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Dante, sonn. lo sono slaîo

4. Ce sonnet, assez obscur en lui-même, a été rendu inintelligible par des corrections arbitraires de Fanfani. En s'en tenant aux anciennes leçons, on peut, sauf revision sur les manuscrits, adopter le texte suivant :

Dante, quando per caso s'abbandona

Il disio amoroso délia speme

Che nascer fanno gli ocohi del bel semé

Di quel placer che denlro ne ragiona,

Idico, poiche Morte gli perdona

Se poi ella tien più délie due slremCy

L'aima gentil, laquai morir non terne,

Ben tras mntar si puô in altra persona

Ecié mi fa dir quella ch'è maestra

Di lutte cosee quello ch'io seuVanco

Entraîo lasso per la ria {ou mia] fîneslra ;

Ma, prima che m'uccide il Nero e il Bianco,

Dante in quine stalOy a dentro od eslra,

Vorrei sapere se il mlo credere è manco.

Le sens général de ce sonnet, corroboré par la réponse de Dnnte (sonn. lo sono slato et épître Exulanii Pisloriensi), est fort clair. Cino estime que lorsque l'amour

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neuvième année, j'ai été en compagnie d'Amour, je sais comme il serre le mors et comme il éperonne et comment, sous sa domination, on rit et on pleure.

«Employer contre lui la force ou la raison, c'est faire comme celui qui sonne les cloches pendant la tempête, croyant apaiser ainsi la bataille des nuages dans le ciel qui tonne ; car, dans l'enceinte de son arène, jamais la volonté ne fut libre ^, et c'est en vain qu'on donne des conseils. Il peut bien piquer nos flancs de nouveaux éperons et quel que soit l'amour ^ qui nous attire, il faut le suivre, si le précédent est épuisé. »

Ce sonnet était accompagné d'une lettre d'envoi, l'épître jEa^w^n^i Pisloriensi, dont l'authenticité a parfois été contestée, mais sans

longtemps professé pour une dame est tout à fait décor.ragé, inerte, le cœur, s'il se sent assez de force pour résister à de nouvelles souffrances, a le droit d'élire une nouvelle maîtresse ; et le poète demande à Dante s'il partage cet av is.

« Dante, lorsqu'il arrive que le désir d'amour a perdu tout espoir, désir que font naître les yeux de la belle semence (la dame aimée) de ce charme (l'espoir) qui parle intérieurement en nous, je dis que, puisque la mort a épargné le cœur {aima), ici synonyme de cœur. C'est à aima que se rapporte le pronom gli du vers 5 ; gli pour le, Ici, fréquent chez les auteurs de cette époque) et qu'il se croit capable de supporter plus de deux catastrophes, ce noble cœur, qui ne craint pas la mort, peut bien aller se loger auprès d'une autre dame.

« Et voilà ce que me font dire celui qui est maître de toutes choses (le dieu Amour, Quella ch'è maestra. Amour, en italien comme en provençal, est tantôt Dieu, tantôt Déesse) et aussi le sentiment qui est entré en moi par la coupable fenêtre (les yeux, coupables de s'être laissé séduire par la beauté de la dame et d'être ainsi la cause des tourments que subira inévitablement l'amant).

« Mais, avant d'être mis à mort par le Blanc et le Noir (c'est-à-dire par l'un efc l'autre de ces amours ; métaphore tirée dos factions des Blancs et des Noirs de Pistoie, d'où Cino venait de s'exiler. Peut-être simplement le poète veut-il dire : en attendant que je sois tué par l'un ou l'autre des partis qui déchirent ma patrie, je veux savoir si j'ai le droit de me livrer à un nouvel amour), je voudrais savoir si mon opinion est juste, par oui ou par non (o dentro odestra, entrer dans l'avis de quelqu'un, c'est l'approuver). »

1. Contra, Piirg., X\'III,50et suiv. : « Toute âme possède une vertu spécifique qui ne se fait point connaître tant qu'elle n'est point en action, qui ne se manifeste que par ses actes, de même que, chez une plante, la vie se manifeste par l'éclosion du feuillage. C'est pourquoi l'homme ignore d'où lui vient l'intelligence des premiers principes et l'amour des premières choses qu'il appète ; elles sont en lui comme en l'abeille le besoin de faire le miel ; ce premier appétit ne mérite ni blâme ni louange. Mais vous avez innée en vous la faculté de juger, qui doit ramener à soi toutes les autres et tient les clefs de la volonté... D'où il suit qu'en admettant que tous les amours qui s'allument en vous s'y allument nécessairement, vous avez le pouvoir de les éteindre. » A cette théorie Dante apporte une restriction importante (Purg., XXII, 10) : ;< L'amour, enflammé de vertu, allume toujours un autre amour. » C'esb transportée dans le domaine spirituel, la maxime par laquelle Françoise cherche à excuser sa faute : Amor che a niillo amalo amas perdona.

