‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 187 sur 440 · Dante, ch. E mUncresce · texte numérisé non relu

Dante, ch. E mUncresce

Ora ne incresce a quel che questo nasse.

314 l'amour et la femme en toscane

§ 2. La personnification du sentiment d'amour ; le sonnet « / mi senfii sregliar )\

De toute la littérature antique, ce personnage falot est la seule figure importante qui,, par une singulière fortune, ait surnagé dans la poésie si essentiellement autochtone des troubadours. Comment les stilnuovistes, après avoir répudié tout l'héritage chevaleresque de rOccitanie, ont-ils si pieusement donné asile à ce mythe frivole, qui jure avec leurs pesantes théories?

Ils ont essayé de lui attribuer un sens ; le dieu Amour, prétendentils, ne serait que la personnification du sentiment d'amour. « On pourrait s'étonner, dit Dante (V, iV., § 25), que je parle d'Amour comme s'il était une chose en soi, et non pas seulement une substance spirituelle, mais même une substance corporelle ; ce qui, à dire vrai, est faux ; Amour n'existe pas en soi, en tant que substance ; il est un accident dans la substance. » C'est dire qu'Amour est simplement une modalité de l'être, un sentiment humain. Il présente parfois ce caractère, on ne peut le nier ; mais le plus souvent, malgré l'affirmation si précise du § 2a, il n'est que le volage Cupidon, même dans la Vita nuo^'tty même dans le sonnet / mi sentii svegliar, où Dante voudrait nous le faire prendre pour « un accident dans la substance ^ )).

Amour pourrait personnifier :

1° Le sentiment d'amour pris en général, abstraction faite de la diversité de ses formes et considéré dans ce qu'il y a d'essentiel et d'universel, le souffle d'amour épars sur le globe et qui s'attaque tantôt à l'un, tantôt à l'autre;

2° La tendance à l'amour, la complexion amoureuse qui constitue la nature du Fidèle d'Amour, ce que les stilnuovistes ont scolastiquement appelé V amour en puissance '^

3° L'amour de tel homme donné pour telle femme donnée ;

4° L'amour de telle femme donnée pour tel homme donné.

Or, voici ie sonnet / mi sentii svegliar : « Je sentis s'éveiller dans mon cœur un esprit amoureux qui y dormait ; et puis je vis venir de loin Amour, si joyeux que je le reconnaissais à peine.

« Il disait : Ne pense qu'à me faire honneur, et dans toutes ses paroles il riait. Comme il resta p^u de temps avec moi {poco meco siawcîo), je regardai du côté où il était venu et ie vis dame Vanna et dame Bice

1. Après avoir donné le texte de la division du sonnet, Dante ajoute ■ Polrebbe qui dubiiar, etc. C'est donc b^en à propos de ce sonnet que Dante explique la personnification du dieu Amour.

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venir vers le lieu où je me trouvais, merveilles, l'une après l'aulie. « Et, ainsi que ma mémoire me le répète, Amour me dit : Celle-là est Printemps et celle-ci s'appelle Amour, tant elle me ressemble ^ » Par une sorte de télépathie amoureuse, un pressentiment obscur s'éveille dans le cœur de Dante, lui annonçant l'approche de celle qu'il aime. Le dieu Amour, qui, ce jour-là, est de bonne humeur, vient en personne le lui confirmer, puis il le quitte {poco meco stando), appelé ailleurs par ses multiples occupations de conseiller, d'avocat ou de bourreau. Il revient quelque temps après et, au moment où les dames, qui passent muettes 2, sont sur le point de disparaître SLU tournant de quelque rue, il dit en souriant à son Fidèle : L'une est le printemps, l'autre est l'amour : admire la première et aime la seconde.

Amour se comporte ici en lutin bienfaisant, un peu proxénète. Il remplit un de ses rôles habituels ; léger et gracieux, il n'est que Cupidon.

Il ne peut être ni le sentiment d'amour en général, ni la complexion amoureuse, ni l'amour de Dante pour Béatrice, puisqu'il reste peu de temps avec Dante [poco meco stando), le quitte au moment où Béatrice va apparaître et revient quand elle est partie.

Serait-il l'amour de Béatrice pour Dante, un amour qui voudrait rester caché, un amour que la dame dissimulerait ou étoufferait dans son cœur timoré, lorsqu'elle se trouve en présence de l'amant, pour le laisser renaître dès qu'elle est à l'abri de ses regards? Non, car Amour est joyeux. S'il est joyeux, c'est parce qu'il sait que Béatrice et Dante vont se rencontrer ; or, dans l'hypothèse que nous examinons, une telle rencontre, loin d'être une joie pour Béatrice, ne peut être qu'un supplice. Amour n'est donc pas l'amour de Béatrice pour Dante.

