‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 188 sur 440 · Puzzo del paganesmo · texte numérisé non relu

Puzzo del paganesmo

2. Dans la ballade Ballala io vo. Amour est peut-être l'amour latent, l'amour en puissance, qui existe chez la femme comme chez l'homme (sonn. Amor e cor gentil) ; c'est à lui que Dante s'adresserait pour plaider sa cau^e auprès de Béatrice { ou, plus simplement, Dante, s'adressant à son propre amour, le prie de l'exprimer, dans la ballade qu'il envoie à Béatrice, avec assez de force et de justesse pour la convaincre de sa sincérité.

318 l'amour et la femme en toscane

§ 4. Difficultés di^'erses oiï conduit la personnification du sentiment d'amour.

Mais, dans le sonnet Cai'akando Valtrieri, les choses se compliquent.

« Chevauchant l'autre jour par un chemin, pensant à mon voyage qui me déplais-ait, je rencontrai Amour au milieu de la route, en habits légers de pèlerin.

« Il avait l'air d'un valet, comme s'il eût perdu son empire, et il marchait pensif, en soupirant, baissant la tête pour éviter les regards. Quand il me vit, il m'appela par mon nom et dit: Je viens d'un endroit lointain, où, par ma volonté, était ton cœur et je l'apporte à une nouvelle beauté pour la servir.

« Alors je pris de lui si grande partie (presi di lui si gran parte) * qu'il disparut, et je ne m'aperçus pas comment. »

Le dernier tercet signifie que Dante s'identifie avec le dieu Amour^ qu'il devient tout amour ; c'est-à-dire, en termes simples, qu'il devient très amoure\ix. Amour disparaît parce que Dante l'absorbe en lui, le fait passer dans son cor gentils ou sa mente, séjours favoris de ce dieu bizarre. C'est le poète lui-même qui l'affirme (§ 9) : « Cette vision disparut, à cause de la grande part qu'Amour me donnait de lui-même ^, »

Amour, dans le dernier tercet, est l'amour de Dante pour la nou~ velle dame ; mais, dans tout le reste du sonnet, il n'est que Cupidon, l'entremetteur patenté. Dante, s'étant mis en chemin, rencontre l'Olympien qui, lui aussi, voyage, mais en sens contraire ; il croise Dante qui, d'après le § 9, va vers la ville où se trouvait la première donrui-schermo {^erso quelle parti oi^^era la gentil donna cKera stata mia difesa), tandis que le dieu en revient^ (lo i^engo da quella donna, Ic^

1. Cette expression, qui signifie: Je me confondis avec lui, se retrouve assez souvent, notamment chez Chiaro Davanzati, pour qu'il n'y ail aucun doute sur son sens.

2. Interprétant plus subtilement ce tercet, on pourrait dire : aux débuts de l'amour, avant qu'il ait poussé ses racines jusqu'au fond du cœur, l'homme voit distinctement ses sentiments, lit en eux, peut encore discuter ou s'entretenir avec eux. Mais, quand la passion s'est emparée de tout l'être, l'homme n'a plus conscience de son amour, il ne l'aperçoit plus {disparue) ; il agit [instinctivement en amoureux, sans penser même qu'il aime, car il est tout amour. — Mais je suis par^ faitement convaincu que Dante n'a pas voulu exprimei cette pensée. Le [dernier tercet est simplement destiné à nous apprendre, d'une manière énigmatique, que Dante a obéi aux ordres du dieu, qu'il est immédiatement devenu très amoureux de la deuxième dame.

3. Pour cette même raison. Amour ne peut ici personnifier l'amour en général^ car Dante était amoureux avant qu'il ait croisé le fils de Vénus.

DIIFICULTÉS DIVERSES DU SENTIMENT d'aMOUR 319

quale è stata lunga tua difesa), et il donne à son fidèle l'ordre de changer de dame. Loin de se confondre avec lui, il en diffère essentiellement.