2. Piacere : ce mot assez élastique signifie beauté, charme, plaisir. Ici, il signifie amour. C'est le sens que lui donne l'épître Exulanti Pisloriensi.

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raisons bien sérieuses : « Tu m'as consulté sur ce point, écrit Dante à son ami : notre âme peut-elle passer d'un amour à un autre?... Quoique ta bouche eût pu, mieux que la mienne, trancher cette question, tu veux que ce soit moi qui en décide... Ci-dessous tu trouveras des vers (le sonnet lo sono stato) où il est établi doctoralement, quoique d'une façon figurée, ainsi qu'il convient à la poésie, qu'un amour peut s'engourdir, puis mourir, et que cette mort peut donner naissance à un autre amour qui se reforme dans l'âme. »

Et comme, chez Dante, la scolastique, hélas ! perd trop rarement ses droits, il appuie d'une démonstration en forme cette maxime :

« La preuve qui nous en est fournie par l'expérience est corroborée par la raison et la tradition. Si, en effet, une puissance survit à l'accomplissement d'un acte, c'est qu'elle est réservée à l'accomplissement d'un nouvel acte. Or, les puissances sensitives subsistent, malgré l'accomplissement de leur acte, puisque leurs organes subsistent ; elles sont donc réservées pour un autre acte. Or, la puissance concupiscible, qui est le siège de l'amour, est une puissance sensitive ; il est manifeste que, lorsque la passion qui avait fait passer cette puissance à Vacte est éteinte, cette puissance existe toujours, prête à un nouvel acte ^.. »

Cino profita de l'autorisation que lui envoyait Dante et même il en abusa. A trois reprises, il lui raconte comment il a aimé ou essayé d'aimer ^.

1. L'opinion de Dante, qu'on a le droit de changer d'amour, fut combattue par Cecco d'Ascoli {Acerba, III, 1). Après avoir établi que l'amour entre deux personnes provient de ce que les astres avaient, au moment de leur naissance, des positions analogues, et que ceci est l'œuvre du troisième ciel (Vénus), Cecco écrit : t C'est la similitude de leurs étoiles qui régit les amants et forme leur désir; les âmes que le troisième ciel a conformées ensemble ne peuvent se séparer que par la mort. Mais Dante, écrivant à messire Cino, n'a pas vu la question sous son vrai jour, car il aurait changé le langage qu'il tient dans son sonnet lo sono stato con Amore insieme. Là, il prétendit que le cœur peut être éperonné par une nouvelle espérance. Je m'élève contre cette assertion, m'appuyant sur des raisons philosophiques ; si Dante les réfute, j'en serai content. La Nature est mue par son mouvement éternel, créant des modes d'être, des essences, qui constituent des êtres parfaits qui restent immuables. Je cite en exemple les pierres précieuses ; elles ont pour essence une influence occulte qui jamais ne se retire d'elles. Cette influence que le ciel leur a conférée constitue leur nature même, et elle ne peut changer que si cette nature change. Quand le troisième ciel a formé l'amour, aucun accident ne peut le défaire, j'en suis certain sans discussion. »

A vrai dire, Cecco n'applique cette théorie qu'à l'amour pur, car il ajoute plus loin : « Si c'est la vertu qui inspire l'amour, l'âme se transfigure dans le bien ; mais, s'il est vicieux, l'amour dure peu ; l'amour qui ne commence pas sous des étoiles fixes s'allume vite et s'éteint vite. »

2. 1° Sonn. Nouellamenle Amor, auquel Dante répondit par le sonn. lo ho vedulo già senza radice; 2» sonn. Cercando di irovar, adressé au marquis Malaspina, qui chargea

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Il lui écrit, sonn. ^,o^'eUa^nefUe Ainor : «Tout lécemmenl, Amour vient tic iirairu'inor et de me jurer que, si je m'occupe d'une noble dame, la puissance de son jeune regard fera d'elle la Béatrice de inoa cœur (rendra nion cœur bienheui^ux).

