LE DIEU AMOUR
le regard de la dame, ce « doux regard qui blesse à mort » (G. Cavalcanti, bail. Una gio^ane donna); la deuxième est le désir, la troisième la merci. Parfois le dieu ne porte que les deux dards ovidiens (Cino, sonn. Amor che vien armato), le dard d'or, à la pointe aiguë, qui inspire l'amour ; le dard de plomb, cmoussé, qui engendre l'aversion ^.
Amour est « ce grand maître dont le regard tue » (Cino, ch. Uuom che conosce). Il n'y a pas moyen d'échapper à cette mort, quoi qu'on fasse pour l'éviter ; que l'infortunée victime d'Amour ose regarder la dame ou se détourne d'elle, elle mourra, dans un cas comme dans l'autre. « Du moment que tu l'avais vue, dit Amour à Cavalcanti (ch. lo non pensavd), il était nécessaire que tu mourusses. » — « Regarde cette dame, dit Amour à Gianni Alfani (bail. Guato una donna), sinon tu mourras... » Le poète obéit, mais n'y gagne rien :« Amour, enveloppé de joie, vient là où je la contemple et me conte qu'il faut que je meure, car je serai obligé de pousser un tel soupir que mon âme s'échappera. »
Ce bourreau est joyeux, car il est un véritable Olympien ; sa joie est l'expression de sa divinité ; il vit trop au-dessus de l'humanité pour que ses souffrances l'émeuven^ ^. Souvent même, il prend plaisir aux douleurs de ses victimes (Cino, sonn. Senza tormento)^ mais il s'attendrit parfois sur leu^ sort, les plaint, les console et pleure avec elles. Il regrette d'avoir causé les malheurs de Dante ^ ; il pleure sur Lapo Gianni (bail. lo sono Amore) ; il pleure sur G. Cavalcanti (sonn. Perche non foro ; cf. sonn. Tu m*hai si piena et L'anima mia che si va). Il partage la joie de l'amant comme sa peine et « il en soupire de douceur » (Cavalcanti, bail. Posso degli occhi). Quant aux dames, instruments nécessaires de sa cruauté, il s'afflige de leur trépas, comme un chef de bande regrette la perte de ses complices. Il pleure sur le cadavre de la jeune amie de Béatrice (V. iV., sonn. Piangete amanti) ; il pleure sur la future mort de Béatrice (V. N., ch. Donna pietosa : pianse mi Amor nel cor) et, une fois qu'elle est morte, il s'évanouit de douleur à son souvenir (V. N., sonn. Lasso per forza).
1. Le même Irait se trouve chez le» troubadours, par exemple Guiraut de Calanson, A leis cui am.