Rambaut d'Orange {Ab nou cor, M. W., I
Ab nou cor el ab nou lalen, Ab nou saber et ab nou sens El ab nou belh captenemen, Vuelh un bon nou vers comensar ; E qui mos bos nous molz enten Ben er plus nous a son vivtn Qu'om vielhs s'en dcu renovelar.
Dante n'a pas échappé à ce prurit de la nouveauté. Au Convivio, il appelle luce nuova, sole niiovo, le fait d'écrire on vulgaire un traité scientifique. Mais, dans le Roman de la Rose, Jean de Meung avait déjà employé le français pour que ses enseignements historiques et philosophiques fussent accessibles aux laïcs qui ne savent pas le latin (G. Paris, Poésie du moyen âge, II, 196). C'est certainement à la même inspiration que l'on doit le Trésor de Brunetto Latini ; Dante ne pouvait ignorer ni l'une ni l'autre de ces œuvres, ajoutons encore l'Image du Monde, de Gautier de Metz ; en italien même, il y avait la Composizione del mondo, traité astronomique, de Ristoro d'Arezzo. En Occitanie, outre le Trésor de Peire de Scorbiac, on trouve le Breviari d'Amor, où Matfre Ermengau déclare (547-556) qu'il a écrit pour ceux qui ne savent pas le latin, car il lui eût été bien plus facile d'employer cette langue que la provençale.
Dante, véritablement, paraît avoir été en proie à une manie de la nouveauté. « Jamais on n'a navigué sur la mer où j'appareille, » dit-il {Par.^ I, 7). Et {X)urtant. la vision de saint Paul et l'Apocalypse ont précédé dans cette voie la Comédie. — « Personne avant nous, répète-t-il {Vulg. Eloq., 1, 1), n'a traité de l'éloquence vulgaire. » — Il se propose {De monarch., I, 1) de « démontrer des vérités que personne n'a abordées » et ailleurs, de dire de Béatrice «cequ'on n'a jamais dit d'aucune autre» (F. N., § 42). — Il constate, à la fm de la double sixtine Amor lu vedi ben, que ce poème bizarre est « une nouveauté qui n'a jamais été exécutée à aucune époque ", nouveauté si transcendante qu'il éprouve encore le besoin de s'en applaudir Vulg. Eloq., II, 13).
Son amour de la nouveauté, pourtant, nest pas aveugle.' « Pour instituer des nouveautés, il faut qu'une raison évidente nous fasse abandonner ce qui a été longtemps en usage, » dit-il [Conv., l, 10).
mène, qu'un esprit résolu et réfléchi, parfaitement conscient de ses innovations, déserta brusquement l'ancienne école pour créer de toutes pièces une nouvelle manière. Dans l'œuvre de Guido Guinicelli s'affichent avec éclat les caractères distinctifs du stil nuovOy la Dame-ange avec son pouvoir de conversion, les théories sur l'amour et la noblesse, la fraîcheur des métaphores, la violence de la douleur. Il n'y manque que le barbare attirail de la scolastique. Et c'est à juste titre que Dante fait de ce poète le père de la nouvelle école, M mon père, dit-il, et le père des meilleurs d'entre les miens » {Purg., XXVI, 97 1.)
§ 2. La querelle du « stil nuoi^o » ; Bonagiunta Guittone, G, Orlandif
Onesto.
Dérangés dans la tranquillité de leur routine, les serviles imitateurs des troubadours mesurèrent toute l'audace de ce coup d'état et entrèrent en lice.
A Lucques, versifiait Bonagiunta, un de ces tristes rimeurs qui occupaient le néant de leur cerveau à reproduire les thèmes les plus surannés ^. Les Siciliens avaient imité les troubadours ; il imiia troubadours et Siciliens et finit par s'attirer le renom de plagiaire :
Sonnet Di penne di paone^ attribué à Chiaro Davanzati ou à Maestro Francesco de Florence [Ant. Rirne^ V) : « Vêtue de plumes de paon et de beaucoup d'autres volatiles, la corneille se produisit à la cour ; mais elle garda son croassement et fit toujours la corneille. Les oiseaux qui s'en étaient aperçus furent très mécontents qu'elle leur eût dérobé leurs plumes. Ce vol lui valut des railleries et des mésaventures, chacun la dépouilla de ses plumes.
« C'est pour toi que je le dis, nouveau chansonnier qui t'es paré des plumes du Notaire (le poète sicilien Jacopo da Lentino) et qui voles les poètes étrangers (les troubadours). De même que les oiseaux dépouillèrent la corneille, le notaire Jacopo, s'il était encore en vie, te dépouillerait, fallacieux imposteur ! »
Un esprit aussi ancré dans le plagiat ne pouvait admettre qu'un
1. Dans son sonnet Amor e cor gentil, Dante a imité la chanson de Guinicelli, Al cor gentil; il cite cette chanson {Conv., IV, 20; Vulg. Eloq., II, 5). lia aussi imité le sonnet Voglio del ver et quelques autres vers de son «père ». Il le cite avec éloge [Vulg. Eloq., I, 15 ; 1,9 ; II, 5 et 6).
2. Il paraît avoir souvent servi de cible aux brocards \ qu'on lise le sonnet anonyme Poi di tuile bontà [Ant. Rime, V), et qu'on en goûte l'ironie : « Puisque tu surpasses tout le monde en bonté, ô Bonagiunta, pur de toute malice, tu ne t'occupes que de faire plaisir aux bons et tu sais le faire mieux que personne. Tu égales Folquet dans l'art de choisir ses termes, tu éclipses Peire Vidal ; c'est pourquoi je m'incline devant toi, comme Paris devant Venu?, la reine de ces temps. »