« MaiSj sitôt qu'il voit ses dards l>ieii fixés dans la plaie, Amour se hâte de viokr ses promesses. J'en ai fait l'expérience ; aussi j'hésite à courir au-devant de ma mort, car je ne pourrais i>as imiter le phénix (ressusciter).

« Si j'ose lever les yeux (sur la nouvelle dame), si, sous ces nouveaux coups, mon cœur perd le peu de vie que lui avait laissé son ancienue blessure, que ferai-je, Dante?

« Amour m'invite et, d'un autre côté, j'ai peur que le vert ne soit pour moi pire que le noir ^. »

Au marquis Malaspina, Cino écrit, sonn. Cercando di trowir - r

« Cherchant à trouver un minerai d'or et tous ces mérites qui sont l'honneur de la noblesse, une méchante épine, marquis, m'a percé le cœur, de sorte que je meurs en versant mon sang. Et je pleure moins de mourir que de n'avoir pas trouvé oc que je cherchais. Le?^ astres qui président à mon destin font que je m'attache volontaire- Dante de répoadre pourlui(soan. Degno vi/a) ; 3» sonn. lo era tuUo fu»r didalo awiëro^ adressé à un dilello fraie, qui doit être Dante, car c'est ainsi que Cino l'appelle dans son sonnet Danîe io non odo, et cette expression ne figure nulle pari ailleurs dans son œuvre ; et à ce sonnet, ou à un sonnet très analogue, Dante répondit par le sonnet Jo mi credea.

1. he vert, c'est la nouvelle dame, désignée par la couleur de ses vêtements, probablement la même dont la robe est vert brun, dans la ballade Io guardo per i praii ; le noir, c'estrancienne dame, désignée par ses vêtements de deuil, dont il est plusieurs fois question dans les vers de Cino et qui paraît être tantôt Selvaggia, tantôt une autre, la Mer la, la merlesse.

Dante répondit à Cino qu'il ferait bien de s'abstenir, parce qu'il était usé. H compare le cœur de Cino à un arbre arraché, qui garde tout jus-te assez de sève pour sembler vivant, qui pousse encore quelques feuilles, phénomènes que chacun a pu observer, mais qui ne produira plus de fruits.

Et, comparant aussi la dame à cet ao'bre arraché, il ne lui accorde qu'une trompeuse apparence et prédit le malheur à ces vaines amours.

Sonn.. Io ho i;«(Zuit;(cesonnet, publiédéjàenl851, a été donné par le Bull. Soc.danl.. XII, 114) : »' J'ai déjà vu des arbres arrachés garder assez de sève pour que le soleil (littéralement : celui qui vit tomber son ûls dans le fleuve lombard) fit pousser leur feuillage, mais non leurs fruits ; car ce serait contraire à l'ordre de la nature. Rien nepeut suppléer à ce qui manque à ces arbres ; un fruit privé de sa nourriture normale serait trompeur.

^Une jeune dame, verte d« cette manière, entre parfois dans nos yeux si avant que

est trop tard qu'elle en sort.

a il y a un grand péril en des dames ainsi vêtues... >•

2. Ce sonnet, estropié par Fanfani, et la réponse de Dante ont été publiés dan> leur vraie leçon par Pellegrini [Giorn.slor.Uil. ital., XXXI, 314). Il en a donné une interprétation fort intéressante à laquelle je ne puis me ranger.

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ment à ma perle. Je vous raconterais mes chagrins a\ec plus de détails si je ne voulais vous empêcher de vous réjouir de mes malheurs. — Mon maître, avant que je meure, pourrait bien changer en or le dur rocher, lui qui du marbre a fait jaillir une fontaine ^. »

L'or que cherche Cino, c'est l'amante indulgente et favorable, celle dont le sourire éclairerait sa misère, qui ploie sous le joug du maître toujours présent, l'impitoyable Amour ; mais il n'a trouvé que l'épine, le rocher, la Pierre, eût dit Dante, la dame farouche, ironique, naturellement mauvaise, la Donna fera. Il finit en exprimant le souhait qu'Amour transforme en or l'épine et le rocher, c'est-à-dire qu'il adoucisse l'humeur rebelle de la dame.

Au nom du marquis Malaspina, Dante répondit, sonn. Degno vi fa : « Vos vers, si doux et si faciles 2, vous rendent digne de trouver tous les trésors. Mais votre cœur versatile vous en empêche, qui n'a jamais été percé d'amour.

« Ces épines qui se guérissent par les soupirs m'ont percé dans tous mes pores et je trouve pourtant ce minerai en qui se sublime la puissance (Amour) pour laquelle je pâlis.

