‹ Autour de Dante; Les BéatricesChapitre 189 sur 440 · ET DE DIEU · texte numérisé non relu

ET DE DIEU

■§ 1. Confusion d'Amour et de Dieu (322). — § 2. Mélange des souvenirs païens et du christianisme (325). — § 3. Le langage des sens appliqué à l'amour spirituel (328).

§ 1. Confusion d'Amour et de Dieu.

Qu'on ne s'y trompe pas : le volage Cupidon, l'archer de Syrie, est un bon chrétien. Il possède les livres sacrés et au besoin les cite {V. N.i § 24). Comment s'en étonner? En dernière analyse, Amour est le Saint-Esprit, et, plus généralement, Dieu. Les théologiens l'enseignent (*S. Th.y I, qu. 37, art. 1) :« Saint Grégoire dit : L'Esprit saint est Amour... le nom d'Amour est le nom propre de l'Esprit saint, comme le Verbe est le nom propre du Fils. » Et les poètes le répètent : Dieu est « le premier amant », « le premier amour », « l'éternel amour », « l'amour », « l'amour qui gouverne le ciel ». Tout le paradis est amour. Les anges sont des « amours ». Les bienheureux V ysont des « amours » ^. Et toute la création n'est que l'acte d'amour du Premier Amour. « En son éternité, en dehors du temps, hors de toute compréhension, ainsi qu'il lui plut, l'Éternel Amour s'ouvrit en de nouveaux amours» (Par., XXIX, 16 et suiv.). — « Ce qui meurt et ce qui ne peut mourir, ce n'est autre chose que le resplendissement de l'Idée qu'enfante en aimant Notre -Seigneur ^ » [Par.^ XIII, 52 ; cf. X, 1-4; cf. Inf., I, 39).

« D'après l'Écriture, dit Chiaro Davanzati (ch. Uom che ça per cammino, AnL Rime, III)> I^ véritable amour est Dieu et Dieu est l'amour... Amour et Dieu n'eurent pas de commencement. »

1. Par^ IV, 118; VI, 11 ; XXXII, 142 ; XXIX, 18; XXX, 52; Inf., ï, 39 Par., 1, 74-77 ; XXIX, 46 ; XXVIII, 103 ; XXXII, 94 ; XVIII, 70; XIX, 20 ; XXI, 82.

2. S. Th., I, qu. 20, art. 2: «Dieu aime toutes choses, et c'est son amour c[ui est cause de leur existence et du degré de bonté qu'il leur communique. «

C'est aussi une théorie platonicienne (Fouillée, la Philosophie de Plalon, I, 535- 539).

CONFUSION d'amour ET DF DIEU 323

Cet amour, bien évidemment, c'est l'amour spirituel, la Charité, il repousse toute promiscuité avec les affections terrestres. Mais les mystiques, manquant de termes pour exprimer ses transports, ont dû emprunter ceux de la passion charnelle. De là une confusion dont personne n'était dupe, mais dont les poètes ont profité pour mêler à leurs rêves d'amour de vagues aspirations à la sainteté. Dans leurs moments de bonne foi, ils reconnaissent la vanité de cet artifice.

Ch. Davanzati, Ant. Rime, III, ch. Molti lungo tempo : ( L'Évangile dit que Dieu fut avant toutes choses et que c'est par un grand d^sir d'amour qu'il créa l'univers. Donc, l'amour est le Christ et il vient de lui ; car ce n'est pas une créature qui le lui a donné. Ceux qui se consacrent au service de Dieu sont épris du véritable amour... L'amour véritable ne comporte point le péché, et c'est pour chacun un péché que de vouloir une dame qui n'est pas son -épouse. Les égarés diront que lui ravir son honneur, c'est l'aimer ! Tout désir charnel est une tentation du démon... et, s'il peut en provenir de la sagesse et de belles façons et beaucoup d'autres agréments, -c'est une ruse du démon pour cacher le piège. »

