‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 170 sur 440 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE STIL NUOVO ; SES ORIGINES HISTORIQUES ; SA NOUVEAUTÉ, SA DOUCEUR SA SCIENCE, SON ES- THÉTIQUE

Première section : Origines historiques du « slil nuovo ». — § 1. Les origines; Guido Guinicelli (285). — § 2. La querelle du slil nuovo ; Bonagiunta, Guittone, Guido Orlandi, Onesto (288). — §3. La scène du chant XXIV du Purgatoire (202).

Deuxième section : La douceur et la religion du « slil nuovo ». — § 4. Douceur du stil nuovo (296). — § 5. Manque de sincérité du slil nuovo (298). — § 6. La religion dans le stil nuovo (299).

Troisième section : La science et Vesthétique du « slil nuovo ». — § 7. Dante, au moment où il écrivit les poésies de la Vita nuova, n'était pas un savant (301). — § 8. Guido Cavalcanti n'était pas un savant (302). — § 9. Distinction du beau et du bien ; définition de la beauté par Dante et saint Thomas (305). — § 10. Tout poète, d'après Dante, doit être un savant (306).

PREMIÈRE SECTION : ORIGINES HISTORIQUES DU a STIL NUOVO »

§ 1. Les origines; Guido Guinicelli.

Né en des temps dont l'incroyable exaltation n'a peut-être jamais été dépassée, le stil nuo^o ne pouvait que rejeter la mesure occitanique. Formés en petits cénacles isolés, sans contact moral avec leurs concitoyens ni avec le monde féodal, les Fidèles s'affranchirent des anciennes contraintes pour s'en imposer de nouvelles. En ce sens, on peut attribuer aux conditions spéciales de l'existence des communes italiennes l'origine du stil nuo<^o.

Malgré tout, la nouvelle manière continue l'ancienne, elle n'est guère que son exagération et, pour s'inspirer des troubadours, il n'est même pas sûr qu'elle ait eu besoin de l'intermédiaire des Siciliens. Dante, qui se montre si sévère pour ces derniers, n'a que de l'admiration pour ses ancêtres d'Occitanie et, certainement, il étudiait plus Arnaut Daniel que le Notaire de Lentino. Aux temps où G. Guinicelli créa le stil nuo^o^ des Italiens chantaient encore en provençal, et ce n'est pas avec eux qu'il eut maille à partir, mais avec ceux qui élaboraient en langue de si d'insipides contrefaçons, tel Bonagiunta.

286 i/amour et la femme en toscane

Giiido Guinioelli était Bolonais, et c'est dans sa patrie que commcnça, l'an 1260, la crise mentale qui jeta des troupes de flagellants dans toute la péninsule ; l'exaltation du stil nuovo se restent d'une telle origine. L'école de droit de Bologne ^, si célèbre, si fréquentée, eut-elle quelque part à la formation de la nouvelle manière? Je ne sais ; G. Guinicclli est le moins pédant des stilnuovistcs. Mais on peut admettre que le voisinage d'un centre intellectuel aussi enfiévré exerça quelque influence sur Gavalcanti et sur Dante.

La poésie y fut assez e|n honneur, car le roi Enzo qui y tint, quoique prisonnier, une sorte de petite cour, trompait les ennuis de sa captivité en écrivant des vers ; les notaires du cru copiaient des poèmes sur leurs registres, entre les blancs des actes. Mais enfin ce n'est pas un Bolonais, c'est un Arétin, Guittone, que Guido Guinicelli appelle son frère spirituel ^ un peu gratuitement, il est vrai, et autour de G. Guinicelli on ne voit pas que ses concitoyens aient constitué une école poétique ; c'est à la Toscane que fut réservé cet honneur.

Un impérieux besoin de rajeunir la matière poétique se faisait sentir. Quatre cents troubadours, se copiant l'un l'autre, commençaient à lasser la patience de leurs auditeurs et, de toutes parts, on demandait du nouveau.

« Un troubadour n'est bon que s'il sait faire des chants nouveaux, assure Montanhagol [non an tan dig), gais et bien composés, sur des pensées nouvelles et avec un art nouveau [ab noels digs de nova

1. L'école de Bologne enseignait le droit et Vars diclaminiSy l'art d'écrire en latin des lettres suivant certaines formules. Ces études avaient un but exclusivement pratique, celui de former les juges, greffiers et notaires dont les républiques italiennes avaient besoin. L'école de Salerne, aussi pratique, ne formait que des médecins. Au point de vue des belles-lettres et de la théologie, la péninsule était fort en retard sur la France. C'est à Orléans et à Paris qu'on allait apprendre les classiques et les auteurs sacrés. « Les écoliers, dit le moine de Froidmont [Bibl. Cisierc, VII, 357), courent les villes et le globe, pour se rendre fous à force de science ; ils apprennent à Paris les arts libéraux, les auteurs à Orléans, les codes à Bologne, les cornues à Salerne, la magie à Tolède et nulle part la morale. »

Il y eut néanmoins à Bologne des maîtres de philosophie (Pierre de la Vigne, Epislolœ, I, 67). Beaucoup de Français fréquentaient cette école : ils y étaient divisés, comme à Paris, en nations. Normands, Gascons, Picards etc. Des troubadours,- tels que Uc de Mataplana, étudièrent à Bologne. Ceci explique que les langues et les littératures d'oc et d'oïl aient été si répandues en ces pays. Aussi Bologne, comme tant d'autres cités, eut son troubadour local, Ramberto Buvalelli.

Cf. Casini, Giorn. sior. di letl. ilaliana, I, 5 et suiv., la Coltura bolognese.

2. En lui envoyant ses œuvres à examiner, G. Guinicelli dit à Guittone, sonn. O caro padre: « O mon cher père... je m'adresse à vous comme à un maître. » Il est probable que Guinicelli s'est exagéré, sauf au point de vue moral, l'influence que Guittone exerça sur lui. — L'un et l'autre écrivirent des chansons purement morales et, dans sa réponse au sonnet O caro padre, Guittone blâme Guinicelli de mêler aux concepts philosophiques des fleurs de rhétorique (sonn. S'colale fosse).

Page 1