« Ce n'est pas la faute du soleil si l'aveugle ne le voit ni monter ni baisser, c'est l'infirmité de l'œil qui en est cause.

« Si, à l'appui de vos jolis vers, je vous voyais verser une pluie de larmes, je n'aurais pas un instant de souj>çon ^. »

Vous vous plaignez d'aimer qui ne vous aime pas, répond Dante à Cino ; mais vous n'avez que ce que vous méritez ; votre inconstance prouve que vous n'avez jamais aimé. Moi qui ne suis pas plus favorisé que vous, je sais pourtant extraire de mes douleurs ce minerai d'or, le véritable amour ; mes yeux, que n'éblouissent pas comme les vôtres les feux trompeurs d'un désir toujours changeant, suivent dans sa course ce soleil des âmes, que votre vue altérée n'apercevra point.

Une troisième fois, Cino revient à la charge * (sonn. lo era tuUo fuor) :« Frère chéri, je venais d'échapper à l'infortune et je jouissais de ma paix, lorscpie deux voleurs qui sont dans une belle figure (les yeux de ma dame) me ravirent mon cœur.

1. La fontaine de l'Hélicon, jaillie du sabot de Pégase, ou la fontaine que la baguette <:le Moïse fit sourdre du roc. Le maître de Cino est Amour ou Dieu.

2. Voce lalina, le mot lalino a une signification des plus larges ; comme substantif, laîino, lalin, a fini par signifier langage ; comme adjectif, il veut dire doux, agréable, facile, etc. C'est ce dernier sens qu'il offre {Par.. lll,63,sicheraffigurarm'è più latino).

3. Ce dernier tercet est amphibologique. Si Dante voN-^it vraiment pleurer C.in». il croirait à ses mallieurs ; ou, au contraire : quand même Dante verrait pleurer Cino à chaudes larmes, il ne croirait pas à sa sincérité.

4. Dans le sonnet Per una merla, Cino raconte encore à quelque ami iiiconnu qu'il s'est épris d'une nouvelle dame et lui demande conseiL

« Et ils m'éveillèrent au point que je ne puis plus trouver de repos ; et si Merci ne vient me secourir, la mort peut m'appeler à elle, ce sera un bienfait.

« Tu sais que ce vol, notre maître Amour ne le condamne point à son tribunal, s'il y gagne un nouvel esclave. Donc, ami, Pitié seule peut me sauver, puisque je ne peux plus désormais ressaisir mon cœur. »

Avec lassitude, le grand Toscan répète à Gino (sonn. lo mi credea) qu'il est trop inconstant pour aimer et que ses vers désespérés ne sont pas sincères :

« J'espérais bien, messire Cino, n'avoir plus à m'occuper de vos vers d'amour ; c'est une autre route qu'il faut désormais à mon navire, déjà trop loin du rivage ^. Mais comme j'ai entendu dire assez souvent que vous vous laissez prendre à tous les appâts, il faut que ma main fatiguée reprenne la plume. Celui qui, comme vous le faites, s'éprend de toutes les beautés, s'attache à elles et les quitte, montre qu'il n'aime guère. Si votre cœur se partage entre tant de désirs, je vous en prie, au nom de Dieu, corrigez-le, de manière que vos actes s'accordent avec vos paroles. »

Mais le subtil Cino, ne se tenant pas pour battu, tente une audacieuse apologie de sa conduite et répond sur les mêmes rimes (sonn. Poi cKio fui Dante) :

« Dante, depuis qu'un dur exil, me chassant de mon pays natal, m'a éloigné de la plus grande beauté (Selvaggia) qu'ait jamais formée la Sagesse Infinie, j'ai parcouru le monde en gémissant, dédaigné d'Amour comme un gueux, et quand j'ai rencontré quelqu'un ^ qui lui ressemblait, j'ai dit que ce quelqu'un m'avait blessé le cœur (c'est-à-dire : que je l'aimais).

« Et pourtant je ne me suis pas délié de ces premiers bras impitoyables (Selvaggia) où me déchire un continuel désespoir, contre lequel je n'attends point de secours.

« C'est un même sentiment qui m'enchaîne et m'enveloppe, qui, pour une même beauté, est obligé de se répandre sur beaucoup de dames différentes. »

On le voit, Cino s'estime fidèle, par cela même qu'il ne l'est pas. Il est fidèle à sa nature amoureuse ; éloigné de Selvaggia, il aime

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