Mais le procédé était trop tentant, il prêtait à trop de combinaisons littéraires pour qu'on y renonçât. Le même Chiaro Davanzati s'obstine à confondre l'amour divin avec l'amour chevaleresque dans une tenson de neuf sonnets {Ant. Rime, IV, sonn. Ualta discrezione et suiv.) contre Pacino di Ser Fihppo Angioleri, qui soutient que l'amour, étant charnel, ne peut exister en Dieu. « Amour est Dieu, » répète avec entêtement Chiaro (sonn. Vostro consiglio et Quanclo Varciere). « Le vrai Dieu, réplique Pacino, a sa nature propre, il est le comble du bien et il ne se soucie point du vain amour, car ce dernier hait cent fois plus qu'il n'aime. »

Chiaro ne veut rien entendre. «Amour est Dieu et Dieu est sa voie, » pcTsiste-t-il à dire (sonn. Assai v'ho detto) en parlant de l'amour chevaleresque, ce qui oblige Pacino à lui répondre nettement : « Je suis bien sûr (sonn. lo son ben cierto) qu'on peut trouver en la Divinité \e véritable amour, car il règne parfaitement et complètement en elle, ainsi que l'enseigne la foi. Mais ce vain amour auquel vous pensez n'a rien à faire avec Dieu ; on ne peut s'en occuper sans pécher, car il n'est que le désir de la chair. Comment donc pouvez-vous croire qu'en la divinité règne un tel amour, qui provient de la concupiscence charnelle? »

Chiaro est bien obligé de reconnaître que nulle vanité ne peut exister en Dieu ; mais il prétend que nulle vanité n'existe en amour.

Pour que cela fût vrai, il faudrait retrancher de l'amour les affections de la chair, et c'est justement ce que notre rimeur veut éviter, car la confusion entre la charité chrétienne et l'amour courtois sert de base à toute l'argumentation de ses premiers sonnets. Il s'en tire tant bien que mal, en répondant à côté, sans s'avouer battu.

Dante attribue la même origine, l'influence du ciel de Vénus, au fol amour et à l'amour du Verbe. De cette double face de l'amour surgissent les plus équivoques conceptions. Tantôt les stilnuovistes affublent le Saint-Esprit du masque de Cupidon ; malgré le carquois et les flèches, il reste la colombe qui gîte au sein du Père. Tantôt c'est l'Archer syrien qu'ils tentent de christianiser et qui ne consent pas à dépouiller sa malice originelle. Amour prend des allures de Janus et de maître Jacques ; les lignes changeantes de sa figure vacillent à la trouble clarté d'une poésie amphigourique. Quand est-il Cupidon? quand est-il le Saint-Esprit? Le lecteur ne le sait guère et le poète ne le sait pas toujours. Dans le sonnet de Cino, Cercando di trovar, que signifie cette allusion à la fontaine jaillie du rocher par l'ordre de Dieu? Est-ce elle que fit sourdre Moïse? ou la fontaine d'Hippocrène, qui jaillit du sabot de Pégase, sur l'Hélicon? — Lorsque au moment de mourir ^ Cino recommande son âme à son Seigneur, est-ce à Dieu? est-ce à Amour? Sur la tombe toute fraîche de Selvaggia, c'est Amour qu'il a invoqué (sonn. lo fui sulValto) ; c'est à lui, non à Dieu, qu'il demande de le réunir à son amante trépassée. — Et dans le dernier paragraphe de la Vita nuova^ qui est ce Roi de la Courtoisie, Sire délia cortesia? C'est Dieu, disent les commentateurs. Je n'en sais rien. La Courtoisie ne diffère guère de la noblesse et le Roi de la noblesse, Signore délia nobiltà {V. N., § 12), c'est Amour ^ ; c'est lui « qui règne sur le monde de l'honneur » (G. Cavalcanti, sonn. Vedesti). Qui est la Reine de la Courtoisie ^, Donna délia Cortesia {V. iV., § 12)? C'est Béatrice, celle qui ressemble tant à Amour qu'elle s'appelle Amour (sonn. / mi sentii si^egliar). Et quelle étrange appellation, pour le Tout-Puissant, que ce titre de Roi de la Courtoisie, c'est-à-dire des usages des cours ! Pour ma part, je n'ose décider *. Que le lecteur en juge : « Si Celui par qui

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