C'est quelquefois dans la même phrase que la personnification du sentiment d'amour et le dieu Amour se heurtent et s'emmêlent. Cino (ch. Quando potrô io dir) supplie le dieu son maître de l'épargner : a Aie pitié de mon cœur qui gît mort, tué par ta douce flèche... Ah! Seigneur ! ne souffre pas qu'à force d'aimer ma pauvre âme me quitte, elle qui fut si heureuse de te ressentir î » Ressentir quoi? pas le dieu, à coup sûr ; mais le sentiment que ce dieu gouverne comme il lui plaît, l'amour que Cupidon modère ou enflamme à sa guise.

Parfois, ô ironie ! le dieu Amour est le contraire de l'amour {V. N,, dwision du sonnet 6*10 che m incontra) . Dante va voir Béatrice «quoique Amour « conseillé par la raison » lui dise de s'en abstenir. Or quelle est l'impulsion qui amène Dante vers Béatrice? Uniquement son amour pour elle. Qu'on ne dise pas que cet Amour « conseillé par la raison » est simplement une des nuances de la tendresse de Dante et que cet amant compliqué jouit, en faveur de Béatrice, de diverses autres formes de passion, exemptes du contrôle de la raison ; il nous a dit lui-même le contraire au début de la Vita nuoi>a (§ 1) ; l'image de Béatrice, qui était continuellement avec lui, n'a jamais souffert qu'Amour le gouvernât sans les fidèles conseils de la raison. — L'explication est beaucoup plus simple. Amour, dans ce § 15, est un Cupidon bienveillant qui, par pitié pour son fidèle,. lui conseille de résister aux tentations d'une passion qu'il sait devoir lui être funeste.

Et c'est encore Cupidon, et Cupidon seulement, qu'il faut voir dans les sonnets de G. Cavalcanti, Li nuei folVocchi ; Dante un sospiroy etc. En revanche, dans son sonnet Perche non foro, cet Amour qui vient pleurer sur le poète pour le consoler des rigueurs de la dame^ c'est peut-être l'âme amoureuse de Guido qui s'apitoie sur ses propres malheurs ; c'est le tempérament spécial aux Fidèles, la complexion d'amour, fatale et funeste prédisposition, qui, prenant conscience d'elle-même, se lamente sur le sort tragique de l'homme à qui elle est liée et qu'elle doit conduire à la mort, à travers tous les martyres. — On pourrait donner la même ex]:)lication du sonnet Tu m'hai si piena.

Mais toutes ces subtilités répugnent à l'impression d'ensemble qui se dégage des textes. Dans beaucoup de cas. Amour n'est ni le

Amour serait-il ici l'amour de Béatrice pour Dante? Non, car c'est Dante et non Béatrice qui a imaginé le schermo.

sentiment éprouvé par l'amant ou par la dame, ni le tempérament du Fidèle, ni l'amour en général. Il est simplement Cupidon, un dieu païen qui se comporte dans la poésie médiévale d'après les règles ovidiennes, agit suivant sa fantaisie, affiche, comme un mortel, des antipathies, des préférences et des caprices ; enfin, il est le dieu d'Amour, une sorte de coryphée présidant aux vicissitudes des cœurs, le saint patron des proxénètes, le ruffian de l'Olympe.

§ 5. Amour, dans le «5/1/ nuovo », nesi point allégorique ; le § 25 de la « Vita nuova ».

Et jamais Amour n'est une figure allégorique au sens propre du mot ^. On a pourtant cru trouver, dans le § 25 de la Vita nuova^ !a preuve du contraire. Rappelons que Dante a écrit ce paragraphe pour expliquer et justifier la personnification d'Amour dans le sonnet / mi sentii svegliar. La définition qu'il y donne d'Amour ne se prête à aucune allégorie : « un accident dans la substance ». Et il ajoute : « Il est permis au poète de faire parler les choses inanimées comme si elles existaient réellement. Mais il ne doit pas le faire sans raison ; il doit le faire avec une intention qu'il soit possible d'expliquer ensuite en prose. » Cela signifie-t-il que les poètes peuvent déguiser sous le nom d'Amour quelque être moral, tel que la Vertu ou la Charité, à condition qu'ils n'embrouillent pas leur allégorie au point de rendre toute explication impossible? Non. Cela signifie seulement : il est permis de donncx, au moyen de figures de rhétorique et de personnifications, une forme sensible à des concepts abstraits, pourvu que l'écrivain garde conscience de l'inanité de cette forme et soit capable d'écrire en prose son idée en la dépouillant de tout l'attirail de mythologie et de poésie dont il l'a voilée.

