‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 175 sur 440 · LA SCÈNE DU CHANT XXIV DU « PURGATOIRE · texte numérisé non relu

LA SCÈNE DU CHANT XXIV DU « PURGATOIRE

en aient subi l'influence de la façon la plus certaine ^, quelques rimeurs impénitents s'attardaient encore dans les anciennes voies. Comme G. Guinicelli, G. Cavalcanti et Cino, Dante avait sans doute été attaqué par eux, et il s'en est vengé aux dépens de Bonagiunta. Dès que Forese le lui désigne parmi les âmes qui l'entourent (Purg., XXIV, 19-37), c'est à lui seul qu'il veut avoir affaire ; et Bonagiunta se montre animé des mêmes intentions. Ils ont un compte à régler ; il faut liquider la querelle du stil nuoi^o. Nature bienveillante, Bonagiunta commence par prédire à son interlocuteur une halte heureuse dans les pérégrinations de son exil, puis lui demande avec courtoisie : « Dis-moi si je vois ici celui qui publia les beaux vers ^ qui commencent par -.Donne che awete intelletto (TAmore? » Le grand Florentin répond à cet éloge avec une réserve modeste ; s'il a fait de beaux vers, le mérite n'en est pas à lui, mais au dieu qu'il sert, c'est ce qu'ont dit tous les poètes d'Occitanie et tous les poètes du stil nuoi^o. « Je suis un de ceux qui chantent lorsque Amour les inspire et dont les vers expriment ce qu'il leur dicte intérieurement ^. » Bonagiunta n'igno-

1. Bonagiunta lui-même a écrit quelques poèmes en stil nuovo.

2. Nuove. Rime. Nuovo signifie nouveau, et aussi beau, rare, extraordinaire. Ici (Purg. y XXIV, 50), il ne peut signifier nouveau. La chanson Donne ch'avele est caractérisée par l'angélisation de la femme ; ce n'était pas nouveau, G. Guinicelli l'avait inventé depuis des années. Ni Dante, qui appelle Guinicelli son père {Purg., XXVI, 97), ni Bonagiunta, qui avait bruyamment attaqué les innovations de Guinicelli, ne pouvaient l'ignorer.

3. Quando Amore spira, nota. Ce no/o, d'après Nannucci, signifie je chante, et il cite à l'appui ce début de pastourelle de Guid'Uisel: L'autre forn par aventure m'anava sol cavalcan, un sonet nolan, mettant en musique, chantant une poésie (sonet).

Arnaut Daniel, Aulel e bas : « Amour m'inspire et accorde mes paroles avec la musique. » — Montanhagol, Non an tan dig : « Amour m'a donné ma science et j'en suis si pénétré que si nul n'avait encore chanté, je chanterais.» — Aimeric de Pégulhan, Selh que s'irais, R. Lex. I, 430 : « Amour m'a souvent fait penser et dire de beaux vers et sans lui je n'y serais pas parvenu. » — Bertrand Carbonel, cité par Anglade, le Troubadour Guiraut Biquier, 260, note : «Amour m'a donné le talent et l'imagination, car sans lui, l'un et l'autre m'auraient fait défaut. > — Le moine de Montaudon, cité par Scarano, SI. di filol. romanza, VIII, 263 :« Un chant qui ne serait pas inspiré par Amour ne vaudrait rien. » — Peirol, Ben dei chanlar, R III, 273 : « Je dois bien chanter, car Amour m'enseigne et me donne le talent de faire de beaux vers ; sans lui, je ne chanterais pas et je ne serais pas connu de tant de gens d'importance. — Bonifaci Calvo, Enquer cab, H. Lex. I, 475 : « C'est l'amour qui inventa le chant; chanter et être joyeux appartient aux amoureux et non aux autres. » Cf. Bernard de Ventadorn, Non es maravilha et Chantar non pot guaire, R. 1 1 1, 56 ; Raimon de Miraval(Andraud,Ze Troubadour R. de Miraval,i). 197); Peire d'Auvergne, éd. Zenker, Chanîarai ; le roi Denis de Portugal, Gace Brûlé, Gautier de Dargies, cités par Jeanroy, Orig. de la p. lyrique, 318 ; la biographie de Dandcs de Prades, et surtou* celle de Cabestaing, Hisl. Long., X : « Monseigneur Raimon demanda : Guilhem, au nom de votre salut éternel, avez-vous une dame pour qui vous chantez et pour qui vous soyez épris d'amour ? Guilhem répondit : Et comment chanterais-je, seigneur, si je n'étais épris d'amour? Sachez-le, en vérité, monseigneur, Amour

