LA RELIGION DANS LE « STIL NUOVO
Et, sauf pour ce qui concerne la religion, il n'y a point de sincérité dans le stil nuovo.
§ 6. La religion dans le a stil nuovo ».
Une tendre piété baij:,me d'efïluves angéliques la souffrance de ces poètes, et c'est à elle qu'ils doivent, pour une bonne partie, la douceur de leurs vers. La mort n'est que l'ascension au paradis ; elle devient noble en touchant les nobles dames (ch. Donna pietosa) qui sont si dévotes à la Vierge (V. N., § 28). Si elles meurent, c'est que le Seigneur a voulu les appeler à sa gloire {V. iV., § 8), pour y participer, sous les bannières de Marie (F. A\,§28 et 40), dans le ciel de la douceur (umi/^à, sonn. Era i^enuta) ^.
Béatrice, pour Dante, est « la glorieuse (bienheureuse) dame de son souvenir » (§ 1) ; elle est « un miracle dont la racine est l'admirable Trinité ». Dieu et les anges s'occupent sans cesse de celle « qui les émerveille » (ch. Donne ch'auete ; Gli occhi dolenti ; Quantunque 9olte), Le dernier sonnet, OUre la spera, monte droit au ciel, et la Vita nuo^a se termine par une triple invocation à Celui qui est per omnia sœcula benedictus. Ouvrez les pages de ce livre; il s'en dégage une odeur d'église vide, après vêpres, quand les cierges s'éteignent, un parfum triste de cire et d'encens.
L'église, il ne faut pas l'oublier, est le centre de la vie du moyen âge. C'est là que se tiennent, entre les offices, les conciliabules politiques. C'est là que se donnent les fêtes populaires ^. C'est là que
1. La grande ferveur des Florentins pour la Vierge nous est attestée par le passage de la chronique de Villani que nous avons déjà cité (II, ch. ii, § 18). Les églises qu'on construisit à Florence à cette époque sont placées sous le vocable de Marie -VAnnunziata, commencée en 1250; Sanla Maria novella, commencée en 1278 ; le dôme, Sanla Maria del Fiore, commencé en 1294 ; l'hôpital de Sanla Maria Nuova, fondé par Folco Portinari, père de cette Béatrice qu'on croit être celle de Dante. .rj 1^»l '},hi r,» -■iTil:^
Dante, en bon Florentin, professait un culte spécial pour la \ ierge ; il l'invoquaii soir et matin {Par., XXIII, 90) : c'est par des exemples tirés de la vie de Marie qu'à chaque corniche du Purgatoire les âmes sont encouragées dans leur pénitence, et Poletto a môme soutenu {Dizionario danlesco, art. Madré di Dio) qu'elle est le pivot de toute la Comédie ; et, si Dante a choisi saint Bernard pour remplacer Béatrice et le guider dans sa dernière étape, il faut peut-être l'attribuer à la dévo-, ' lion spéciale que ce saint professa pour la Vierge et aux nombreux écrits qu'il lui consacra. Une légende (Migne, Pair, lai., CXXXV, 876-879) raconte que pendant que saint Bernard chantait ÏAve Maris Slella devant la statue de Marie, aux mots : Moslra te esse matrem, la statue s'anima et, pressant son sein, en fit jaillir quelques gouttes sur les lèvres du plus ardent de ses lîdèles.
Marie, dit Dante [Conv., IV,,5),est « l'honneur, et la gloire de la nature humaine ». et dans la Vila nuova, parlant d'une église, il la désigne sous cette périphrase (§ 5) : « Un endroit où s'entendaient les cantiques de la Reine de gloire. »
2. Il ne faudrait pas nccorder trop d'importance aux fêtes de VAne et des Fous,
300 l'amour et la femme en toscane
s'assignent les rendez-vous d'amour ; la ville de Turin, dans ses Statuts, interdit aux courtisanes l'entrée des églises pendant les cérémonies nocturnes ^. C'est dans une église que Dante a l'idée de son Schermo (V. iV., § 5); c'est dans une église que commence le Décaméroriy par une conversation entre jeunes gens et jeunes femmes ; c'est à l'église de la Daurade, à Toulouse, que Cavalcanti envoie sa ballade faire la cour à Mandetta (bail. Era inpensier d'amor).
Le plus pieux de ces poètes fut Dante ^. Guido Guinicelli se montre très religieux. Lapo Gianni, dans le sonnet Amor, io chero^ où il exprime la profane série de tous ses vœux, où il voudrait que « mille dames et demoiselles parées, toujours éprises d'amour, chantassent avec lui soir et matin », termine en se souhaitant le paradis ^. Cino imite dans ses poésies les prières de l'Église et si, au comble de la douleur, il renonce à se tuer, c'est pour ne pas perdre son âme ; seul, Guido Cavalcanti paraît avoir été un impie.
« La vie n'est que l'ombre que projette la croix. Hors de cette ombre, il n'y a que mort. » Ainsi parle Albert le Grand, De laudibus Marias, exprimant le sentiment de la multitude. La religion se mêlait à tous les actes de la vie, en particulier à l'amour. Les troubadours la font intervenir dans leurs pièces les plus libres, et ils blasphèment ainsi avec innocence. Mais, d'autres fois, leurs chansons reflètent la foi la plus austère et gardent l'allure d'hymnes liturgiques. Il n'en est point ainsi en stil nuoço. Si pur qu'il fasse l'amour humain, il le confond trop systématiquement avec la Charité pour ne pas la rabaisser. Cupidon y coudoie le Christ un peu familièrement. Cette promiscuité nous laisse l'impression d'une dévotion équivoque, abritant sous les enseignes du catholicisme la plus décevante des chimères, le culte de la femme.
qui étaient p utôt un divertissement de clercs qu'une fête populaire. Ces sortes de saturnales, dont le caractère blasphématoire rappelle la poésie des Goliards, furent interdites à de très nombreuses reprises au cours du xiii^ siècle. (Cf. Dueange, Gloss. au mot Kalendœ.)
1. Omnes merelrices in vigiliis nodurnis expellenlur de ecclesiis.
2. Le Convivio, ou du moins la partie que Dante a achevée, se termine par : con la divina menle ; le De monarchia par : qui esl omnium spirilualium et temporalium gubernalor ; la Comédie par : l'Amor che muove il sole e faire slelle ; la Vita Nuova par : Qui est in omnia spécula benedidus.
3. Par un artifice fort simple, Lapo Gianni donne à ses vers une teinte chrétienne ; il remplace le mot d'homme par celui d'âme, comme on dit, de nos jours, un village de cent âmes, c'est-à-dire de cent habitants ; heureuse l'âme que salue ma dame, beala Valma che questa salula (bail. Dolce è il pensier).