Car Dante donne, immédiatement après cet exposé de principes; cinq exemples de personnifications et de prosopopées que leurs auteurs ont employées pour des raisons uniquement littéraires, simplement pour orner leurs vers. A la vérité, Dante a cru, sinon alors, au moins plus tard, au système d'interprétation allégorique de V Enéide; il a pu se figurer que Virgile, lorsqu'il fait parler l'oracle d'Apollon aux Troyens(yîJn., III, 94). a eu quelque intention cachée qu'il aurait expliquée en prose, s'il eût écrit un commentaire de son œuvre. Mais il n'en est pas ainsi pour les autres exemples donnés par Dante.

Et d'abord, examinons sa citation d'Ovide, qui, justement, a trait

1. Je sais bien que, dans le Convivio et la ballade Voi che sapele, Amour signifie l'étude et la vérité ; mais ces œuvres n'appartiennent point au slil nuovo et obéissent à une inspiration toute différente.

AMOUR n'est point ALLEGORIQUE 321

la personnification d'Amour, a Ovide fait parler Amour comme s'il était une personne humaine, au commencement du livre des Remèdes d'amour, etc. » Qu'on lise ce passage {Rem. Am., I, 2), on verra bien qu'il ne se complique d'aucune allégorie. Amour peut y être considéré comme la personnification du sentiment d'amour en général, mais il y est surtout Cupidon, le dieu frivole, l'entremetteur ofTiciel dont la céleste puissance ménage des rendez-vous aux amants

coupables ;

Fac coeant furlim juvenes limidœque puellœ.

Les autres exemples sont encore plus probants. Éole [/En., I, 68 et suiv. ; I, 76 et suiv.) n'est même pas la personnification du vent, il est le roi des vents ^ comme Cupidon est le roi des amours. Loin de représenter vents et amours, ils les gouvernent comme une race d'ilotes soumise à leurs volontés ; ils ne sont que des dieux païens.

Les vers d'Horace [Ars poet., 141) qui représentent l'inspiration sous les traits quasi humains de la Muse comporteraient peut-être, à l'usage des cervelles obtuses, une explication en prose ; mais la citation que fait Dante de Lucain, la personnification de la ville de Rome ^ est tellement claire qu'on ne voit pas trop quel commentaire elle requiert.

En somme, ces cinq exemples, loin de receler de difficiles allégories, pourraient se passer de toute explication. Or, c'est à eux que se réfère Dante ^ lorsqu'il exige des poètes modernes qu'ils comprennent les figures dont ils se servent. Ces figures sont donc, comme celles des poètes antiques, de vagues et très peu mystérieuses modifications et non des allégories.

Mais si Amour, dans le stil nuo^o, n'est jamais allégorique ; si, souvent, il n'y est même pas une personnification ; si, en bien des cas, il n'est qu'un dieu païen, il s'en présente d'autres où il est le créateur et le moteur du mo-ade, le Dieu chrétien.

regemque dediî qui fœdere cerlo

El premere eî laxas sciret dare jussus habenas... Mole, namque libi Divum pater alquz hominum rex El mulcere dedil fluclus el toîlere ventos.

2. Ceci est, d'ailleurs, une erreur de Dante. Dans ce passage, Lucain ne s'adresse pas à Rome, mais à César.

3. § 25 : « Je dis que les poètes antiques n'ont pas ainsi parlé sans raison et que les poètes modernes ne doivent pas parler de cette sorte, sans comprendre ce qu'ils disent. Ce serait une grande honte pour ceux qui habillent leurs poèmes de figures et de fleurs de rhétorique, s'ils ne savaient pas, lorsqu'on le leur demande, dépouiller leurs vers de cet accoutrement, de manière à leur rendre un sens réel. Et mon premier ami (Calvalcanti) et moi, nous connaissons bien quelques personnes qui riment de cette sotte façon. »

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