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LES FIDELES D AMOUR

de se consumer dans la souffrance ; car je suis désormais <:e que tout homme redoute ; le sort ne peut plus me frap]

« Je vais douloureux, me repaissant de soupirs, criant, que je le puis, mes lamentations sur la tombe de Celle av» rurent mes désirs. C'est pourquoi, si tu connais un nouvei envoie-le-moi, j'ai soif du martyre, je Taccueillerai à cce

Ces confidences sont parfois tournées en dérision ^, n tout, ^es Fidèles s'aiment l'un l'autre et ne se plaisent autres hommes ; ils se trouvent fort à plaindre quand des temps les amène en des lieux où végètent d'innomrn lations ^, incapables de les comprendre et d'aimer auti ■« d'un appétit de brute » ^.

Dante écrit à Cino, sonn. Poi cKio non tropo : « Puisque (ici) personne à qui parler du maître (Amour) à qui nous a] il faut que je satisfasse le grand désir que j'ai de dire : pensées.

« Le pays où je me trouve est si méchant que le Bien ni loger. N'attribuez à aucune autre cause mon long silence *.

« Ici, Amour ne se montre sur le visage d'aucune dam( pas non plus d'homme qui soupire pour lui ; et qui le \ traité de sot... »

De même, Dante, ch. Aînor dacckè : « Hélas ! je ne ti dame, ni personne qui s'intéresse à mon mal (mon mal d

Et Cino (sonn. Druso se nel partir) déplore que l'exil 1' un pays où il ne pourra plus aimer, et où, par conséquent €kucune raison de ^ii^re. « Que peux-tu contre moi, Forti m'importe le pays où tu me jetteras? — Je te jetterai da où tu seras toujours malheureux, où il faudra que tu é les armes d'Amour. — Je ne sais alors comment je ne me

1. Cino, sonn. Cercando di irowar, écrit au marquis Malaspina : « J< terais mes peines avec plus de détail, si je ne craignais que vous ne ci de joie de mes ennuis. »

2. Dante appelle « vilain^ pourceaux « (Pura., XIV. 43) les habitant:

344 l'amour et la femme en toscane

§ 3. Les Fidèles aiment Vamour et non la femme

Ce n'est pas sa dame que regrette Gino en partant pour l'exil, c'est l'amour. L'amour du stil nuoi^o n'est ni la tendresse, ni la passion ni l'adoration respectueuse d'une femme, fût-elle plus belle que la beauté et plus pure que le ciel ; c'est l'amour de l'amour. Ce sentiment n'est point nouveau. « Je n'aimais pas encore, dit saint Augustin dans ses ConfessionSy et j'aimais à aimer, cherchant ce que j'aimerais, aimant à aimer. » C'est l'âme de l'adolescent, s'éveillant incertaine devant le spectacle de l'univers, avide de sortir de son isolement et de s'étayer contre un autre être, pour prendre conscience d'elle-même. Un désir du même ordre inspire les poètes toscans vers 1280 et se codifie en précepte de morale. « Nous sommes les amants de l'amour, » dit Cino (sonn. Amor che ^ien armato). Fidèle à la tradition occitanique, le stil nuovo fait de l'amour la culture du moi, un égoïsme supérieur. Il n'est permis d'aimer que pour devenir preux pensent les troubadours ; que pour devenir chrétien, pensent les Toscans ^. Pour atteindre à cet idéal, la femme n'est qu'un intermédiaire, un moyen, moyen dangereux et mauvais en soi, qu'il faudrait anéantir s'il ne mène pas au but. La beauté, dit Dante (ch. Doglia mi reca)^ n'a été accordée par Dieu aux dames que pour exciter les hommes au bien ; mais, comme ils s'obstinent à rester méchants, elles feraient bien de voiler leurs charmes et même de les détruire, puisque en la vertu de l'homme reposait la raison d'être de la beauté de la femme. Les dames qui se laissent aimer par des gens vils pèchent contre la loi antique ; lorsque l'amour devient un appétit de brute, la beauté qui le provoque est certainement un mal. Ah ! périssent les dames qui croient rencontrer Amour hors des jardins de la raison !

L'amour est l'exaltation de toutes les puissances de l'être, causée par le désir de la femme, mais détournée de sa voie normale pour être appliquée à l'exercice des vertus. C'est la poursuite acharnée de l'idéal, de la perfection, de Dieu. Le culte de la beauté n'a d'autre excuse que d'élever le poète oltre la spera che più larga gira, au plus profond des cieux. Les Romantiques ont chéri le désir et l'ont cultivé pour lui-même, pour le surplus de vitalité, l'excès de force qu'il apporte à l'âme ; pour la stérile jouissance d'une agitation incapable de produire autre chose que des vers lyriques. Mais les poètes du moyen âge faisaient de l'amour la plus féconde des passions, la source

1. Les derniers troubadours pensaient, d'ailleurs, comme les Toscans.

LES FIDÈLES AIMENT l'aMOUR ET NON LA FEMME 345

de toute Tactivité des hautes classes, l'origine de toutes les vertus et, à travers les longs combats de l'homme sur la terre, la route qui le conduit au dernier terme, le salut.

