éminemment chrétien de sauver ses frères et la vaine satistaction -d'avoir vécu au temps où la littérature jetait son plus vif éclat.
2. Ayant un pape, Jean XXI, à placer en paradis, Dante a soin de n'en parier que comme littérateur, et il lui donne son nom de littérateur : Pieîro Ispann. Demême, de Folquet, évêque de Toulouse et zélé persécuteur des Albigeois, il n'a retenu que la qualité de troubadour.
3. Exemple donné aussi par Elias Cairel {Pus chai la fiieilla, R. IV, 293; Guilhen» Anelier. Arfaraisiloî^R. 1\ ,271 ; Peire Cardinal, 9"'^'^ 9ran maleza. Pi. I\', 355, etc.).
« STIL NUOVO h ET MANIERE OCCITAM^UE 279
Guinicelli estle Sage (sonn. Amor e cor gentil); Juvénal aussi (6'onw., IV, 13) ; Virgile est « le Sage qui savait tout » {Inf,, VII, 3). C'est qu'on interprétait allégoriquement l'Enéide, (ju'on « moralisait » Ovide et qu'on essayait de se persuader que des vers les plus frivoles ressortait un enseignement. Mais les écrivains les plus entichés de cette lubie ne se faisaient pas toujours illusion à eux-mêmes. « Si vous ne me comprenez pas, dit à ses lecteurs la chanson Voi che intendendo, voyez au moins comme je suis belle. » L'instinct des poètes les avertissait, en dépit de leurs préventions, de la vraie direction de leur génie, qui n'était ni la vérité, ni la justice, seulement la beauté.
§ 4. Profonde différence entre le ((stil nuoç^O)) et la manière occiianique ; la mesure des troubadours, poètes de cour ; V exaltation des ^istilnuo- 'listes », poètes solitaires ; les premiers, en dépit des apparences^ restent virils ; les seconds sont efféminés.
Et c'est parce qu'ils comprirent la beauté autrement que les troubadours qu'ils sont profondément originaux, malgré qu'ils paraissent leur avoir tout emprunté. Parmi les qualités les plus prisées de la chevalerie, au même rang que la prouesse, sont la mesure, c'est-à-dire la modération en toutes choses, le juste milieu, et le retenemeny l'empire sur soi-même, conséquence de la mesure. Hérauts attitrés de la chevalerie, les troubadours, chevaliers eux-mêmes, observaient dans leurs chansons cette mesure qui leur était prescrite pour leurs actes. Ils évitent les cris, les fureurs, les spasmes «t jusqu'à l'apparence de la passion. Leurs transports demeurent tranquilles et convenables ; sentiments châtiés, seyant à des gens comme il faut ; amour qui rappelle la tendresse racinienne, où on devine la souffrance plus qu'on ne la voit et qui observe toujours les formes. Cette curieuse similitude entre les lyriques du xiii^ siècle et les tragiques du xvii<^ tient-elle à une tournure d'esprit naturelle à notre race ou plutôt à ce que l'une et l'autre de ces poésies étaient des poésies de cour, écrites pour être goûtées par des courtisans habitués à comprendre à demi-mot, à surveiller leurs paroles et leurs gestes et à garder, aux moments les plus pathétiques de leurs destinées, Tallure des salons? Poètes et guerriers, les troubadours allaient de château en château, de fête en fête, de bataille en tournoi, ne séjournaient guère que dans les cours, vivant dans l'exclusive fréquentation d'une élite ^ dont l'idéal s'est fidèlement exprimé dans leurs vers. Habitant
1. Bien entendu, il y a eu des exceptions, comme Guilhem Figueira, fils d'un tailleur de Toulouse, qui ne se plaisait « qu'aïs putans et taveniiers ». Et il ne faut pas non plus s'étonner que tel troubadour grand seigneur, un Hanibaut dOraiige.
