MÉLANGE DES SOUVENIRS PAÏENS ET DU CHRISTIANISME
vivent toutes choses permet à ma vie de durer quelques années, j'espère dire de Béatrice ce qui n'a jamais été dit d'aucune autre. Et puis, qu'il plaise à Celui qui est le Roi de la Courtoisie que mon âme s'en aille voir la gloire de sa dame, cette Béatrice bénie qui contemple glorieusement la face de Celui qui est per omnia sœcula benedictas. » — Amour, aux premiers chants de l'jB^n/er, est le moteur du monde, la troisième personne de la Sainte Trinité (I, 40 ; III, 16) ; mais, dans la bouche même de Dante, et non pas seulement dans celle de Françoise, il redevient (V, 119) le dieu de l'adultère et de l'inceste,
§ 2. Mélange des souvenirs païens et du christianisme.
D'aussi audacieuses équivoques déconcertent le lecteur moderne. La mythologie s'accorde mal avec le catholicisme. « II ne faut pas, dit saint^^Grégoire (Epistola ad Desiderium episcopum), que la même bouche mêle les louanges de Jupiter avec celles du Christ. » Or le Christ, pour Dante, est une sorte de Jupiter. « 0 suprême Jupiter, qui fus crucifié pour nous sur la terre ! » s'écrie-t-il au chant VI du Purgatoire {vers 118). Lorsque, après s'être élevé à travers les sphères célestes, il parvient devant le Christ, entouré de ses saints, il le compare à Diane parmi les nymphes {Par., XXIII, 25) : « Comme, dans la sérénité des pleines lunes, Trivia rit au milieu des nymphes éternelles qui émaiHent les vallées du ciel, j'aperçus, au-dessus de milliers de lampes, un Soleil qui les allumait toutes, comme le nôtre allume les planètes, etc. » Quand Dante commence le récit de son voyage au pays des élus, c'est sous l'inspiration de Minerve, et il est guidé par Apollon et les Muses [Par,^ II, Set suiv.). C'est à Apollon {Par., I, 13 et suiv.) qu'il demande le souffle nécessaire pour décrire le paradis ; il l'appelle divina virtù {Par., I, 22) et, en ce solennel moment où une sorte de transfiguration lui permet de s'élever dans le ciel, il se compare au Glaucus d'Ovide, qui se sentit transformé en dieu païen {Par., I, 68). Il avait déjà invoqué « les saintes Muses » au début du Purgatoire et au début de V Enfer {Purg., I, 8; Inf., II, 7). Son expédition sacrée, il la compare à l'aventure des Argonautes {Par., II, 16 et suiv.), et, lorsqu'il l'a terminée, lorsqu'il vient de contempler Dieu face à face, c'est encore l'image du navire Argo qui revient à son esprit {Par., XXXIII, 96). Les anges mêlent les vers de Virgile, Manibus o date lilia plenis, aux chants liturgiques {Benedictus qui \fenis\ Purg., XXX, 29). Béatrice, qui est la Science divine, parle mythologie au sein même du paradis ; elle se compare à Jupiter éblouissant Sémélé (ch. XXI, 4) : « Si je riais, me dit-elle, tu devien-
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cirais tel que Sémélé, lorsqu'elle fut réduite en cendres ; car ma beauté qui, comme tu l'as vu, s'enliamme d'autant plus qu'elle monte plus haut sur l'escalier du Palais Éternel, resplendit tant que^ si je ne la tempérais, tes faibles forces ne résisteraient pas plus à son éclat que le feuillage au coup de foudre. »
Cela n'a pas empêché Dante (Par., XX, 125) de flétrir « la puanteur du paganisme», « ce culte impie qui séduisit l'univers» (Par., XXII, 38), « les dieux faux et menteurs » (//i/., I, 71), Car il pensait en bon chrétien. Mais il vivait dans un pays où les grâces païennes avaient réussi, malgré les Barbares, à ne pas disparaître ^ et, dans sa lointaine auréole, toute la gloire du passé classique l'éblouissait. Le xiii^ siècle est encore bien loin de la Renaissance, mais on y sent qu'elle se prépare à éclore. Et, s'il se produisit alors comme un ras de marée de paganisme ^^ il avait été précédé d'une lente infdtration pendant tout le moyen âge.
Et même avant. « J'ai planté, dit l'Apôtre (I Cor. m, 6), Apollon a arrosé et Dieu lui-même a fait pousser. » Aux Catacombes, Orphée^ charmant les bêtes par ses chants, figure le Christ qui convertit les«
1. On lit dans le Pamphilus, adaptation de VArl d'aimer d'Ovide :
Untca spes vllx noslras, Venus inchjla, salve !
El voici comment un Italien du xiii^ siècle traduit ce vers : O madona Venus santa, una speranza de la nostra vita, Dieu ve salve !
— • Neri de Leccaterra, dit, dans sa chronique, le moine Salimbene, étant entré dans l'église de la Sainte Vierge... y mit le feu pour la brûler et dit : « Défends-toi B à présent, Sainte Marie, si tu peux I » A peine avait-il proféré ce blasphème qu'un da "d lui fut lancé par quelqu'un, perça son armure et soudain il tomba mort. Et comme il est certain que ce dard n'avait pas été lancé par quelqu'un de ses soldats, on croit qu'il fut lancé par Mercure, parce qu'il se fit habituellement le vengeur des injures de la glorieuse Vierge et aussi parce qu'il tua de son dard l'apostat Julien dans la guerre des Perses. » — Mercure, l'intermédiaire galant de Jupiter, transformé en défenseur de la Vierge !
2. « Le jubé élevé dans la cathédrale de Limoges par Véuêque, en 1534, étaii décoré dans le haut de l'image des Vertus et des Pères de l'Église et, dans le bas, de six bas-reliefs représentant les travaux d'Hercule. Le prélat avait pour devise Marcescit in olio virlus, et il pensait sans doute que la légende d'Hercule était le parfait symbole des luttes qu'une grande âme aime à engager avec la .destinée. Les images des dieux du paganisme sculptées à la façade d'une église ou dans l'église même ne choquaient personne. L'évêque qui visitait son diocèse pouvait voir Mars et Vénus au portrait de Pont-Sainte-Marie près de Troyes. U pouvait voir à la voûte de l'église de Beaumont-le-Roger, dans des cartouches, les douze grands dieux de l'Olympe. S'il avait eu la curiosité de feuilleter le livre d'heures où les fidèles lisaient l'office de la Vierge, il eût aperçu dans les marges Cérès couronnée d'épis, Bacchus, Pluton, le dieu Sylvain aux pieds de chèvre et l'histoire des amours de Pyrame et Thisbé [Officium B. Virginis, imprimé par Germain Hardouyn en 1524). L'évêque pensait que ces dieux inofïensifs n'étaient plus que des formes charmantes, de belles arabesques qui pouvaient bien embellir la maison de Dieu... » (Emile Mâle, Revue de Paris, 15 juin 1908.)
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