Devant la grandeur de cette tâche, qu'était la personnalité de la femme, si noble qu'on l'imaginât? Peu de chose ; la femme n'était que le prétexte à aimer. Les esprits réfléchis et subtils ne pouvaient se le dissimuler : c'était eux-mêmes qu'ils aimaient, leur âme, dans sa forme la plus pure et la plus active ; c'est cette activité qu'ils appelaient amour ; c'est de cette activité qu'ils se proclamaient amoureux. Et lorsque la femme qui leur avait servi d'étincelle pour allumer ce feu sacré venait à mourir, ou à disparaître, on ne savait pas se maintenir à la hauteur où s'étaient guindés ces rêveurs; leur devoir était d'en choisir une autre, afin que leur précieuse personnalité ne descendît point du sommet moral qui était devenu sa demeure nécessaire.

La dame n'est qu'un instrument. L'homme naît amoureux et le reste, à l'état latent, en puissance^ jusqu'au moment où il rencontre celle qu'a choisie pour lui le dieu Amour. C'est alors seulement qu'il aime en acte, c'est-à-dire en réalité. La dame est l'occasion qui permet à l'âme d'aimer ; on n'a pas le droit de laisser échapper cette occasion, car le premier des devoirs, le plus impérieux, est d'aimer, d'aimer à toute force et presque au hasard.

Sonnet du Vatican ^, Quando V Amore : « Si Amour voit qu'un de ses Fidèles a détourné de lui sa pensée, voulez-vous apprendre la belle vengeance qu'il en tire? Il lui livre assaut avec ses grandes douleurs, ses tourments terribles et ne le guérit de ses peines que lorsqu'il s'est repenti. C'est pourquoi je conseille aux amants de ne pas quitter Amour, mais d'arrêter leur désir sur tout ce quil lui plaît de leur amener. Sans amour, il n'y a plus ni honneur ni aucun autre bien ; tout au contraire ; celui dont le cœur veut s'éloigner d'Amour doit mal finir ^. »

L'objet qui a suscité l'amour peut disparaître, il sera remplacé, car maintenant le Fidèle a pris conscience de son destin et reste encore à l'état d'amour, même lorsqu'il n'aime pas une femme

1. Je rappelle que je désigne sous le nom de Sonnets du Vatican un groupe de sonnets découverts dans un manuscrit du Vatican, attribués sans raison suffisante à G. Cavalcanti et publiés par Salvadori {la Vita giovonile di Guido Cavalcanli).

2. De tels principes effarouchaient les âmes débiles, c'est ce que nous dit un anonyme (Ant. Rime, V, sonn. Venuto m'è in talento) : « Le désir m'est venu de savoir si on peut aimer l'amour sans dommage. Car je vois bien des hommes dont la sagesse est prisée l'aimer beaucoup ; je ne sais s'ils ont à s'en louer. Moi, je ne puis l'aimer; je ne saurais croire qu'on puisse aimer sans faire tort à autrui. »

déterminée ; il cherche la nouvelle idole qui comblera le vide de son cœiir. Dante a déjà aimé, sa passion est éteinte ; mtiis son atteivtion dcineiire en éveil. Il se comporte en amateur éclairé qui sait apprécier les nuances et se plaît à goûter les beautés qui papillonnent sous ses yeux, jusqu'au moment où l'une d'elles réussira à l'embraser.

Ch. Amor chemuovi'. «Amour, depuis la première fois que mon âme est entrée au service de ta puissance, ta lumière n'a pas cessé d'illuminer mon cœur ; et c'est cela qui nourrit en moi une pensée dont le doux langage m'amène à contempler toutes les belles choses avec d'autant plus de plaisir qu'elles sont plus belles. Cette contemplation a fait entrer en mon cœur une jouvencelle, etc. »

Si, dans cette chanson, Dante attend l'amour un peu passivement, Cino se démène pour le rencontrer, il est à la chasse de l'amour {sonn. Cercando di tro^>ar) :

« Moi qui m'eiïorçais de trouver un minerai d'or (c'est-à-dire une amante bonne et fidèle), écrit-il au marquis Malaspina, et tous ces mérites qui honorent la noblesse, une méchante épine, marquis, m'a percé le cœur, de sorte que je meurs en perdant mon sang. Et je pleure moins de mourir ^ que de n'avoir pas trouvé ce que je cherchais. »

3 4. Le droit de changer d'amour ; correspondance de Dante et de Cino,

Les Fidèles cherchent jusqu'à ce qu'ils aient trouvé ; car leur devoir, aussi bien que leur nature, est de rester toujours amoureux. Si la dame meurt, s'éloigne ou se lasse, il faut qu'ils se mettent en quête d'une autre. Et il en est de même lorsqu'elle se montre incapable d'exalter leur âme avide d'idéal ; déçus dans leur espérance, ils chercheront ailleurs un amour plus fécond. Ils ont le droit, parfois le devoir, de changer d'amour et n'y manquent pas.

Mais alors, comment expliquer les remords de Dante lorsque après la mort de Béatrice il s'éprend de la Donna gentile, les reproches qu'il adresse à son cœur et à ses yeux, ses efforts pour échapper à cette passion à peu près innocente et le triomphe final du souvenir de Béatrice sur toute autre femme, consacré par les derniers paragraphes de la Vita nuova et de la Comédie ^ ? Cino lui-même ne semonce-t-il pas ses yeux, coupables de s'être laissé tenter par de nouvelles beautés ^ ? et que signifie l'ordre d'Amour à Lapo Gianni : « Tu seras l'esclave de ta dame toute ta vie » (bail. Questa rosa noi^ella)? Que signifient les objurgations de Dante à Cino : « Si vous aimez

1. Per la vita naiural ch' affina ; affina est ici synonyme de finisce.

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