280 l'amour et la femme en toscane
les communes ^, parmi les négociants et les usuriers, les stilnuoç>istes constituaient, eux aussi, une aristocratie très jalouse et très fermée ; mais ils la constituaient à eux seuls ; leur petit nombre et leur dispersion en divers lieux les maintenaient dans l'isolement. Les passions et les intérêts de leurs concitoyens ne leur étaient certes pas étrangers, mais, de parti pris, tout leur œuvre les a passés sous silence 2. Dans sa cité que bouleversent les factions, le poète du stil nuoi^o se donne les airs de vivre dans une complète solitude morale ; il passe, les yeux au ciel, à travers les contingences. A-t-on remarqué que, même dans la Comédie^ exact miroir des mœurs du temps, Dante n'a fait presque aucune allusion au commerce, qui était l'âme de sa ville natale? Au lieu de vivre, comme les troubadours, dans une cour, en communion d'idées et en coudoiement journalier avec leur public, les stilnuoi^isteSy seuls au milieu de la foule hostile, n'écrivaient que pour les Fidèles, c'est-à-dire pour leurs émules et quelques personnes entichées de littérature. De là, dans leurs vers, un défaut de retenue, un affranchissement réel du sentiment et de l'expression, un manque de pudeur intime ; ils étalent leurs souffrances avec un laisser-aller et des images inconnues aux troubadours, tenus d'observer cette mesure que vantent sans cesse leurs chansons. La mesure reste inconnue ^ à ces aristocrates d'une autre espèce, les juges et notaires toscans qui créèrent le stil nuo^o^ et ils se débarrassèrent avec elle de tout l'héritage chevaleresque. Non seulement le vocabulaire de la féodalité disparaît de leur œuvre, où vient le remplacer celui de la scolastique, mais la guerre elle-même en est effacée. « Je ne trouve aucun Italien qui ait chanté la guerre, )> reconnaît Dante. {Vulg, Eloq., II, 2). Si les troubadours furent des militaires un peu trop galants et précieux, les stilnuovistes furent des intellectuels efféminés. Malgré ses mièvreries, l'amour occitanique reste viril; il est un continuel effort pour élever le cœur de l'homme ; le chevalier
déclare que pour se faire respecter des femmes il faut leur donner du poing dans le nez. N'oublions pas que les mêmes troubadours ont tour à tour célébré un amour très épuré, presque immatériel, et un amour fort grossier. Nous ne nous occupons ici que du premier.
1. Ce n'est qu'après son exil que Dante a fréquenté les cours.
2. Je ne parle, bien entendu, que du stil nuovo, auquel la Comédie est étrangère. Comme exception, on peut citer le sonnnet de Guido Cavalcanti [Novelle ti so dire).
3. Dans tout le stil nuovo, on ne trouve que deux allusions à la mesure, Cavalcanti, bail. Fresca rasa novella: Amor conîro cui non val forza ne misura ; et G. Guinicelli, sonn. Uomo ch^è saggio : Uomo ch'è saggio non corre leggero, ma pensa e grada corne vuol misura. — Dans le Convivio, étranger, rappelons-le, au stil nuovo, les manières de la Philosophie éveillent l'amour par leur suavité et leur mesure (III, 17) et, au tr. IV, 5, Dante établit que le but de la vie est l'action dans la vertu et que cette vertu est la mesure.
TROUBADOURS ET STILNUOVISTE S
ne tente la conquête de la dame que par l'exercice des plus fatigantes vertus ; les railleries de l'aimée, ses dédains, ses refus, il les accepte courageusement, car la souffrance épure l'âme, et il garde l'espoir de devenir un jour digne de son idole, à force de gloire et d'abnégation. Dans toute la poésie provençale, on sent l'effort de la volonté. Ces gens-là, malgré les apparences, furent des hommes.
Au contraire, loin de se redresser sous la douleur, le stilnuoviste s'y complaît, s'y abîme et s'y vautre ^ Il ne réagit point contre elle, il est une nature de femme, uniquement réceptive 2. Il n'a même pas, comme le troubadour, à faire effort vers le bien ; car lui et ses pareils sont nés bons. Ils constituent une catégorie de prédestinés ; ils sont les nobles cœurs, ceux que Dieu a favorisés de sa grâce dès leur naissance. Ils n'ont pas à mériter. Il leur suffit de rencontrer la dame, car son salut ou son seul regard sufïisent à perfectionner les nobles cœurs ou à tuer les profanes ^.