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rait pas celle formule, ressassée par les troubadours qu'il imitait : mais, sa vie durant, il ne l'avait pas eompiise ; la mort seule lui a ouvert les yeux. « 0 mon frère, dit-il avec une mélancolie résigné^?, je vois bien maintenant le nœud qui a retenu le notaire Guittone et moi en deçà de ce doux et nouveau style {dolce stil nuoi'o) que j'entends. Je ^ ois bien comment vos plumes suivent strictement celui qui vous dicte (Amour) ; les nôtres, certes, ne le faisaient pas (c'està-dire : nous n'étions que des imitateurs. Au lieu d'écrire directement sous l'inspiration d'Amour, nous nous bornions à copier les auteurs qu'il avait inspirés). Et celui qui ^ voudrait scruter plus profondément l'un et l'autre style ne trouverait pas entre eux d'autre différence. >> — « Et il se tut comme si je l'avais contenté, « ajoute Dante.

Voilà les vers dans lesquels on a voulu, de nos jours, chercher une définition du stil nuopo. Dante, qui, à maintes reprises (par exemple, F. A^.. § 11, et précisément dans le congé de la chanson Donne cKavete que Bonagiunta rappelle ici), a jalousement écarté les profanes et dissimulé le secret de sa doctrine, aurait choisi, pour l'expliquer sans ambages, cette Comédie aux triples voiles où les allégories s'entassent sur les énigmes et les rébus pour dérouter le lecteur. La méprise est complète. Il ne s'agit point ici d'établir en quoi la nouvelle manière diffère de l'ancienne ; ce ne sont pas les troubadours que le manque d'inspiration a retenus en deçà du stil nuovo. Bonagiunta n'adresse ce reproche qu'à leurs mauvais imitateurs d'Italie, le Notaire, Guittone et lui-même. Dante a toujours professé un grand respect de ses prédécesseurs d'Occitanie. Amour les avait inspirés autant que lui-même. Mais était-ce le même Amour? Mon

me tient tout en son pouvoir. — Je le crois, répondit Raimon, car autrement vou? ne chanteriez pas si bien. t>

Stilnuovistes : Cino, ch. Valla speranza : « Chanson, tu me parais si belle et si rare que je n'ose pas dire que tu es de moi. Si tu veux dire juste, dis qu'Amour t'a composée dans mon cœur, qui subit l'effet de sa puissance. » — Cino, sonn. Merct (H quel signor : « Grâce à ce Seigneur qui est en moi, je ne redoute aucun de ceux qui parlent en vers (c'est-à-dire je les vaux bien tous) ; mon cœur croit pouvoir l'afTirmer. Et ceux qui connaissent l'amour doivent comprendre que je suis le seul à recevoir ainsi sa puissance. C'est avec sa lime que je polis et que j'arrange tout, et c'est avec lui que je forme toutes mes compositions avant de les lancer, claires et brèves, à. travers le monde. Donc, quand je fais des vers, qui puis-je craindre? Amour seulement, parce que les vers que j'écris procèdent de son esprit qui parle en moi. • — Cf. Cino, sonn. Oua' son le cose voslre. — G. Cavalcanti, sonn. Di vil matera:' « Amour a fabriqué ce que je lime. « — Lapogianni, bail. Ballaia poiche: « Ballade, après qu'Amour t'e-ît composée dans mon esprit, où il réside. « — Dino Frescobaldi, sonn. Una Stella disi niiova: «Amour, qui parles dans mon âme... «

1. L'interprétation des deux vers 61 et 62 est fort délicate. Le sens que nous choisissons nous paraît, sinon le meilleur, au moins le moins mauvais.