A vrai dire, une amoureuse peut se réjouir d'une douleur de ce genre et même courir au-devant, mais les complications psychologiques sont tout à fait étrangères à la figure de Béatrice, telle qu'elle est dessinée, à très gros traits, dans la Vita nuova. Autant le récit de Dante est artificieux, autant le cœur de son héroïne est simple. D'ailleurs, cette apparition de Vanna et de Bice se produit après le gah, alors que Dante a perdu tout espoir d'être aimé. Béatrice a refusé de le saluer, l'a bafoué devant ses compagnes, et, de ce moment jusqu'à sa mort, elle n'a pas donné le moindre signe de pardon. Passant complètement sous silence les mots poco meco stando,

1. Pour l'interprétation que Dante a donnée de ce sonnet, voir III, ch. 11, § 4.

2. Rien n'indique qu'elles aient parlé à Dante, ni môme qu'elles l'aient aperçu.

Dante a trouvé moyen, en commentant le sonnet (§ 24), de faire croire que Gupidon y représentait son amour pour Béatrice. Il a procédé avec une adresse infinie, par une gradation savamment ménagée : « Je sentis commencer un frisson dans mon cœur, comme si j'étais en présence de cette dame. Alors je dis qu'il me vint une vision (immaginazione) d'Amour, il me semblait le voir venir de l'endroit où ma dame se trouvait... » Ici, Amour n'est donc pas encore Tamour de Dante ; il est différent de lui, il ne le ressent pas, il l'imagine ; il lui apparaît, comme dans le sonnet, sous forme de vision ; il n'habite pas en lui ; il arrive de l'endroit où se trouvait Béatrice.

« Et il me semblait, continue Dante, qu'Amour me disait joyeusement dans mon cœur: Pense à bénir le jour où je m'emparai de toi, parce que tu dois le faire. » Ici tout change ; il a suffi à Dante de ces trois mots : dans mon cœur pour altérer complètement la vision de son sonnet. Amour n'est plus une vision extérieure à Dante : il est dans son cœur, il lui parle dans son cœur.

« Et certainement mon cœur me paraissait si joyeux qu'il ne me semblait pas qu'il fût mon cœur, tant sa condition était changée. » Par cette phrase fort habile, Dante assimile maintenant son cœur à Amour, le dieu « si joyeux qu'il l'avait à peine reconnu ».

« Et peu après ces paroles que le cœur m'avait dites avec la langue d'Amour, etc. » Nous apprenons enfin que ce n'est pas Amour qui a parlé à Dante ; c'est son propre cœur, qui a emj^runté pour cela la langue d'Amour, c'est-à-dire qui a parlé amoureusement.

§ 3. Le § 25 de la « Vita nuova » ; la chanson « Donna pietosa » .

Ainsi donc, l'apparition d'Amour, expressément caractérisée comme extérieure au poète par les premiers mots de cet adroit commentaire, devient une sorte d'impression interne, d'une réalité très atténuée, pour finir par n'être plus qu'un simple mouvement du cœur. Dante a employé, pour dénaturer son sonnet, les procédés les plus subtils ; en ces matières, il se croyait tenu de montrer toute sa virtuosité. Il est permis aux poètes, dit-il, § 25, de faire parler les choses inanimées comme Amour, à condition de leur donner « un sens qu'il soit ensuite possible d'expliquer en prose. On ne doit pas parler ainsi sans comprendre ce qu'on dit. Ce serait une grande honte pour ceux qui habillent leurs poèmes de figures et de fleurs de rhétorique s'ils ne savaient pas, lorsqu'on le leur demande, dépouiller leurs vers de cet accoutrement, de manière à leur rendre un sens réel, ç>erace intendunento ».

Cette honte, Dante ne la craignait guère. Il se sentait muni, grâce

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à la scolastique, d'une grande puissance de sophisme. Pour attribuer un sens à des personnifications qui n'en avaient pas, pour altérer à sa guise, en suivant un but caché, la signification de ses vers, il déploie toutes les ressources de la dialectique la plus ténue, et il est bien sûr d'emprisonner le lecteur dans ses fils d'araignée. Et il ne manque pas de témoigner son dédain à ceux qui ne pourraient faire comme lui. Il serait honteux pour eux de ne pas savoir dépouiller leurs vers de ces figures et de ces fleurs de rhétorique, « de manière à leur rendre un sens réel. Et mon premier ami (Cavalcanti) et moi, nous connaissons bien quelques personnes qui riment de cette sotte façon ».

En cette affirmation se montre l'assurance d'un esprit complètement maître de ses procédés, car, à la prendre au pied de la lettre, à faire abstraction de Tingéniosité avec laquelle Dante a travesti ses figures, il faudrait le ranger lui-même parmi ceux qui ont « rimé sottement ». L'Amour du sonnet / mi sentii spegliar n'a, en dépit du § 24, aucun sens réel ; il n'est que Cupidon ; et si Cupidon gardait encore, aux temps d'Ovide, quelque apparence de réalité, il ne peut être, aux yeux d'un chrétien, qu'une fantaisie littéraire ; comme cet Apollon et ces Muses qu'invoque la Comédie^ il n'est qu'un souvenir « puant )) ^ du paganisme, et c'est pour le faire passer en c^ontrebande à ses lecteurs que Dante prétend dissimuler de savantes psychologies sous les farces de ce dieu badin. C'est pour mieux les tromper qu'il expose doctrinalement, à propos du sonnet / mi sentii svegliar, où elle est fausse, sa théorie des personnifications^ qu'il avait déjà mise en œuvre, sans en rien dire, en commentant la chanson Donna pietosa^ où elle est juste.

« Alors Amour disait : Je ne te cache plus, viens voir notre dame qui est morte... Amour pleura dans mon cœur où il demeure. » Ainsi s'exprime la chanson. Et la prose (§ 23) traduit : « Alors il me semblait que mon cœur, où était tant d'amour, me disait : Il est vrai que notre dame gît morte... Je commençai à pleurer en moi-même de tant de misère ^. »

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