‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 173 sur 440 · LA QUERELLE DU « STIL NUOVO · texte numérisé non relu

LA QUERELLE DU « STIL NUOVO

de ses émules ouvrît une voie originale. Il se fâcha et écrivit à Guido Guinicelli {sonn. Poi ch' acheté mutala [Mon.CresL, II, 303]) :« Puisque, pour éclipser les autres poètes, vous avez changé la manière du charmant langage de l'amour, sa forme et son essence, vous avez fait comme le flambeau qui brille dans l'obscurité, mais pâlit devant le soleil, dortt la clarté surpasse la sienne.

« Et vous dépassez tellement tout le monde en fait de subtilité qu'il ne se trouve personne pour vous comprendre, tant votre parole est obscure.

« Et, quoique la science nous vienne de Bologne, c'est une choquante erreur que d'extraire ses chansons de la matière scientifique. »

On reprochait donc à G. Guinicelli la subtilité \ l'obscurité et l'allure scientifique de ses vers, défauts qui ne lui étaient pas étrangers et qui empirèrent chez ses successeurs. Il répondit avec un tranquille dédain (sonn. Uomo cKè saggio [Alon. Crest.^ II, 303]) : « L'homme sage n'aime pas à courir, il marche et pense suivant la mesure ; et, après avoir pensé, il médite sa pensée jusqu'à ce qu'il soit sûr d'avoir trouvé la vérité.

« Il ne faut pas se montrer trop altier, il faut se tenir à sa place et rester dans sa nature ; il faut être fou pour se croire seul en possession de la vérité et se figurer que ce n'est pas elle que recherchent aussi les autres.

« On voit voler par les airs d'étranges oiseaux (cruelle allusion au sonn. Di penne di paone)\'û?> n'ont ni le même vol, ni le même élan, ni les mêmes façons.

« Dieu a établi des degrés dans la nature et dans le monde ; il a fait des intelligences et des esprits différents. C'est pourquoi on ne doit pas dire ce qu'on pense » (c'est-à-dire : vous auriez mieux fait de vous taire).

Conscient de sa force, le Bolonais n'avait pas pris la peine de se justifier devant un si pâle adversaire. Mais il eut aussi maille à partir avec celui qu'il appelait son père, Guittone. Ce dernier, qui, entre autres poésies, a laissé des chansons uniquement morales, exemple suivi par G. Guinicelli, ne comprenait pas ce mélange intime de religion et d'amour que venait d'oser son ancien disciple ; il en tenait pour la séparation des genres; il trouvait la Dame-ange trop haute pour qu'aucune métaphore allât à sa taille. A ce fantôme philoso-

1. Cette subtilité est une caractéristique du slil nuovo. G. Cavalcanti la revendique avec orgueil {&onn.Divil malera.) Dante la revendique aussi pour son compte et pour celui de Cino { Vulg, Eloq., 1, 10.)

290 l'amour kt l\ femme en toscatse

phique ne convenait, suivant lui, que la sèche rigueur du langage scientifique (sonn. S'eotale fosse, édit. Pellegrini, I, 184) : « Si je pouvais blâmer les autres sans risquer moi-même d'être blâmé, je sais quelqu'un que je ferais repentir d'une vilaine erreur ^. Lorsqu'il veut louer sa dame, il dit qu'elle est belle comme une fleur, qu'elle ressemble à une gemme ou à une étoile, que son visage a la couleur de la grenade. Ces comparaisons peuvent-elles augmenter le prix de la dame, alors qu'elle est, avec raison, la plus grande chose que l'homme puisse voir et toucher? La nature ne fait ni ne peut faire nulle créature qui soit sa supérieure ou même son égale, excepté un peu l'homme, qui est une si grande chose. »

Bonagiunta avait reproché au Bolonais de faire de la poésie philosophique ; Guittone lui reproche de faire de la philosophie poétique. Ils avaient raison tous les deux. Ces curieuses mixtures présentent encore de l'agrément sous la plume de G. Guinicelli, dont l'imagination resta simple et fraîche, malgré sa science ; mais l'esprit compliqué de ses successeurs ne tarda pas à en faire le plus pénible des imbroglios. C'est à juste titre que G. Orlandi reproche à G. Cavalcanti son ^xcès de subtilité ^ ; et celui-ci ne répond que par le dédain, taisant

1. Ce sonnet attaque directement les sonnets de Guinicelli Voglio del ver et Vedul'ho la lucenle.

'2. Sonnets Per troppa soUi gliezza et Amico, io saccio ben. C'est dans la distinction ^e cor, anima, menle que sesl montrée de la manière la plus barbare cette subtilité des stilnuovistes. Voici quelques autres exemples, qui sont loin d'égaler ce physiologique galimatias, mais peuvent cependant trouver place ici :

Cino, sonn. Vlnielleilo d'amor: «Mon amour, qui n'est pas payé de retour (littéralement : l'esprit d'amour que je suis le seul à avoir), a si exactement dépeint ma dame dans ma mémoire que je la vois de loin et me réconforte ; de sorte qu'alors mon àme douloureuse cesse de pleurer mon cœur mort (mort, c'est-à-dire très douloureux ; la phrase signifie : je cesse de pleurer sur mes douleurs d'amour); elle voit ma dame si belle quelle (mon âme) admet comme juste (parce que ma dame est tellement belle que je ne suis pas digne d'elle) ce que Pitié dit être injuste (parce que je ne mérite pas de souffrir). C'est ainsi que me fait changer d'avis cette noble et haute intelligence en qui le dieu Amour resplendit pour moi sous les espèces de cette dame qui a tant de mérite. »

Céno. ch. Io non posso celar : « Ma dame, qui a tué la pitié, r c'est-à-dire ma dame, qui est impitoyable.

Cino, sonn. Z.0 fino Amor:*^ En servant Amour (c'est-à-dire en aimant ma dame) je dessers ma dame (car il lui déplaît que je l'aime).

Cino, ch. Valia speranza: « Le mérite et la piussance de ma dame sont tels que le soleil s'en émerveille ; et, j>our obéir à la vc^onté de Dieu, il s'incline devaat elle et lui fait la révérance. » (Ce qui signifie qu'il reconnaît que la dame lui est supérieure, qu'elle répand une clarté plus vive que la sienne, lieu commun de l'époque.)

Dante, sonn. Cioche m'inconira: « Celui qui me voit alors (quand je reste interdit ■devant ma dame) fait un grand péché s'il ne cherche pas à rassurer mon âme déconcei'tée, seulement en me montrant qu il participe à ma peine, par cette pitié <Iuedétruikvotre moquerie, pitié que provoquaitle pâle regard demesyeux, q^* ont

Page 1