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Dieu oui. Le mot Amour, pour Dante, avait la [)lus large signification ; il l'appliquait à cet entremetteur brutal qui veut faire manger à Béatrice le cœur du poète (sonn.yl clascun aima) comme à la Toute- Puissance divine qui meut les étoiles [Par., XXIIi, 145). De la meilleure foi du monde, il pensait que ses sensuelles chansons de la Pierre, écrites sous l'influence d'Arnaut Daniel, il les devait à l'inspiration d'Amour, autant que les chansons allégoriques et morales du Convivio et les thèses philosophiques de la Comédie. Il ne faudrait pas se laisser abuser par trois vers du Paradis (XXVI, 16-18) : « Le bien qui réjouit la cour du ciel est l'alpha et l'oméga de toute la science qu'Amour me lit (m'enseigne) doucement ou fort. » Lorsque Dante, interrogé par saint Jean sur la charité, profère avec l'ardeur d'un converti ces édifiantes paroles, il renie une bonne partie de son œuvre, qui n'embrasse pas seulement l'Amour-charité. mais l'Amour universel.

Et c'est l'identité de cet Amour savant, philosophique et théolo^ gique avec l'Amour plus simple des troubadours que proclame Bonagiunta, lorsqu'il reconnaît que G. Guinicelli et son école se sont strictement conformés à ce que leur dictait Amour. Qu'avait-il reproché à G. Guinicelli? Justement de ne pas suivre l'inspiration d'Amour. La poésie, lui disait-il dans son sonnet Poi ch'awete mutata^ n'est autre chose que les paroles charmantes d'Amour : li piacenti detti delVamore. Vous, vous avez changé sa nature et son aspect, forma et esser. Ce n'est plus d'Amour, c'est de la science que vous prétendez extraire à toute force votre poésie, Trar canzon per forza di scrittura. G. Orlandi et Onesto avaient répété cette accusation. Eh bien, avoue Bonagiunta, cette science n'est qu'une autre forme d'Amour ; elle est Amour. C'est Amour qui vous dictait vos vers philosophiques, comme il avait inspiré k libertinage d'Arnaut Daniel ; mais nous, tristes copistes, Amour ne nous a jamais inspirés ni d'une façon ni de l'autre.

« Et il se tut comme s'il avait été contenté, » comme s'il avait été soulagé par l'aveu de son incapacité poétique. Dans toute cette scène, Dante a sournoisement tourné en dérision ce brave homme un peu simple. Les mots qu'il place dans sa bouche, notaro, penne, évoquent le sonnet Di penne dipaone, où ses plagiats étaient fustigés ;. et, au moment où il finit de parler, Dante, avec une froide malice, glisse une allusion aux oiseaux : Corne gli augei, etc. ; il rappelle ainsi au lecteur la fable de la corneille ^ "'

X. Il ne faudrait pas objecter que Dante n'a pas voulu se moquer des âmes

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a Beaucoup de poètes {Vulg. Eloq. II, 1) sont dénués d'esprit et de science »; beaucoup « riment sottement » (V. iV., § 25). Tel était bien le cas de Bonagiunta. Mais pourquoi mettre sur la même ligne Jacopo de Lentino et Guittone qui ne furent pas dépourvus de tout mérite^? Dante s'est acharné s\ir Guittone. Il le blâme (Vulg. Eloq., 1, 13), en compagnie de Bonagiunta, d'avoir écrit dans le rude dialecte de sa ville natale. Il traite de « sots » et de « sectateurs de l'ignorance » {Vulg. Eloq.. I, 6) ceux qui lui accordent quelque valeur. Ceux des Siciliens qui eurent de la réputation, il les traite de « grossiers », alquanti grossi {V. N., § 25).

Plus jeune que Cavalcanti, plus âgé que Cino, Dante fut le centre de son groupe poétique, et il se croyait sans doute tenu de défendre contre ses adversaires le dolce stil nuoi>o.

C'est ainsi qu'il appelle la manière dans laquelle il écrit ; et, avant lui, elle devait déjà porter ce nom; dans sa tenson avec G. Guinicelli, il la désigne par le terme de mutata maniera, ce qui est à peu près stil nuovo.

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