‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 174 sur 440 · I.A QUERELLE DU « STIL NUOVO W · texte numérisé non relu

I.A QUERELLE DU « STIL NUOVO W

-son contradicteur, comme avait fait na^^utre G. Guinicelli pour Bonagiunta. Il prétend que les rimeurs de l'ancienne école ne sont pas capaljles de le comprendre (sonn. Di i>il matera) :n Y ous êtes incapable de parler de la nalAire et de l'état d'Amour et de recevoir à sa cour ses enseignements doux et subtils. Ce n'est pas chose facile. Qui que vous soyez, il est d'une autre race que vous. On reconnaît à leur seul langage ceux qui ont été à sa cour. Vous n'avez pu comprendre mes premiers vers, parce que c'est Amour qui fabrique ce que je lime. » Ainsi se poursuivait le duel entre les deux écoles, l'une inintelligible et l'autre inintelligente, s'il faut en croire les épigrammes <|u'elles échangent.

Gino, à son tour, prit position, par le sonnet Anior che s>ien, uù, établissant ex cathedra le caractère spécialement douloureux de l'amour stilnuoviste, il raille les comparaisons usées que les Siciliens, aveugles copistes des troubadours, s'entêtaient à faire reA^ivre ; ( Amour, qui vient par les plus douces portes (les yeux) si secrètement qu'on ne peut l'apercevoir quand il les franchit, séjourne dans l'esprit, et là il tient sa cour et rend ses sentences, décidant de notre vie comme il lui plaît. Il inflige au cœur beaucoup de peines, il chagrine et tourmente les esprits (les esprits vitaux, les physiologiques spiriti), et l'âme n'ose pas gémir trop haut, car, soun»ise à sa puissance, elle en a peur.

a Voilà ce qui caractérise Amour, qui est maître de notre àiue : c'est pourquoi nous racontons qu'elle éprouve une profonde douleur •et des coups nombreux ^.

« Et, sans comparaison de bête féroce ou de navire 2, nous parlons

envie de leur mort » (c'est-à-dire : qui ont envie de vous voir, vous, madame, qui les faites périr de souffrance et de railleries^

Par contraste, notons d'incroyables puérilités. Lapo Gianni, O morte délia vila! ■ (J mort, qui prives de la vie... au jour du jugement, tu aiuras la récompense que tu mérites... car il est juste que qui donne la mort la reçoive à son tour. Ta malice sera refrénée et condamnée à une horrible mort, celle que tu as accoutumé de faire îubir aux hommes ; et j'y participerai moi-même, pour m.e venger ! Ah ! comme ton pouvoir sera fini, comme tu trouveras peu de secours quand l'impitoyable sentence de ta chute sera rendue par le Seigneur ! tu iras loger dans le feu éternel, tu y resteras été et hiver, là où tu as placé papes, empereur, rois, prélats et seigneurs...

« Chanson, va-t'en à ceux qui sont en vie, de noble cœui* et de grande naissance... dis-leur qu'ils se souviennent toujours de la mort pour s'opposer à elle avec force et, s'ils la voient en face, qu'ils en tirent la vengeance qu'ils doivent ! *

1. Ou, suivant une autre leçon : « Nous disons que la sentence qui la condamne comporte des coups fréquents et cruels. «

2. 11 est assez piquant de noter que, malgré cette épigramme, Ciao a employé an moins deux fois l'image du navire (ch. Cori genlili et sonn. A'om é borUà). Les èlilnuovistes, malgré leur esprit de système, n'arrivaient pas à se lilL>érer de ia tradition occitanique.

202 l'amour et la femme en toscane

souvent, ne sachant à qui (c'est-à-dire nous adressant à des personnes indéterminées, fidèles d'amour, dames), comme des malheureux envoyés à la mort. »

Comme Bonagiunta, comme G. Orlandi, Onesto de Bologne répondit à Cino en attaquant le jargon pédant et philosophique de la nouvelle manière.

(( Mente et umile et plus de mille hottées de spiriti et vos allures de songeurs me font penser que vous êtes incapables de traiter en vers d'autres sujets.

« Je ne sais quelle en est la cause, si c'est la vie ou la mort (allusion aux jeux de mots du stil nuoi^o sur la mort) ; vos allures de philosophes ont fatigué les plus patients de ceux qui vous écoutent raconter vos belles conceptions.

« Et tout le monde aussi trouve bien pénibles vos dialogues en tiers ^ avec un autre et en quart lorsque vous parlez à vous-mêmes (allusion aux continuels dialogues de l'âme, du cœur, de la mémoire, des chansons, des ballades, d'Amour, etc.). Ah! tous les fardeaux sont légers en comparaison de celui que vous faites porter à l'homme qui vous lit ! Il vous faut donc changer de manière. Sinon, il me sera permis de dire : Vous êtes bien vous-mêmes (c'est-à-dire : vous êtes des sots et des pédants) 2. »

Cette discussion peu courtoise n'empêcha pas Cino de garder à son adversaire des sentiments affectueux, car il a reproché à Dante de n'avoir pas mentionné Onesto dans la Comédie (sonn. Injra gli altri difetti).

§ 3. La scène du chant XXIV du « Purgatoire ».

Plus heureux que ce dernier, BonagiunLa a été immortalisé par un passage du Purgatoire (XXIV, 49-63) sans lequel cette dispute de rhéteurs dormirait dans le plus profond oubli. Si elle n'avait pas été très vive et très envenimée, Dante n'en aurait pas conservé l'écho, si longtemps après la querelle de Bonagiunta et de G. Guinicelli, dans le poème où son génie s'est élevé si haut au-dessus du stil nuovo. Peut-être n'était-elle pas tout à fait éteinte. Bien que la nouvelle manière ait triomphé et que la plupart des poétereaux de l'époque

1. Rustico di Filippo, sonn. Vagio inleso : «■ Insieme sta il core meo e il disio meo (ma dame) ; cosi vi fosse il corpo in lerza parle. »

Ch. Davanzati, Anf. Rime III, sonn. lo nonpossocelar:« Locor si parte, avoi vien... a me non toma, con voi si dimora ; cosi con voi potess'io a quell'ora essere inlerzo senza villanare. »

2. A ces reproches d'un caractère général, il faut ajouter une protestation de Monte contre la théorie de l'amour en puissance. (Cf. II, ch. xvii, §4.)

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