Ils ne la rencontrent pas souvent ; ils ne l'aperçoivent qu'à l'église, au détour d'une rue ou à sa fenêtre ; le mari n'aurait pas toléré les visites, et les réunions, à part les fêtes de mai et les épousailles, paraissent avoir été rares dans les cités marchandes d'Italie *. Les troubadours qui, dans les petites cours occitaniques, passaient des journées entières en compagnie de leur dame, pouvaient bien, dans leurs chansons, en faire le parangon de toutes les vertus ; sa présence continuelle les rappelait à la réalité et les obligeait à garder quelque mesure au sein même de l'exagération. Le stilnuoviste, ne voyant guère celle qu'il aime, s'exalte sur son souvenir et le déforme jusqu'à le muer on divinité. Ainsi naquit la Dame-ange, fille du Silence et de la Solitude ^
1. Il finit par la goûter jusque dans l'excès de la joie : intollerabile beaîitudine {V.N.).
2. Citons comme exception, dans la V. iV., la lutte entre la Donna gentile et le souvenir de Béatrice. Encore est-ce plutôt Béatrice elle-même, que la volonté ■de Dante, qui finit par triompher. C'est presque les bras croisés que le poète assiste au conflit qui déchire son cœur. — Dans le Conuiuio, il y a lutte entre l'amour de cœur (le souvenir de Béatrice) et l'amour de tête (la Philosophie) ; mais le Conuiuio n'appartient pas au slil nuovo.
3. Ch. Donne ch'aueîe, diuerri a nobil casa 0 si morria. Notons une exception (F. iV., § 42) : sludio quanta passa.
Dante reconnaît {Conu., IV) que ceux dont le cœur ne naquit pas noble peuvent le transformer par l'exercice des vertus. Mais le stil nuouo (auquel, je le répète, le Convivio est étranger) ne s'occupe point de ces hommes qui s'efforcent de se transformer. Il ne s'intéresse qu'aux cœurs nés nobles ou devenus tels.
4. Il en était autrement dans les cours des seigneurs italiens [Purg., XIV, 109).
5. Ceci explique l'importance accordée par les stilnuovistes au phénomène de la transfiguration. (Cf. II, ch. xvii, § 9.)
282 l'amour et la femme en toscane
§ 5. Particularités caractéristiques du « si/Z nuopo )) ; sa sensibilité exaspérée; sa courte carrière.
Cette figure, qui n'était pas entièrement nouvelle, prit dans le stil nuovo une telle ampleur qu'elle bufFirait à le caractériser. Duiite, au chant XXIV du Purgatoire^ donne comme type de la nouvelle formule sa chanson Donne ch'ai>etc ; on y trouve Y angélisation de la femme, l'exclusion des profanes, l'emploi de termes scolastiques, la douceur et cette équivoque sur le salut qui, avec les équivoques sur la mort et sur l'amour, forment un système artificieusement conçu pour dérouter le lecteur. Il y manque les physiologiques souffrances des spiriti, les physiologiques discussions du cœur, de l'âme et de la mémoire ; il y manque surtout le paroxysme de la douleur et cette frénésie mentale, apanage des Italiens de l'époque, qui s'exprima dans le stil nuoi'o, comme l'enthousiasme guerrier et galant de la chevalerie s'exprima dans la poésie occitanique.
Car, en défmitive, le principal caractère du stil nuovo, son originalité essentielle, sa véritable nouveauté, c'est une sensibilité maladive, anormale, exaspérée, analogue à celle des Romantiques. Le stil nuovOy c'est comme le croassement de corbeaux au-dessus d'un cimetière d'avril, fleuri de violettes et de pensées. Le stil nuo^o, c'est la fièvre, la douleur et la mort, traversées par un rayon du ciel. Larmes et sanglots, soupirs solitaires, gémissements du fond de l'abîme, cris dans la nuit et, planant sur ces épouvantes, la face inévitable de la mort. Mort des yeux, mort du cœur, mort du visage, mort de l'âme, mort des esprits vitaux ; mort des parents, mort des amies, mort de la dame ; les pierres elles-mêmes crient : meurs, meurs ^ !
Au sein de cette tristesse mortuaire, Dante se recueille, avec un tendre sourire, pour nous ouvrir les portes du salut ; il nous guide vers le pays sacré où les anges chantent aux pieds de l'Agneau. Une suavité mystique baigne de sa grâce les funérailles de la Vita nuo\^a. Mais, chez Cavalcanti, règne un désespoir sans horizon ; une âpre ardeur, de mornes flammes. Un caveau où le mauvais AmoUr déchire sa victime avant de l'y ensevelir, loin des hommes et du ciel, dans l'éternel oubli. Il ne lui laisse d'autre espoir que la mort ; elle n'en a pas après la mort. 0 la plus poignante des angoisses, celle d'un saint Sébastien sous les flèches, sans la palme et sans le paradis !
La plus fatigante monotonie amortit le tumulte de ces convulsions,